Joëlle-Andrée Deniot
Professeur de sociologie
Variations anthropologiques
![Zone de Texte: « Ce monde est sans accueil […]
Toute œuvre véritable, comme tout individu véritable,
est d’abord un ce qui n’est pas […]
Il n’y a aucune science possible, critique possible, volonté possible
pour ce qui n’est pas. Aucune étoile ne guidant, il faut suivre fermement l’étoile absente du langage… »
Rhétorique spéculative, Pascal Quignard](appel_publications_fichiers/image001.gif)

Variations…
prises
au sens musical de ces transformations modales, tonales,
rythmiques ou mélodiques laissant toujours entendre le
thème original. Placer cette ébauche réflexive d’une
dynamique de recherche sous cette image offre un
avantage et un risque ; l’avantage de correspondre à une
forte intuition dont je connais les plus évidents
contours ; le risque de m’affronter aussi à une
intuition fluide, multiforme, complexe dont je n’ai
jamais vraiment explicitée les voies de secrète
cohérence. Cohérence de plus toujours renaissante,
recrée au fil du moment où l’on parle. En effet, tel
Jean Luc Godard affirmant qu’il est impossible
d’expliquer pourquoi on fait un film plutôt qu’un autre
puisque son inflexion dépend des livres, des événements,
des références qui vous entourent au moment de sa
fabrication, tout me porte à penser qu’il en va de même
lorsque l’on cherche à ressaisir son parcours
intellectuel. Un motif central se dessine. Et la
circonstance y joue un rôle égal voire supérieur à celui
de la raison.
Ceci
n’est pas …
Cette note
initiale sur la variation mène d’ailleurs à une première
question. En effet, je titre variations
anthropologiques et non sociologiques… pourquoi ce
glissement de terme, alors que c’est bien sous le sceau
institutionnel de la sociologie, que ma formation fut
sanctionnée, mes recherches effectuées, éditées et que
c’est bien dans le dispositif universitaire de sa
transmission que j’effectue depuis longtemps déjà mon
professorat ?
Cette
dissidence langagière désigne un malaise : le constat
peu confortable, j’insiste, que se dire sociologue
actuellement, c’est se penser, c’est concevoir ses
objets du point de vue d’un savoir déjà achevé. Dans
cette science qui semble désormais déjà close
dans l’évidence de ses indicateurs, repliée sur la
palette de ses paradigmes adjugés, sur la prévision,
saturation de ses chaînes causales, dans sa foi en une
rationalité transparente … que faire ? On peut hésiter
entre scolastique - si l’on recherche une plus grande
visibilité - ou technicité pure du méthodisme, si
l’on se contente d’une place plus modeste… ou bien
encore, faire un pas de côté.
L’anthropologique
ici nommé est
bien sûr pris comme large catégorie d’approche du social
et non comme référence à une tradition instituée. L’anthropologique
ici
nommé renvoie d’abord à cette possibilité d’une
indiscipline, d’une liberté prise par rapport à
l’enfermement/achèvement disciplinaire de l’art
officiel de la sociologie. Mais je fais là aussi un
usage hétérodoxe du concept d’anthropologie dont je n’ai
pas la formation patentée. L’écart est donc double !
Pourtant que signifie dans mes travaux cet emprunt
braconnier à la visée - osons dire en
paraphrasant Charles Wright Mills - à l’imagination
anthropologique ? Pour le résumer brièvement, je
soulignerai que cela veut dire :
- Suivre dans
l’appréhension de tout objet, la dimension de la longue
durée ;
ceci revenant à postuler que tout phénomène social
contient l’ombre portée d’un dogme civilisationnel
(Pierre Legendre) en réactivation, en gestation ou en
destruction.
- Mobiliser
pour toute culture, celle du geste (pour les métiers
ouvriers, pour l’art scénique du chant), celle de
l’image (pour le décor domestique populaire), celle de
l’esthétique circulant au quotidien, celle du roman de
soi (celui d’un je, celui d’un nous que
chaque informateur livre en toute situation d’entretien)
toutes les formalisations et espaces métaphoriques
possibles. Je veux dire aussi bien ceux de la
philosophie que ceux de la psychanalyse, que ceux de la
littérature, que ceux de la linguistique que ceux de
l’ethnologie bien sûr … et même ceux de la
sociologie (!) mais je désigne d’abord là les voies, les
croisures d’ordinaire barrées ou du moins peu
recommandées. Pourquoi ? Sans doute parce que tout
élément de culture et donc de société convoque
virtuellement tout le tissage des productions
symboliques dont il émane et où il fait sens dans une
association impensée d’échos. Pourquoi ? Parce que pour
toute pratique nous avons finalement toujours affaire à
ses palimpsestes infiniment cachés, pour tout thème à
des anthropoï d’inépuisable opacité.
- Ouvrir
l’épistémé d’un mélange des genres
qui situe bien évidemment votre ambition et vos ouvrages
en position d’outsider, non pas solitaire, bien
au contraire finalement, mais se heurtant un peu,
beaucoup passionnément à l’hostilité réservée à
l’inclassable ; ou se heurtant tout simplement à
l’inhospitalité normale de réaction face à ce qui ne
se fait pas.
Au-delà des parentés totémiques
Certes je n’ai
pas débuté la sociologie dans le doute mais bien plutôt
dans le ravissement. Menant parallèlement études
philosophiques et études sociologiques à l’Université de
Nantes, j’optai finalement pour un troisième cycle de
sociologie dans un département à forte identification
marxiste et à intense programmation de travaux autour de
la classe ouvrière, syntagme qui, dans le milieu ambiant
des années 70, semblait encore, si ce n’est aller de
soi, du moins tenir la route pour interroger lucidement
les mouvements d’un monde toujours ancré dans les
représentations des trente glorieuses. En effet, si
j’utilise dans ce moment de ma réflexion cette notion de
« parentés totémiques », c’est évidemment pour désigner
une filiation à laquelle je me suis longtemps
identifiée. Mais c’est pour signifier également qu’alors
que mes deux principales recherches jusque dans les
années 80 - une usine, phare de la métallurgie nantaise
d’abord, le décor domestique des familles ouvrières
ensuite - semblent bien étrangères l’une à l’autre,
elles sont pourtant soeurs. Car elles sont a priori
liées par le désir simplificateur de la puissance
tutélaire du lieu, à savoir Michel Verret qui eut pour
ambition rationnelle - irrationnelle de tout embrasser
des mondes ouvriers sur une totalité de pratiques dans
une combinatoire d’échelles la plus large possible. Deux
objets bien éloignés en apparence donc mais amarrés à un
même totem ; charge sera à moi de me détacher de cette
volonté théorique et politique d’unification des
« accidents de la substance » ; charge m’incombera de
laisser pousser les herbes folles du réel entre les
pavés du concept. Voilà qui fait d’emblée réfléchir à
l’inévitable arbitraire des cadres de toute initiation ;
toutefois puisqu’il faut bien admettre la nécessité et
la part de vérité de toute convention formatrice, telles
furent les miennes.
J’entrai donc
dans la recherche en sciences sociales par le chemin
d’une véritable monographie d’entreprise dont je ne
trouvais finalement que très peu d’exemples déjà
réalisés dans la sociologie française des années 80. Il
n’y en eut d’ailleurs pas davantage par la suite…
Ce fut
l’expérience de groupes ouvriers réels
en situations hétérogènes de travail, en identifications
inégales par rapport aux conflits, aux organisations
syndicales en place, par rapport à l’épopée combative,
par rapport à cette mémoire sublimée du lieu et de ses
collectifs. Il est vrai que cet établissement intégrant
unité de production et unité d’habitation, était une
exception notable dans l’industrialisation de l’Ouest
français. Cette singularité régionale de cité ouvrière,
densifiant les contrôles patronaux, mais aussi les
sociabilités et les solidarités réactives en constitua
donc le mythe fondateur, perpétuant au-dedans et au
dehors, cette image d’un ethos de classe sans faille
avec laquelle chacun devait plus ou moins s’arranger
et cela à l’heure même de mon enquête tandis que
disparaissaient les dernières maisons en bois de
l’enclos batignollais …
Outre la
nécessité où j’étais confrontée, d’une formalisation
inductive pour saisir cette différenciation multiforme,
m’éloignant déjà de l’emprise des modèles
rationnellement étanches, quelles sont les plus
insistantes empreintes réflexives laissées par cette
étape de recherches qui, de la maîtrise à la thèse
jusqu’à la rédaction d’articles et d’un livre, s’est
échelonné sur environ six années ? J’insisterai sur
trois points : le faire valoir ouvrier des
qualifications, la lecture ouvrière d’un travail de
sociologue, l’irruption de la pensée figurale (Yves
Bonnefoy) dans la connaissance.
-Le faire
valoir ouvrier des qualifications
La trace la
plus active de cette enquête sera bien mon approche des
savoir-faire ouvriers et plus encore celle des modalités
de leur verbalisation, ce qui au passage, m’incite à
déplorer les basculements d’une sociologie du travail
intégrant toute les complexités savantes, bricoleuses,
éthiques, esthétiques du métier vers une sociologie
désincarnée de l’emploi. Mais chance d’époque, lors de
mes investigations de terrain, l’emploi n’avait pas
supplanté la concrétude des métiers. C’est donc plutôt
en phase avec l’air du temps disciplinaire que
j’entrepris in situ cette étude des savoirs
producteurs métallurgistes.
Le plus
frappant - outre le descriptif très riche des habiletés
- réside sans doute dans le fait que chacun …
chaudronnier, soudeur, machiniste, ajusteur, outilleur
ou traceur s’employa à me parler de son métier sous sa
valeur fondamentale d’indépendance. Machinistes et
soudeurs se considérant plus autonomes que les
chaudronniers ; les ajusteurs, les traceurs vantant leur
liberté suprême dans le procès de production ; les
chaudronniers de l’établissement se trouvant plus libres
que leurs collègues intérimaires qui eux-mêmes,
affirmaient détenir la palme de l’indépendance. Cette
récurrence inattendue au regard des propos
sociologiquement convenus sur les postes d’exécution
des productifs, m’interrogea et m’interroge encore :
était-ce là (en deçà de leur récit d’une indéniable
expérience, bien sûr) paroles d’hommes en rivalité
mimétique ? Ligne de conduite adoptée face à une femme
les interviewant ? Est-ce un trait défensif né du sein
même de l’usine ? Ou bien un modèle de conduite
enracinée dans les écosystèmes domestiques matériels et
idéels de ces familles de l’Ouest (Emmanuel Todd, Jacky
Réault) ?
Quelle que soit la perspective adoptée - aucune ne
s’excluant d’ailleurs - de l’OS au jeune entrant avec
BTS en poche, interrogé quelques années plus tard, ni
les uns ni les autres ne se posaient en objets
victimaires ; voire même si l’on suit cette déclaration
modulable mais transversale d’indépendance,
ils se posaient bien davantage en sujets qu’en
assujettis.
S’il en allait
ainsi c’est aussi que cette parole sur les gestes
moteurs et mentaux du métier en acte n’était évidemment
que faiblement socialisée que ce soit dans les échanges
quotidiens ou bien dans l’argumentaire syndicale.
Elle échappait donc en large part au prisme du
conformisme des représentations fédérant l’unité de tout
groupe. Cette échappée relative - dont je ne prends ici
qu’un indice - avait pour mérite de mettre en lumière
des faire valoir de la qualification résonnant comme
tactiques, ruses d’appropriation proches de ce que
Michel de Certeau note comme le plus vif des cultures
populaires,
voire même des modalités ordinaires de la culture. Cette
échappée plus individuée de la représentation eut donc
pour avantage de me décentrer de la stricte logique classiste
et de me rendre déjà plus sensible à la
dimension populaire - cette notion si problématique - de
la culture ouvrière, alors que c’est plutôt l’inverse
qui fit et fait encore règle.
Mais toute
pensée étant toujours en tension entre deux pôles
contradictoires …
Cette usine
vue selon le spectre de cette économie d’indépendance
hiérarchisée, ainsi découverte au fil d’énonciations
moins durablement et moins intensément circonscrites par
un discours collectif … tous ces éléments m’ont
également blindé contre toute pente d’embaumement des
ouvriers dans un en - deçà du statut de classe,
autrement dit dans la relégation domestiquée d’une ainsi
nommée « condition ouvrière » ; syntagme anachronique se
déployant entre bonne conscience et stigmatisation de
fait, que l’on vit refleurir, sous des plumes illustres,
quand la classe ouvrière comme réalité historique
s’effaçait et que son concept ne risquait plus de mordre
!
-La lecture
ouvrière
A l’opposé
de cette expérience, ce qui a clos cette étape de
recherche, le débat ouvert autour du livre sorti à
propos de cette monographie.
De la discussion où les représentants syndicaux furent
les interlocuteurs quasi exclusifs, je garde un certain
malaise. Au delà des compliments de courtoisie, je vis
se dessiner un lectorat d’abord tourné vers les
informations qu’ils jugeaient les plus efficaces pour
leurs actions : descriptifs de « climat », de
composition sociale d’atelier, de réception différenciée
des initiatives militantes. Normal. Mais l’inquiétude
vint d’ailleurs, bien sûr.
Écartant
d’un geste bref toutes les paroles vives sur les métiers
et même celles sur les solidarités spontanées de postes,
seuls les portraits, les récits susceptibles de renvoyer
une mémoire -miroir de « l’âme éternelle » des
Batignolles, mobilisaient chez eux attention et passion.
Au printemps
dernier, on me demanda pour un film pour partie financé
par la mairie… de dresser le même tableau figé dans son
écrin légendaire politiquement officialisé en somme !
Autrement dit
ce qui était implicitement demandé à l’ethnologue, au
sociologue c’était donc d’assurer une fonction
instruite, compréhensive de relais idéologique. La
sociologie n’était-elle que cet entre - deux du savoir,
hésitant entre utopie heuristique et réalisme de
l’instrumentation partisane ? Quelle ne fut pas ma
surprise de constater quelque dizaine d’années plus
tard, que ce que je considérais et considère toujours
comme un risque de la raison, était désormais devenu
norme d’excellente bienpensance disciplinaire. J’écrivis
dans l’étonnement sceptique et dans la foulée de ce
constat A so small world : inter-dit sociologique et
idéologie de la mondialisation
prenant pour cadre de cette communication le colloque du
Lestamp de Décembre 2004 sur Les sociétés de la
mondialisation organisé par Jacky Réault, Joëlle
Deniot et Bruno Lefebvre.
-L’irruption
de la pensée figurale
Yves Bonnefoy
dans son analyse de Goya et de ses peintures dites
« noires »,
distingue pensée verbale et pensée figurale. Par pensée
figurale, il tente de cerner un mode d’intelligence de
la réalité, au plus près de l’expérience sensorielle,
sensible se manifestant sous forme d’images que
celles-ci soient visuelles ou bien qu’elles soient
langagières. La pensée figurale c’est ce laisser passer
de l’intuition d’un essentiel que l’on peut peindre, que
l’on peut graver sur la pierre, couler dans le bronze ou
bien alors tailler dans le poème, faire seulement surgir
dans la langue.
Ce qui est ici suggéré ressemble à la thématique du
rêveur éveillé de Gaston Bachelard, ce philosophe qui
sut si
bien installer sa réflexivité dans une belle dialectique
entre régime diurne - cet enchaînement serré, logique
des concepts - et régime nocturne - cette associativité
fluide des métaphores - au sein de l’acte discursif.
J’évoque
Gaston Bachelard car c’est par son intermédiaire, par ses
travaux sur l’imagination de la matière que je suis
parvenue à entrer dans une approche compréhensive -
voire même intime - de la qualification ouvrière. Aussi
surprenant que cela soit, c’est grâce à la poétique de
La terre et des rêveries de la volonté en
particulier que j’ai commencé à entrevoir ce que je
pouvais enquêter et interpréter des gestes
métallurgistes. Au départ de cet écart anthropologique
singulier dont je parlais en introduction - écart dont
je suivrai le cours - il y eut donc une curieuse
confluence de deux sources fondatrices
d’intelligibilité.
D’un côté, il
y eut Marx, pour le concept de coopération et
l’inscription du travail ouvrier au sein de rapports
sociaux antagonistes. D’un autre côté, il y eut
Bachelard pour penser la dimension œuvrière du
savoir faire producteur. Entre ouvrier et oeuvrier…
quelque chose était en train de s’entrelacer, de germer
du sein même de cette monographie d’usine.
Des
fissures et des fils
Le décor
ouvrier, c’est ainsi que ma thèse d’État
fut intitulée dans la programmation du Lersco. Tout de
l’ouvrier : l’en soi, le pour soi et … le chez soi
(formule de Bachelard)
devait être capté sous l’optique du rapport de classe.
Mais un questionnement me taraudait : par quel miracle
l’ouvrier, sorti de sa situation usinière, restait-il un
ouvrier ? Pourquoi une fois quitté son « bleu de
travail », n’allait-il pas comme toute personne,
partiellement du moins, s’évader de cette contrainte
d’appartenance et de rôle pour devenir un père, un
frère, un amant, un promeneur… autrement dit un sujet
multiple à facettes a priori inconnues.
Ce qui était
posé ce n’était plus l’éventualité d’une chaîne causale
linéaire entre l’empreinte usinière et le décor
domestique de stylisation nécessairement ouvrière mais
au mieux la superposition de strates de déterminations à
temporalités et niveaux décalés où se jouaient des
cultures de couple (mariant ouvriers et employées), des
cultures d’enracinement (plutôt rattachées à celles des
ruraux de l’ouest), des mimétismes de vicinalité (à base
sociale hétérogène), des souvenirs de lignée, des signes
d’idéaux de soi … dont l’enveloppe matérielle de
l’appartement, de la maison allait tacitement permettre
de suivre le tracé.
En
conséquence, je poserai avant toute définition trois
postulats se démarquant de ce qui est écrit ou doit
s’écrire sur le goût des classes zoologisées
comme « dominées » :
-1°) Il n’ y a
pas d’esthétique de la nécessité
-2°) Le chez
soi des ménages ouvriers n’est pas le lieu -prétexte
d’une esthétique ouvrière mais l’espace où par touches
individuées, se retrouve le puzzle d’esthétiques
populaires segmentés en divers sous-systèmes symboliques.
-3°) Il ne
s’agit pas de décor ouvrier mais plutôt d’un bel
ordinaire, titre que je donnais d’ailleurs au livre issu
de cette nouvelle enquête échelonnée sur huit années
environ.
Pour préciser
davantage comment cette recherche a finalement déplacer
les lignes de mon itinéraire intellectuel et de ses
impulsions de départ, j’aborderai trois points :
-
quelques remarques sur l’esthétique populaire
-
la notion d’inspace
-
la notion d’iconotexte
-Remarques sur
l’esthétique populaire
Esthétique… ce
principe de l’émotion passive, active devant l’embellie.
Le chez soi - sur ces diverses modalités
juridiques de jouissance - est bien dans les ménages
ouvriers comme dans beaucoup d’autres, ce lieu
privilégié de la mise en scène de ses modes, parcours,
normes, maîtrise et rêves de vie. Toutefois
contrairement à ce qu’une vision hâtive pourrait
supposer ou même contrairement à ce que nous savons de
la centralité de la figure maternelle dans les ménages
ouvriers (Richard Hoggart, Olivier Schwartz, Elisabeth
Lisse),
le décor est dans l’habitat, affaire d’hommes et de
femmes, affaire de « producteurs associés » ; certes
plutôt respectueuse d’une division traditionnelle des
tâches (bricolage léger / bricolage lourd ; jardin
d’extérieur/ plantes d’appartement ; pose des
tapisseries/ pose des voilages ; fabrications de
napperons, de canevas/ fabrications de puzzle, de
maquettes) mais mobilisant tous les temps, forces,
expressivités disponibles ; voire même ceux de
l’ascendance, de la fratrie ou des collatéraux dans les
phases rudes de l’aménagement.
Nées d’une
coopération acharnée d’investissements,
la résultante et la dynamique de ce paysage privé (dont
le primat est ici plus qu’ailleurs peut-être, fortement
affirmé) entrent bien dans cette zone d’incertitude
d’une esthétique populaire, c'est-à-dire tout à la fois
partagée et multiforme, puisqu’ ayant spontanément mis à
l’œuvre diverse routines, sensibilités, gestes, regards,
héritages sacrés de minutie, d’harmonie ou d’objets.
Il s’agit par
cet objet non seulement de glisser sans hésitation de
l’ouvrier au populaire, mais aussi de délaisser le
syntagme de « classes populaires » au profit de celui
plus adapté de « milieu populaire », même si « milieu »
garde encore la trace d’une trop grande homogénéité et
le souligné trop exclusif, trop mécanique d’une topique
d’appartenance.
D’autre part,
angle des pratiques fabricatrices, angle des espaces
d’accueil, des espaces plus privés, angles des maximes
et proverbes affichés, angle des objets-cadeaux, des
emblématiques de voyages, angle de l’auto- symbolisation
photographique, angles des mondes végétaux, des
enveloppements textiles, des images, des motifs… chacun
de ces prismes nous conduit vers des textures du
populaire à géométrie et à temporalité variable. Loin de
la grammaire unifiante de l’ethos de classe, ce réel
nous renvoie à une fragmentation des logiques de
références, d’emprunts, d’invention ; il nous renvoie à
une combinaison mobile de sédimentations culturelles, à
des expériences également plus lointaines, des
expériences ancestrales, oubliées de ce commun stratifié
d’où sourd notre histoire et que désigne la catégorie
aussi ambiguë que profonde du populaire.
-Inspace
Le terme de ce critique d’art anglais me semble très
exactement nommer ce qui fut l’une des pistes les
fécondes de ma recherche sur le décor, à savoir la
résonance de ces objets privés et de leur emplacements
invitant au-delà de leur paysage matériel, à des voyages
au plus près de leurs significations les plus
intériorisés. Comment passer de l’objet décor au
sujet décorant
? Les travaux consacrés aux ouvriers ne me furent pas
d’une grande aide pour ce renversement de problématique.
Il faut dire que le décor et l’ensemble des gestes qu’il
suppose est en soi une culture silencieuse. Il appelle
l’image plus que la parole.
Pourtant là encore ce sont trois travaux extérieurs à la
sociologie et à l’ethnologie qui vont me permettre de
mieux regarder ces espaces et de mieux questionner mes
interlocuteurs. Ce sont les travaux de Gérard Genette
sur la relation esthétique, les travaux du psychanalyste
Didier Anzieu sur le moi-peau et les enveloppes
psychiques et plus encore les travaux de Patrice Hugues,
plasticien, historien, anthropologue du tissu qui vont
m’assurer cette réorientation.
Je vais pouvoir grâce à cette stimulation d’une
sémiologie plus universelle, aller à la cueillette de
propos non seulement biographiques et donc individués
sur cet espace - signe, mais encore me tourner vers des
récits d’intime proximité ressentie pour quelques objets
- phares fonctionnant comme de véritables analogon
de la personne. Sur ce fil d’une grande subjectivation
de l’objet, je tenterai d’entrevoir quel symbole
d’arrière plan se cache derrière le symbole montré.
-Iconotexte
Ce
concept forgé par l’artiste Michael Nerlich
cherche à indiquer un champ de réflexions sur le rapport
texte et image photographique. En effet, cette recherche
ne mit face à l’obligation de travailler constamment
avec l’image, cette archive sensible dont les
sociologues et même les ethnologues se méfient toujours
un peu. Or avec l’image sur les différents registres des
données existantes et surtout de la constitution de
données – témoin et mémoire, de la constitution d’un
corpus sélectif, de relais d’interaction dans l’enquête
mais aussi de support heuristique que j’ai travaillé
intensément tout au long de cette enquête (1000 clichés
environ, plusieurs visites pour 70 ménages). Dans
l’investigation et dans la restitution d’un texte
faisant circuler le sens entre le verbe et
l’iconographie.
Tout ce jeu de déplacement posant avec de plus en plus
d’acuité la question de quelle écriture en sciences
sociales ?
Suite réflexive : le défi sémantique
Ce maniement d’images, cette approche des esthétiques
ordinaires m’amenèrent vers d’autres glissements
d’intérêts dont le travail de latence demanderait des
parenthèses et détours qu’il n’est pas de mise de
développer ici. Je dirai simplement que d’enquêtes en
enquêtes, d’observations en rencontres et interviews
s’imposa à moi la déception réitérée d’une perte. La
perte de ce qui sur le vif du terrain, m’était apparue
comme la forme la plus éruptive de la présence de mes
interlocuteurs, à savoir leur voix ; cet élément péri
-linguistique qui disait tant de la personne, de la
situation, de l’interaction, des sous-entendus
biographiques mais dont le souvenir était bien fragile ;
ce geste qui intuitivement livrait beaucoup mais dont la
restitution, voire même l’évocation en pointillé
semblait hors de portée du dicible, de la saisie
raisonnée des sciences sociales.
Il eut donc un assez prenant moment de bascule où je me
suis orientée ver un maximum d’approches existantes sur
la vocalité (Phonologie, Psychanalyse, Philosophie,
Esthétique, Anthropologie, Histoire de l’art,
Musicothérapie, Linguistique, Sociolinguistique,
Sciences du langage, Musicologie, Littérature). Symptôme
de mon lien persistant à mes objets de recherche
initiaux et devenus identifiants, j’ambitionnai un
premier chantier sur les parlers ouvriers.
Déroutée par l’ampleur de la tache et surtout gagnée par
la conviction grandissante qu’on ne pouvait avec ce type
de sujet, procéder par découpage d’indexation sociale a
priori, je me tournai assez vite vers un autre objet de
recherche, vers un autre déroulé de la parole
signifiante
où la voix est au centre de l’écoute, à savoir vers le
chant et plus précisément encore, vers ce chant commun
qu’est la chanson.
Depuis treize ans désormais, sur un corpus de chansons
dites réalistes dont il s’agit, au-delà de l’étiquetage
de rechercher l’histoire, la genèse dans les formes de
l’expression populaire afin d’en envisager d’éventuelles
filiations contemporaines, je me concentre sur la
compréhension de l’icônisation de certaines grandes voix
féminines de la scène française. Voix de femmes,
pourquoi ? Parce que ces dernières nous mettent sur la
longue durée, au cœur de l’Eros fascinant de la présence
vocale.
Cette affirmation réfutable demanderait bien sûr
d’amples débats (je la livre là à l’état brut !). Parce
que plus prosaïquement, cette fois, elles furent les
premières dans l’histoire scénique de la chanson à
l’amplifier émotionnellement d’une intense dramaturgie
interprétative, vocale et visuelle. C’est cette lignée
d’une esthétique du destin, cette histoire baroque du
désir, de l’amour et des larmes s’adressant à tout un
peuple que je me suis employée à suivre via la
théâtralité et l’authenticité de ces chants qui nous
parle de culture du sentiment, de civilisation des
émois, de tensions historiquement variables entre
retenue et effusion, de société, de socialité jusque
dans ces voisements de la mélodie, des mots et du geste.
C’est ainsi qu’après avoir travaillé sur dix ans environ
sur des figures emblématiques comme celles d’Yvette
Guilbert, de Fréhel, de Berthe Sylva, de Damia, d’Yvonne
George, de Lys Gauty, de Marianne Oswald… sans oublier
l’arrière plan sans tête d’affiche, d’une chanson
populaire de métiers et de pays, je me suis dans mon
dernier ouvrage terminé au début de l’automne 2008,
concentrée sur celle que je n’avais pas pu manquer dans
mon tour d’horizon, sur celle dont le mythe reste, chose
inouïe, encore passionnément vivant dans ce début de
siècle, à savoir Edith Piaf.
Près d’un demi siècle après sa disparition, hors propos
des ambiances musicales actuelles, on l’imite, on la
re-présente. Des plus pâles reprises aux plus
troublantes compositions, il existe autour d’elle comme
une invraisemblable frénésie de réappropriations.
S’abreuvant à son mystère, des comédiens et des
chanteurs cherchent à capter son identité, à s’emparer
de ce visage, de cette histoire, de ce timbre, incarnant
toujours l’idéal d’une voix à dimension presque
oraculaire.
Le cœur de l’ouvrage est consacré à la stylisation du
personnage et de la personne d’Edith Piaf, à l’avènement
de son iconicité. Il s’agit de saisir les langages scéniques (systèmes symboliques verbaux et
non verbaux) véhiculés par les prestations de
l’artiste. Cette étude conjuguée du visage, des
postures, des chorégraphies, du corps, de l’espace de
cette voix chantée prend pour appui empirique un tissage
de matériaux sonores et iconiques : affiches,
photographies, scénographies d’expositions, extraits
audio-visuels de concerts et de chansons.
A travers notamment le montage de séquences détaillées
de chansons célèbres et moins célèbres de ce répertoire,
il s’agit d’aller au plus près de
la grammaire de ces gestes
vocaux pris du sein même de l’art interprétatif qui s’y
manifeste, comme outils de lecture sensible d’une
culture des affects, d’une modélisation des sentiments,
d’une manière de signifier l’indicible ... à moment
donné de l’histoire sociétale. Une fois bien cernée
cette calligraphie de la voix de Piaf, j’en confronte
l’identité à celle d’autres grandes interprètes de la
chanson française : encore Damia, mais aussi Barbara,
Juliette Gréco, Catherine Ribeiro. Car une fois estimées
les différences sémantiques, les métamorphoses
musicales, on peut se demander si nous n’avons pas aussi
affaire à un même élan, à une même poétique féminine du
geste tragique poursuivant son histoire.
Ce travail fait et la confrontation menée durant toute
l’aventure de cette recherche face aux différentes
figures de l’indicible : Comment dire la voix ? Comment
dire le visage ? Comment dire le geste ? Je ne sais si
je suis parvenue à poser quelques balises sur les
chemins d’indépassables secrets. Je sais seulement que
cette traversée de l’écoute et de l’image de la voix des
chansons m’a conduite vers des expérimentations inédites
de saisie de l’objet à traiter, vers une expérience
phénoménologique de la réception qui chahute le tabou de
l’objectivation, vers la réitération ethnologique de
cette réflexivité emphatique sujet/objet comme partie
prenante du savoir se constituant,
vers la revendication délibérée d’une écriture nourrie
du savoir des lettres et des humanités …en bref,
vers la nécessité hétérodoxe d’une autre sociologie de
l’art.
Autre
sociologie que je consentirai volontiers à nommer
sémiologie, au sens de Ferdinand de Saussure qui
subsumait sous cette notion -vision l’étude de la vie
des signes dans la vie sociale en accordant
d’ailleurs aux gestes et aux rituels quotidiens, une
place essentielle dans ce champ de savoir imaginé. Mais
sans doute ce jeu d’étiquettes déboucherait-il sur
d’autres querelles terminologiques et surtout il ne
parviendrait pas à calmer les gardiens de la Discipline.
En conséquence, je persisterai à qualifier cette
recherche d’anthropologique. Plus précisément, je la
désigne par un nouveau syntagme, comme Anthropographie
esthétique appliquée.
Cette étape achevée (sans délaisser l’analyse des grands
mythes populaires de la chanson), au titre des projets,
il me faut travailler à un niveau plus théorique sur
l’axiomatique de cette anthropologie esthétique mise en
œuvre, il s’agit de mon horizon le plus proche
d’écriture. Et parallèlement, je commence un chantier
sur l’anthropologie latente de quelques grands écrivains
et/ou essayistes vivants contemporains.
J-A Deniot, 5 02 09
« Voir
une image,
c’est saisir le vestige d’un passage,
trouver dans cette trace la place du spectateur que nous
devenons. »
In
Qu’est-ce que voir une image ? Marie Josée Mondzain, 2008
REPONSE
« Bilan réflexif et critique des itinéraires de
recherches »… Voilà un faire-part qui, bien
qu’accrocheur à première vue, m’est paru
subséquemment coton. Faire de sa gestation
intellectuelle un propos intéressant alors
qu’étant encore dans la fleur de l’âge, qui plus
est de fraîche date coopté en troisième cycle,
ne reviendrait-il pas à s’essayer à un exercice
hors de portée, un brin précoce ? Sans détour,
cette corde intellectuelle tendue, des plus
raides et que l’on m’invitait à traverser alors
que n’étant ce fildefériste aguerri, était
source d’angoisse ; encore plus à mesure que je
n’arrivais à dissiper cette perplexité pour ce
qui est de ma seule interrogation fondatrice –
quelles peuvent être les conséquences
d’expériences nées de la free-party
?
–, une interrogation formulée il y a maintenant
deux années dans la veine d’un master recherche
sociologique et anthropologique, laissée en
suspens à Lille, récemment reprise à Nantes :
était-elle suffisamment chargée de sens pour
peser dans un compte réflexif et critique ? Idée
toute faite, non. Mais après tout… Idée
dé-faite, pourquoi ne pas s’y essayer ? Ou, plus
justement, pour quoi ? Pour quoi s’y hasarder ?
Afin d’exposer pour la première fois un libre
propos, une intériorité.
Violence de l’institution sociologique
personnifiée
A
brûle-pourpoint la réflexion, qu’est-ce ?
Vraisemblablement, sommairement, un retour et
quoique cette modeste définition est ici
retenue, reste à savoir où et comment se
retourner ? S’agit-il de prendre la pose
« psychanalytique », ce que Gérard Noiriel
s’entretenant avec l’anthropologue Florence
Weber à son sujet,
désigne par, à plus juste titre, auto-analyse
« horizontale » – ou l’influence de
l’environnement social, en situation
ethnographique d’enquête, dans la production des
données de l’ethnographe – couplé à l’analyse
« verticale » – cette quête des fondations
biographiques de tout intérêt intellectuel ?
Tout bien considéré, cette introspection
rétrospective singulière permettant d’aboutir à
ces épistémès n’est peut être pas cet angle
idoine ; le « terrain » étant d’ailleurs devant
moi, encore à faire. Non ; s’il est un chemin
qu’il me faut d’urgence fouler aux pieds, c’est
celui de l’institution sociologique
personnifiée. Mais avant : petit crochet, petite
circonlocution analytique.
La
considération de l’apprentissage non livresque
de la sociologie mais relationnelle, par les
interactions avec celles et ceux incarnant la
matière, semble congrue quant à l’intellection
du trajet intellectuel. Hormis la triangulation
oedipienne, la maturation de soi se fait
concomitamment et se poursuit à d’autres
instances sociales : le processus de
socialisation d’ego, d’accomplissement de soi se
réalise et se poursuit ainsi à l’école, chez les
pairs, au travail,
dans les loisirs,
etc. ; de sorte que l’on passe doucement mais
sûrement d’un échange social restreint à
l’expérimentation de l’échange social
généralisé, conséquemment d’une identification à
une autre. Pour ce qui est de la sociologie, la
voie universitaire est, comme chacun le sait,
l’étape propédeutique au métier de
sociologue fournissant contenu et contenant à
tout novice prenant la voie ; en d’autres termes
savoirs, savoirs-faire mais également un mode
d’engagement (professionnel) envers autrui, une
manière d’être (sociologue). Quelle épreuve
personnelle à cela ? Certes, bien que non en
proie à une oligophrénie aigue, il est pourtant
indubitable que ma moyenne intelligence, ma
courte mémoire ne m’ont guère aidées à briller
en temps scolaire. Mais indépendamment de la
qualité de mes méninges, il est une autre bride
insupportable, honteuse pour le coup, néanmoins
pittoresque qui concoure au ternissement : le
rapport pédagogique, son mépris consubstantiel.
Pourquoi une telle qualité prêtée ? Place aux
impressions.
Primitive prise de contact avec certaines
figures, premières paroles capturées, premiers
malaises. « Bienvenue sur le parking du
chômage ! ». Et l’impudent ethnologue à
l’origine de cet accueil, écueil mémorable, en
cours magistral, devant un parterre d’environ
trois cent étudiants en première année
d’enchérir au vu et au su de tous : « considérez
votre carte d’étudiant comme celle de demandeur
d’emploi. De toute façon, seul 10 % d’entre vous
arriveront en doctorat … ». Autre époque, autre
université, autre formation, professionnelle
cette fois-ci et d’obédience culturelle, nous
mettant en demeure d’écrire un mémoire traitant
du stage de formation et selon un cadrage
« scientifique » d’écriture ; dernier souvenir
blessant de verbes. De l’avis d’un établi
participant tout de même à notre instruction
alors qu’étant vraisemblablement en froid avec
les instigateurs de la formation, il était vain
de produire un mémoire scientifiquement
contraint ; arguant de l’inutilité de ce type de
connaissance pour les acteurs de la culture. Et
le sociologue d’ajouter qu’il faille s’accorder,
par gain de temps et d’investissement
intellectuel plus sûr, avec nos directeurs – de
mémoire et stage – dans la rédaction d’une
pseudo reconstitution objectivée de
l’apprentissage ; donc de presser la note, se
contenter d’une langue de bois !
Ces
deux anecdotes rapportées, qui inaugurent et
clôturent mes premières armes au sein de la
sociologie, résument assez fidèlement bien que
différemment, à l’instar d’autres « traces »
tues, cette mésestime éprouvée, cette inanité
d’une intention d’étudier, mais également le
dédain de la sociologie – champ de
bataille – par elle-même. Au demeurant la guerre
que se livrent les cliques intellectuelles
instituées, s’affrontant pour la maîtrise de
leur devenir sociologique, concoure
vraisemblablement à l’annihilation des âmes
étudiantes par la déconsidération, la
domestication cérébrale, le refus d’émerger
proprement et indépendamment à son histoire
intellectuelle. En dehors de ces deux bornes
mnémoniques, que me reste-t-il ? En bouche, une
saveur amère, voire acide. La conception
digestive d’un enseignement atomisé, après le
gavage cognitif intensif sur cinq années,
implique, en temps de restitution, la
régurgitation de la connaissance avalée ; d’où
cette sapidité. Et côté moteur, je ne sais
marcher intellectuellement « seul » que depuis
peu ; mon sujet de thèse ayant été nouvellement
immatriculé. Que d’aléas avant l’enregistrement…
Un – ma première soutenance – ayant
particulièrement manqué de me faucher en pleine
course. En effet la sentence de cette
juridiction inaugurale, la belligérance du jury
après trois années passées dans la seule
verticalité du rapport didactique, m’a ahuri.
N’étant pas assez théorique, il me fut
conseillé de pratiquer la marche sur d’autres
sentiers moins escarpés, disons plus
professionnels ; car « la théorie, c’est la
vérité ! » pour reprendre cette assertion clamée
par un spécialiste du rapport réticulaire au
social dans son cours
d’épistémologie/méthodologie. Comment la théorie
employée par le sociologue peut elle constituer
une source sérieuse de vérité alors que celui-ci
est, pour reprendre une qualité que lui prêtre
François de Singly, le « spécialiste des
masques »
?
« Le masque
et la plume »
« (…)
Pour être efficace – pour obtenir le statut de
théorie générale – une théorie tend à ne
proposer qu’une seule mise en scène du réel pour
engendrer le sentiment chez le lecteur qu’il est
en face du réel : l’effet de réel n’est pas
propre au romancier, il est observable en
sociologie dès que l’auteur fait tout pour faire
oublier que des dimensions du social ne sont
guère perceptibles par son point de vue. Elle
contribue aussi, à sa manière, à simplifier le
réel en éliminant ce qu’elle considère comme
secondaire (…) ».
Et François de Singly, auparavant dans le texte,
de préciser que si toute simplification d’un
réel sociologiquement construit est en soi
légitime, « l’abus de confiance commence
[cependant] quand, par effet d’écriture, le
lecteur est incité à croire que la démarche
scientifique se confond avec la démarche
exposée ».
Mon
premier essai était indubitablement imparfait ;
certes. J’aurais accepté mon éviction sans
ciller mais à la connaissance d’un autre motif
que celui convoqué ; motif malhonnête. Ayant
plus ou moins maladroitement et naïvement suivi
cette exhortation à manipuler en tous cas le cogito d’induction mutuel obligatoire,
j’ai pu constater, après coup, que lui et sa
formule
n’ont opéré leur magie escomptée : on ne
convainc et ne discute avec des bons
sentiments ! C’est dans l’historiographie
réflexive de thèses, bien plus décisive qu’une
seule proposition de lecture – aussi pénétrante
soit elle – que l’on tire les manquements et les
observances théoriques ; partant la justesse
théorique, une justice intellectuelle, la
pertinence d’un regard.
Le choix de
l’événement biographique marquant…
Par
cette question de départ exprimée deux années
plus tôt – les conséquences d’expériences
nées de la free-party ? – j’ambitionnais de
saisir l’effet né d’actions esthétiquement
spécifiques, fortes et répétées sur le cours
biographique ; le résultat actuel d’épreuves
festives passées, caractéristiques et
redondantes sur le curriculum vitae. Que
conservent ces aficionados révolus d’un type de
délire techno qui était le leur, les raves,
free-parties et teknivals ? Que reste-t-il au
terme d’une période délibérément festive de vie
chez ces individus, des individus anciennement
en butte à la pulsation techno, en proie à la
danse effrénée dans le sein de cadres insolites
– forêts, bunkers, entrepôts désaffectés,
aéroports désertés ?
Désireux de connaître l’issue d’un ensemble de
fêtes expérimentées dans un tronçon spécifique
de vie, j’ai opté, afin de le découvrir, pour ce
concept que Michèle Leclerc-Olive étrenne :
l’événement marquant.
Ce dernier peut être défini tel un point
biographique de bascule, une irruption factuelle
intimant toute personne qui le vit à non
seulement appréhender c’est-à-dire, par
l’esprit, saisir sa tranche de vie antérieure à
l’avènement du fait – l’irruption de celui-ci
rendant impropre, inopérant le(s) sens
jusqu’alors conféré(s) au bios – pour la
re signifier (ultérieurement) mais aussi, par
suite, à réagir c’est-à-dire à agir en
conséquence de la nouvelle perturbation
enregistrée. Par réflexion à la question de
départ, ce concept était tout à fait approprié
puisqu’il permettait de définir ce en quoi
consiste la conséquence (de l’expérience
festive) ; soit le travail de réagencement
sémantique et de reconfiguration de la praxis –
l’action est mise au « goût du jour » par le
sujet lui-même – sur « ordre » de possibles
bouleversements biographiques encouragés par
l’ensemble de ces fêtes technoïdes
d’un même genre. Autrement dit sur fond de sens
et de fait, il devenait possible par cette
entremise conceptuelle de donner matière,
sociologiquement parlant, au rapport liant toute
personne à sa propre jouissance esthétique ;
ce même rapport que je pensais intuitivement
sonder, dès la mise en train, dans sa dynamique
interne depuis sa naissance jusqu’à sa mort.
…une
résolution heuristique ?
Il est
à souhaiter, par l’emprunt de ce marqueur
temporel, de redécouvrir ces formats
d’expression festive pour reprendre la
définition de Lionel Pourtau
au sujet des raves, free-parties et teknivals.
J’avais bon espoir en 2006 après avoir fait cas
des résultats de mes entretiens auprès de
Wilfried, Marc, Carina, Léopold, Nikola. Aussi
s’enquérir de l’événement marquant des vies
technoïdes relancerait, à condition que le choix
méthodique s’avère concluant, le débat d’idées
sociologiques autour du Phénomène techno
et sa nécessaire critique – constructive ! – de
nature épistémologique ; échange que j’ai tenté
d’amorcer
et que je m’apprête à poursuivre.
Cette
thèse, ce début de parcours, trajet en cours,
est pour partie une réponse à mon cheminement
d’étudiant en sociologie émaillé de colère, de
doutes ; ni plus ni moins.
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