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Variations…
prises au sens musical de ces
transformations modales,
tonales, rythmiques ou
mélodiques laissant toujours
entendre le thème original.
Placer cette ébauche réflexive
d’une dynamique de recherche
sous cette image offre un
avantage et un risque ;
l’avantage de correspondre à une
forte intuition dont je connais
les plus évidents contours ; le
risque de m’affronter aussi à
une intuition fluide,
multiforme, complexe dont je
n’ai jamais vraiment explicitée
les voies de secrète cohérence.
Cohérence de plus toujours
renaissante, recrée au fil du
moment où l’on parle. En effet,
tel Jean Luc Godard affirmant
qu’il est impossible d’expliquer
pourquoi on fait un film plutôt
qu’un autre puisque son
inflexion dépend des livres, des
événements, des références qui
vous entourent au moment de sa
fabrication, tout me porte à
penser qu’il en va de même
lorsque l’on cherche à ressaisir
son parcours intellectuel. Un
motif central se dessine. Et la
circonstance y joue un rôle égal
voire supérieur à celui de la
raison.
Ceci n’est pas …
Cette note initiale sur la
variation mène d’ailleurs à une
première question. En effet, je
titre
variations
anthropologiques et
non sociologiques…
pourquoi ce glissement de terme,
alors que c’est bien sous le
sceau institutionnel de la
sociologie, que ma formation fut
sanctionnée, mes recherches
effectuées, éditées et que c’est
bien dans le dispositif
universitaire de sa transmission
que j’effectue depuis longtemps
déjà mon professorat ?
Cette dissidence langagière
désigne un malaise : le constat
peu confortable, j’insiste, que
se dire sociologue actuellement,
c’est se penser, c’est concevoir
ses objets du point de vue d’un
savoir déjà achevé. Dans cette
science qui semble désormais
déjà close dans l’évidence de
ses indicateurs, repliée sur la
palette de ses paradigmes
adjugés, sur la prévision,
saturation de ses chaînes
causales, dans sa foi en une
rationalité transparente … que
faire ? On peut hésiter entre
scolastique - si l’on recherche
une plus grande visibilité - ou
technicité pure du méthodisme,
si l’on se contente d’une place
plus modeste… ou bien encore,
faire un pas de côté.
L’anthropologique
ici nommé est bien sûr pris
comme large catégorie d’approche
du social et non comme référence
à une tradition instituée.
L’anthropologique ici nommé
renvoie d’abord à cette
possibilité d’une indiscipline,
d’une liberté prise par rapport
à l’enfermement/achèvement
disciplinaire de l’art
officiel de la sociologie. Mais
je fais là aussi un usage
hétérodoxe du concept
d’anthropologie dont je n’ai pas
la formation patentée. L’écart
est donc double ! Pourtant que
signifie dans mes travaux cet
emprunt braconnier à la visée
- osons dire en paraphrasant
Charles Wright Mills - à
l’imagination
anthropologique ? Pour le
résumer brièvement, je
soulignerai que cela veut dire :
- Suivre dans l’appréhension de
tout objet, la dimension de la
longue durée ;
ceci revenant à postuler que
tout phénomène social contient
l’ombre portée d’un dogme
civilisationnel (Pierre
Legendre) en réactivation, en
gestation ou en destruction.
- Mobiliser pour toute culture,
celle du geste (pour les métiers
ouvriers, pour l’art scénique du
chant), celle de l’image (pour
le décor domestique populaire),
celle de l’esthétique circulant
au quotidien, celle du roman de
soi (celui d’un je, celui
d’un nous que chaque
informateur livre en toute
situation d’entretien) toutes
les formalisations et espaces
métaphoriques possibles. Je veux
dire aussi bien ceux de la
philosophie que ceux de la
psychanalyse, que ceux de la
littérature, que ceux de la
linguistique que ceux de
l’ethnologie bien sûr … et même
ceux de la sociologie (!) mais
je désigne d’abord là les voies,
les croisures d’ordinaire
barrées ou du moins peu
recommandées. Pourquoi ? Sans
doute parce que tout élément de
culture et donc de société
convoque virtuellement tout le
tissage des productions
symboliques dont il émane et où
il fait sens dans une
association impensée d’échos.
Pourquoi ? Parce que pour toute
pratique nous avons finalement
toujours affaire à ses
palimpsestes infiniment cachés,
pour tout thème à des
anthropoï d’inépuisable
opacité.
- Ouvrir l’épistémé d’un
mélange des genres
qui situe bien évidemment votre
ambition et vos ouvrages en
position d’outsider, non
pas solitaire, bien au contraire
finalement, mais se heurtant un
peu, beaucoup passionnément à
l’hostilité réservée à
l’inclassable ; ou se heurtant
tout simplement à
l’inhospitalité normale de
réaction face à ce qui ne se
fait pas.
Au-delà des parentés totémiques
Certes je n’ai pas débuté la
sociologie dans le doute mais
bien plutôt dans le ravissement.
Menant parallèlement études
philosophiques et études
sociologiques à l’Université de
Nantes, j’optai finalement pour
un troisième cycle de sociologie
dans un département à forte
identification marxiste et à
intense programmation de travaux
autour de la classe ouvrière,
syntagme qui, dans le milieu
ambiant des années 70, semblait
encore, si ce n’est aller de
soi, du moins tenir la route
pour interroger lucidement les
mouvements d’un monde toujours
ancré dans les représentations
des trente glorieuses. En effet,
si j’utilise dans ce moment de
ma réflexion cette notion de
« parentés totémiques », c’est
évidemment pour désigner une
filiation à laquelle je me suis
longtemps identifiée. Mais c’est
pour signifier également
qu’alors que mes deux
principales recherches jusque
dans les années 80 - une usine,
phare de la métallurgie nantaise
d’abord, le décor domestique des
familles ouvrières ensuite -
semblent bien étrangères l’une à
l’autre, elles sont pourtant
soeurs.
Car elles sont a priori liées
par le désir simplificateur de
la puissance tutélaire du lieu,
à savoir Michel Verret qui eut
pour ambition rationnelle -
irrationnelle de tout embrasser
des mondes ouvriers sur une
totalité de pratiques dans une
combinatoire d’échelles la plus
large possible. Deux objets bien
éloignés en apparence donc mais
amarrés à un même totem ; charge
sera à moi de me détacher de
cette volonté théorique et
politique d’unification des
« accidents de la substance » ;
charge m’incombera de laisser
pousser les herbes folles du
réel entre les pavés du concept.
Voilà qui fait d’emblée
réfléchir à l’inévitable
arbitraire des cadres de toute
initiation ; toutefois puisqu’il
faut bien admettre la nécessité
et la part de vérité de toute
convention formatrice, telles
furent les miennes.
J’entrai donc dans la recherche
en sciences sociales par le
chemin d’une véritable
monographie d’entreprise dont je
ne trouvais finalement que très
peu d’exemples déjà réalisés
dans la sociologie française des
années 80. Il n’y en eut
d’ailleurs pas davantage par la
suite…
Ce fut l’expérience de groupes
ouvriers réels
en situations hétérogènes de
travail, en identifications
inégales par rapport aux
conflits, aux organisations
syndicales en place, par rapport
à l’épopée combative, par
rapport à cette mémoire sublimée
du lieu et de ses collectifs. Il
est vrai que cet établissement
intégrant unité de production et
unité d’habitation, était une
exception notable dans
l’industrialisation de l’Ouest
français. Cette singularité
régionale de cité ouvrière,
densifiant les contrôles
patronaux, mais aussi les
sociabilités et les solidarités
réactives en constitua donc le
mythe fondateur, perpétuant
au-dedans et au dehors, cette
image d’un ethos de classe sans
faille avec laquelle chacun
devait plus ou moins s’arranger
et cela à l’heure même de mon
enquête tandis que
disparaissaient les dernières
maisons en bois de l’enclos
batignollais …
Outre la nécessité où j’étais
confrontée, d’une formalisation
inductive pour saisir cette
différenciation multiforme,
m’éloignant déjà de l’emprise
des modèles rationnellement
étanches, quelles sont les plus
insistantes empreintes
réflexives laissées par cette
étape de recherches qui, de la
maîtrise à la thèse jusqu’à la
rédaction d’articles et d’un
livre, s’est échelonné sur
environ six années ?
J’insisterai sur trois points :
le faire valoir ouvrier des
qualifications, la lecture
ouvrière d’un travail de
sociologue, l’irruption de la
pensée figurale (Yves Bonnefoy)
dans la connaissance.
-Le faire valoir ouvrier des
qualifications
La trace la plus active de cette
enquête sera bien mon approche
des savoir-faire ouvriers et
plus encore celle des modalités
de leur verbalisation, ce qui au
passage, m’incite à déplorer les
basculements d’une sociologie du
travail intégrant toute les
complexités savantes,
bricoleuses, éthiques,
esthétiques du métier vers une
sociologie désincarnée de
l’emploi. Mais chance d’époque,
lors de mes investigations de
terrain, l’emploi n’avait pas
supplanté la concrétude des
métiers. C’est donc plutôt en
phase avec l’air du temps
disciplinaire que j’entrepris
in situ cette étude des
savoirs producteurs
métallurgistes.
Le plus frappant - outre le
descriptif très riche des
habiletés - réside sans doute
dans le fait que chacun …
chaudronnier, soudeur,
machiniste, ajusteur, outilleur
ou traceur s’employa à me parler
de son métier sous sa valeur
fondamentale d’indépendance.
Machinistes et soudeurs se
considérant plus autonomes que
les chaudronniers ; les
ajusteurs, les traceurs vantant
leur liberté suprême dans le
procès de production ; les
chaudronniers de l’établissement
se trouvant plus libres que
leurs collègues intérimaires qui
eux-mêmes, affirmaient détenir
la palme de l’indépendance.
Cette récurrence inattendue au
regard des propos
sociologiquement convenus sur
les postes d’exécution des
productifs, m’interrogea et
m’interroge encore : était-ce là
(en deçà de leur récit d’une
indéniable expérience, bien sûr)
paroles d’hommes en rivalité
mimétique ? Ligne de conduite
adoptée face à une femme les
interviewant ? Est-ce un trait
défensif né du sein même de
l’usine ? Ou bien un modèle de
conduite enracinée dans les
écosystèmes domestiques
matériels et idéels de ces
familles de l’Ouest (Emmanuel
Todd, Jacky Réault) ?
Quelle que soit la perspective
adoptée - aucune ne s’excluant
d’ailleurs - de l’OS au jeune
entrant avec BTS en poche,
interrogé quelques années plus
tard, ni les uns ni les autres
ne se posaient en objets
victimaires ; voire même si l’on
suit cette déclaration modulable
mais transversale d’indépendance,
ils se posaient bien davantage
en sujets qu’en assujettis.
S’il en allait ainsi c’est aussi
que cette parole sur les gestes
moteurs et mentaux du métier en
acte n’était évidemment que
faiblement socialisée que ce
soit dans les échanges
quotidiens ou bien dans
l’argumentaire syndicale.
Elle échappait donc en large
part au prisme du conformisme
des représentations fédérant
l’unité de tout groupe. Cette
échappée relative - dont je ne
prends ici qu’un indice - avait
pour mérite de mettre en lumière
des faire valoir de la
qualification résonnant comme
tactiques, ruses d’appropriation
proches de ce que Michel de
Certeau note comme le plus vif
des cultures populaires,
voire même des modalités
ordinaires de la culture. Cette
échappée plus individuée de la
représentation eut donc pour
avantage de me décentrer de la
stricte logique classiste
et de me rendre déjà plus
sensible à la dimension
populaire - cette notion si
problématique - de la culture
ouvrière, alors que c’est plutôt
l’inverse qui fit et fait encore
règle.
Mais toute pensée étant toujours
en tension entre deux pôles
contradictoires …
Cette usine vue selon le spectre
de cette économie d’indépendance
hiérarchisée, ainsi découverte
au fil d’énonciations moins
durablement et moins intensément
circonscrites par un discours
collectif … tous ces éléments
m’ont également blindé contre
toute pente d’embaumement des
ouvriers dans un en - deçà du
statut de classe,
autrement dit dans la relégation
domestiquée d’une ainsi nommée
« condition ouvrière » ;
syntagme anachronique se
déployant entre bonne conscience
et stigmatisation de fait, que
l’on vit refleurir, sous des
plumes illustres, quand la
classe ouvrière comme réalité
historique s’effaçait et que son
concept ne risquait plus de
mordre !
-La lecture ouvrière
A l’opposé de cette
expérience, ce qui a clos cette
étape de recherche, le débat
ouvert autour du livre sorti à
propos de cette monographie.
De la discussion où les
représentants syndicaux furent
les interlocuteurs quasi
exclusifs, je garde un certain
malaise. Au delà des compliments
de courtoisie, je vis se
dessiner un lectorat d’abord
tourné vers les informations
qu’ils jugeaient les plus
efficaces pour leurs actions :
descriptifs de « climat », de
composition sociale d’atelier,
de réception différenciée des
initiatives militantes. Normal.
Mais l’inquiétude vint
d’ailleurs, bien sûr. Écartant
d’un geste bref toutes les
paroles vives sur les métiers et
même celles sur les solidarités
spontanées de postes, seuls les
portraits, les récits
susceptibles de renvoyer une
mémoire -miroir de « l’âme
éternelle » des Batignolles,
mobilisaient chez eux attention
et passion.
Au printemps dernier, on me
demanda pour un film pour partie
financé par la mairie… de
dresser le même tableau figé
dans son écrin légendaire
politiquement officialisé en
somme !
Autrement dit ce qui était
implicitement demandé à
l’ethnologue, au sociologue
c’était donc d’assurer une
fonction instruite,
compréhensive de relais
idéologique. La sociologie
n’était-elle que cet entre -
deux du savoir, hésitant entre
utopie heuristique et réalisme
de l’instrumentation partisane ?
Quelle ne fut pas ma surprise de
constater quelque dizaine
d’années plus tard, que ce que
je considérais et considère
toujours comme un risque de la
raison, était désormais devenu
norme d’excellente bienpensance
disciplinaire. J’écrivis dans
l’étonnement sceptique et dans
la foulée de ce constat A so
small world : inter-dit
sociologique et idéologie de la
mondialisation
prenant pour cadre de cette
communication le colloque du
Lestamp de Décembre 2004 sur
Les sociétés de la
mondialisation organisé par
Jacky Réault,
Joëlle
Deniot et
Bruno Lefebvre.
-L’irruption de la pensée
figurale
Yves Bonnefoy dans son analyse
de Goya et de ses peintures
dites « noires »,
distingue pensée verbale et
pensée figurale. Par pensée
figurale, il tente de cerner un
mode d’intelligence de la
réalité, au plus près de
l’expérience sensorielle,
sensible se manifestant sous
forme d’images que celles-ci
soient visuelles ou bien
qu’elles soient langagières. La
pensée figurale c’est ce laisser
passer de l’intuition d’un
essentiel que l’on peut peindre,
que l’on peut graver sur la
pierre, couler dans le bronze ou
bien alors tailler dans le
poème, faire seulement surgir
dans la langue.
Ce qui est ici suggéré ressemble
à la thématique du rêveur
éveillé de Gaston Bachelard, ce
philosophe qui sut si bien
installer sa réflexivité dans
une belle dialectique entre
régime diurne - cet enchaînement
serré, logique des concepts - et
régime nocturne - cette
associativité fluide des
métaphores - au sein de l’acte
discursif.
J’évoque Gaston Bachelard car
c’est par son intermédiaire, par
ses travaux sur l’imagination de
la matière que je suis parvenue
à entrer dans une approche
compréhensive - voire même
intime - de la qualification
ouvrière. Aussi surprenant que
cela soit, c’est grâce à la
poétique de La terre
et des rêveries de la volonté
en particulier que j’ai commencé
à entrevoir ce que je pouvais
enquêter et interpréter des
gestes métallurgistes. Au départ
de cet écart anthropologique
singulier dont je parlais en
introduction - écart dont je
suivrai le cours - il y eut donc
une curieuse confluence de deux
sources fondatrices
d’intelligibilité.
D’un côté, il y eut Marx, pour
le concept de coopération et
l’inscription du travail ouvrier
au sein de rapports sociaux
antagonistes. D’un autre côté,
il y eut Bachelard pour penser
la dimension œuvrière du
savoir faire producteur. Entre
ouvrier et oeuvrier… quelque
chose était en train de
s’entrelacer, de germer du sein
même de cette monographie
d’usine.
Des fissures et des fils
Le décor ouvrier, c’est ainsi
que ma thèse d’État fut
intitulée dans la programmation
du Lersco. Tout de l’ouvrier :
l’en soi, le pour soi et … le
chez soi (formule de
Bachelard)
devait être capté sous l’optique
du rapport de classe. Mais un
questionnement me taraudait :
par quel miracle l’ouvrier,
sorti de sa situation usinière,
restait-il un ouvrier ?
Pourquoi une fois quitté son
« bleu de travail », n’allait-il
pas comme toute personne,
partiellement du moins, s’évader
de cette contrainte
d’appartenance et de rôle pour
devenir un père, un frère, un
amant, un promeneur… autrement
dit un sujet multiple à facettes
a priori inconnues.
Ce qui était posé ce n’était
plus l’éventualité d’une chaîne
causale linéaire entre
l’empreinte usinière et le décor
domestique de stylisation
nécessairement ouvrière mais au
mieux la superposition de
strates de déterminations à
temporalités et niveaux décalés
où se jouaient des cultures de
couple (mariant ouvriers et
employées), des cultures
d’enracinement (plutôt
rattachées à celles des ruraux
de l’ouest), des mimétismes de
vicinalité (à base sociale
hétérogène), des souvenirs de
lignée, des signes d’idéaux de
soi … dont l’enveloppe
matérielle de l’appartement, de
la maison allait tacitement
permettre de suivre le tracé.
En conséquence, je poserai avant
toute définition trois postulats
se démarquant de ce qui est
écrit ou doit s’écrire sur le
goût des classes zoologisées
comme « dominées » :
-1°) Il n’ y a pas d’esthétique
de la nécessité
-2°) Le chez soi des ménages
ouvriers n’est pas le lieu
-prétexte d’une esthétique
ouvrière mais l’espace où par
touches individuées, se retrouve
le puzzle d’esthétiques
populaires segmentés en divers
sous-systèmes symboliques.
-3°) Il ne s’agit pas de décor
ouvrier mais plutôt d’un bel
ordinaire, titre que je donnais
d’ailleurs au livre issu de
cette nouvelle enquête
échelonnée sur huit années
environ.
Pour préciser davantage comment
cette recherche a finalement
déplacer les lignes de mon
itinéraire intellectuel et de
ses impulsions de départ,
j’aborderai trois points :
-
quelques remarques sur
l’esthétique populaire
-
la notion d’inspace
-
la notion d’iconotexte
-Remarques sur l’esthétique
populaire
Esthétique… ce principe de
l’émotion passive, active devant
l’embellie. Le chez soi -
sur ces diverses modalités
juridiques de jouissance - est
bien dans les ménages ouvriers
comme dans beaucoup d’autres, ce
lieu privilégié de la mise en
scène de ses modes, parcours,
normes, maîtrise et rêves de
vie. Toutefois contrairement à
ce qu’une vision hâtive pourrait
supposer ou même contrairement à
ce que nous savons de la
centralité de la figure
maternelle dans les ménages
ouvriers (Richard Hoggart,
Olivier Schwartz, Elisabeth
Lisse),
le décor est dans l’habitat,
affaire d’hommes et de femmes,
affaire de « producteurs
associés » ; certes plutôt
respectueuse d’une division
traditionnelle des tâches
(bricolage léger / bricolage
lourd ; jardin d’extérieur/
plantes d’appartement ; pose des
tapisseries/ pose des voilages ;
fabrications de napperons, de
canevas/ fabrications de puzzle,
de maquettes) mais mobilisant
tous les temps, forces,
expressivités disponibles ;
voire même ceux de l’ascendance,
de la fratrie ou des collatéraux
dans les phases rudes de
l’aménagement.
Nées d’une coopération acharnée
d’investissements,
la résultante et la dynamique de
ce paysage privé (dont le primat
est ici plus qu’ailleurs
peut-être, fortement affirmé)
entrent bien dans cette zone
d’incertitude d’une esthétique
populaire, c'est-à-dire tout à
la fois partagée et multiforme,
puisqu’ ayant spontanément mis à
l’œuvre diverse routines,
sensibilités, gestes, regards,
héritages sacrés de minutie,
d’harmonie ou d’objets.
l s’agit par cet objet non
seulement de glisser sans
hésitation de l’ouvrier au
populaire, mais aussi de
délaisser le syntagme de
« classes populaires » au profit
de celui plus adapté de « milieu
populaire », même si « milieu »
garde encore la trace d’une trop
grande homogénéité et le
souligné trop exclusif, trop
mécanique d’une topique
d’appartenance.
D’autre part, angle des
pratiques fabricatrices, angle
des espaces d’accueil, des
espaces plus privés, angles des
maximes et proverbes affichés,
angle des objets-cadeaux, des
emblématiques de voyages, angle
de l’auto- symbolisation
photographique, angles des
mondes végétaux, des
enveloppements textiles, des
images, des motifs… chacun de
ces prismes nous conduit vers
des textures du populaire à
géométrie et à temporalité
variable. Loin de la grammaire
unifiante de l’ethos de classe,
ce réel nous renvoie à une
fragmentation des logiques de
références, d’emprunts,
d’invention ; il nous renvoie à
une combinaison mobile de
sédimentations culturelles, à
des expériences également plus
lointaines, des expériences
ancestrales, oubliées de ce
commun stratifié d’où sourd
notre histoire et que désigne
la catégorie aussi ambiguë que
profonde du populaire.
-Inspace
Le terme de ce critique d’art
anglais me semble très
exactement nommer ce qui fut
l’une des pistes les fécondes de
ma recherche sur le décor, à
savoir la résonance de ces
objets privés et de leur
emplacements invitant au-delà de
leur paysage matériel, à des
voyages au plus près de leurs
significations les plus
intériorisés. Comment passer de
l’objet décor au sujet décorant
? Les travaux consacrés aux
ouvriers ne me furent pas d’une
grande aide pour ce renversement
de problématique. Il faut dire
que le décor et l’ensemble des
gestes qu’il suppose est en soi
une culture silencieuse. Il
appelle l’image plus que la
parole.
Pourtant là encore ce sont trois
travaux extérieurs à la
sociologie et à l’ethnologie qui
vont me permettre de mieux
regarder ces espaces et de mieux
questionner mes interlocuteurs.
Ce sont les travaux de Gérard
Genette sur la relation
esthétique, les travaux du
psychanalyste Didier Anzieu sur
le moi-peau et les enveloppes
psychiques et plus encore les
travaux de Patrice Hugues,
plasticien, historien,
anthropologue du tissu qui vont
m’assurer cette réorientation.
Je vais pouvoir grâce à cette
stimulation d’une sémiologie
plus universelle, aller à la
cueillette de propos non
seulement biographiques et donc
individués sur cet espace -
signe, mais encore me tourner
vers des récits d’intime
proximité ressentie pour
quelques objets - phares
fonctionnant comme de véritables
analogon de la personne.
Sur ce fil d’une grande
subjectivation de l’objet, je
tenterai d’entrevoir quel
symbole d’arrière plan se cache
derrière le symbole montré.
-Iconotexte
Ce
concept forgé par l’artiste
Michael Nerlich
cherche à indiquer un champ de
réflexions sur le rapport texte
et image photographique. En
effet, cette recherche ne mit
face à l’obligation de
travailler constamment avec
l’image, cette archive sensible
dont les sociologues et même les
ethnologues se méfient toujours
un peu. Or avec l’image sur les
différents registres des données
existantes et surtout de la
constitution de données – témoin
et mémoire, de la constitution
d’un corpus sélectif, de relais
d’interaction dans l’enquête
mais aussi de support
heuristique que j’ai travaillé
intensément tout au long de
cette enquête (1000 clichés
environ, plusieurs visites pour
70 ménages). Dans
l’investigation et dans la
restitution d’un texte faisant
circuler le sens entre le verbe
et l’iconographie.
Tout ce jeu de déplacement
posant avec de plus en plus
d’acuité la question de quelle
écriture en sciences sociales ?
Suite réflexive : le défi
sémantique
Ce maniement d’images, cette
approche des esthétiques
ordinaires m’amenèrent vers
d’autres glissements d’intérêts
dont le travail de latence
demanderait des parenthèses et
détours qu’il n’est pas de mise
de développer ici. Je dirai
simplement que d’enquêtes en
enquêtes, d’observations en
rencontres et interviews
s’imposa à moi la déception
réitérée d’une perte. La perte
de ce qui sur le vif du terrain,
m’était apparue comme la forme
la plus éruptive de la présence
de mes interlocuteurs, à savoir
leur voix ; cet élément péri
-linguistique qui disait tant de
la personne, de la situation, de
l’interaction, des sous-entendus
biographiques mais dont le
souvenir était bien fragile ; ce
geste qui intuitivement livrait
beaucoup mais dont la
restitution, voire même
l’évocation en pointillé
semblait hors de portée du
dicible, de la saisie raisonnée
des sciences sociales.
Il eut donc un assez prenant
moment de bascule où je me suis
orientée ver un maximum
d’approches existantes sur la
vocalité (Phonologie,
Psychanalyse, Philosophie,
Esthétique, Anthropologie,
Histoire de l’art,
Musicothérapie, Linguistique,
Sociolinguistique, Sciences du
langage, Musicologie,
Littérature). Symptôme de mon
lien persistant à mes objets de
recherche initiaux et devenus
identifiants, j’ambitionnai un
premier chantier sur les parlers
ouvriers.
Déroutée par l’ampleur de la
tache et surtout gagnée par la
conviction grandissante qu’on ne
pouvait avec ce type de sujet,
procéder par découpage
d’indexation sociale a priori,
je me tournai assez vite vers un
autre objet de recherche, vers
un autre déroulé de la parole
signifiante
où la voix est au centre de
l’écoute, à savoir vers le chant
et plus précisément encore, vers
ce chant commun qu’est la
chanson.
Depuis treize ans désormais, sur
un corpus de chansons dites
réalistes dont il s’agit,
au-delà de l’étiquetage de
rechercher l’histoire, la genèse
dans les formes de l’expression
populaire afin d’en envisager
d’éventuelles filiations
contemporaines, je me concentre
sur la compréhension de
l’icônisation de certaines
grandes voix féminines de la
scène française. Voix de femmes,
pourquoi ? Parce que ces
dernières nous mettent sur la
longue durée, au cœur de l’Eros
fascinant de la présence vocale.
Cette affirmation réfutable
demanderait bien sûr d’amples
débats (je la livre là à l’état
brut !). Parce que plus
prosaïquement, cette fois, elles
furent les premières dans
l’histoire scénique de la
chanson à l’amplifier
émotionnellement d’une intense
dramaturgie interprétative,
vocale et visuelle. C’est cette
lignée d’une esthétique du
destin, cette histoire baroque
du désir, de l’amour et des
larmes s’adressant à tout un
peuple que je me suis employée à
suivre via la théâtralité et
l’authenticité de ces chants qui
nous parle de culture du
sentiment, de civilisation des
émois, de tensions
historiquement variables entre
retenue et effusion, de société,
de socialité jusque dans ces
voisements de la mélodie, des
mots et du geste.
C’est ainsi qu’après avoir
travaillé sur dix ans environ
sur des figures emblématiques
comme celles d’Yvette Guilbert,
de Fréhel, de Berthe Sylva, de
Damia, d’Yvonne George,
de Lys Gauty, de Marianne
Oswald… sans oublier l’arrière
plan sans tête d’affiche, d’une
chanson populaire de métiers et
de pays, je me suis dans mon
dernier ouvrage terminé au début
de l’automne 2008, concentrée
sur celle que je n’avais pas pu
manquer dans mon tour d’horizon,
sur celle dont le mythe reste,
chose inouïe, encore
passionnément vivant dans ce
début de siècle, à savoir Edith
Piaf.
Près d’un demi siècle après sa
disparition, hors propos des
ambiances musicales actuelles,
on l’imite, on la re-présente.
Des plus pâles reprises aux plus
troublantes compositions, il
existe autour d’elle comme une
invraisemblable frénésie de
réappropriations. S’abreuvant à
son mystère, des comédiens et
des chanteurs cherchent à
capter son identité, à s’emparer
de ce visage, de cette histoire,
de ce timbre, incarnant toujours
l’idéal d’une voix à dimension
presque oraculaire.
Le cœur de l’ouvrage est
consacré à la stylisation du
personnage et de la personne
d’Edith Piaf, à l’avènement de
son iconicité. Il s’agit de
saisir les langages
scéniques (systèmes
symboliques verbaux et non
verbaux) véhiculés par les
prestations de l’artiste. Cette
étude conjuguée du visage, des
postures, des chorégraphies, du
corps, de l’espace de cette voix
chantée prend pour appui
empirique un tissage de
matériaux sonores et iconiques :
affiches, photographies,
scénographies d’expositions,
extraits audio-visuels de
concerts et de chansons.
A travers notamment le montage
de séquences détaillées de
chansons célèbres et moins
célèbres de ce répertoire, il
s’agit d’aller au plus près de
la grammaire de ces gestes
vocaux pris du sein même de
l’art interprétatif qui s’y
manifeste, comme outils de
lecture sensible d’une culture
des affects, d’une modélisation
des sentiments, d’une manière de
signifier l’indicible ... à
moment donné de l’histoire
sociétale. Une fois bien cernée
cette calligraphie de la voix de
Piaf, j’en confronte l’identité
à celle d’autres grandes
interprètes de la chanson
française : encore Damia, mais
aussi Barbara, Juliette Gréco,
Catherine Ribeiro. Car une fois
estimées les différences
sémantiques, les métamorphoses
musicales, on peut se demander
si nous n’avons pas aussi
affaire à un même élan, à une
même poétique féminine du geste
tragique poursuivant son
histoire.
Ce travail fait et la
confrontation menée durant toute
l’aventure de cette recherche
face aux différentes figures de
l’indicible : Comment dire la
voix ? Comment dire le visage ?
Comment dire le geste ? Je ne
sais si je suis parvenue à poser
quelques balises sur les chemins
d’indépassables secrets. Je sais
seulement que cette traversée de
l’écoute et de l’image de la
voix des chansons m’a conduite
vers des expérimentations
inédites de saisie de l’objet à
traiter, vers une expérience
phénoménologique de la réception
qui chahute le tabou de
l’objectivation, vers la
réitération ethnologique de
cette réflexivité emphatique
sujet/objet comme partie
prenante du savoir se
constituant,
vers la revendication délibérée
d’une écriture nourrie du savoir
des lettres et des humanités
…en bref, vers la nécessité
hétérodoxe d’une autre
sociologie de l’art.
Autre
sociologie que je consentirai
volontiers à nommer sémiologie,
au sens de Ferdinand de Saussure
qui subsumait sous cette notion
-vision l’étude de la vie des
signes dans la vie
sociale en accordant
d’ailleurs aux gestes et aux
rituels quotidiens, une place
essentielle dans ce champ de
savoir imaginé. Mais sans doute
ce jeu d’étiquettes
déboucherait-il sur d’autres
querelles terminologiques et
surtout il ne parviendrait pas à
calmer les gardiens de la
Discipline. En conséquence, je
persisterai à qualifier cette
recherche
d’anthropologique. Plus
précisément, je la désigne par
un nouveau syntagme, comme
Anthropographie esthétique
appliquée.
Cette étape achevée (sans
délaisser l’analyse des grands
mythes populaires de la
chanson), au titre des projets,
il me faut travailler à un
niveau plus théorique sur
l’axiomatique de cette
anthropologie esthétique mise en
œuvre, il s’agit de mon horizon
le plus proche d’écriture. Et
parallèlement, je commence un
chantier sur l’anthropologie
latente de quelques grands
écrivains et/ou essayistes
vivants contemporains.
J-A
Deniot, 5 02
09
« Voir
une image,
c’est saisir le vestige d’un
passage,
trouver dans cette trace la
place du spectateur que nous
devenons. »
In
Qu’est-ce que voir une image ?
Marie Josée Mondzain, 2008
Rattaché au sens premier de
techné qui dit savoir-faire
et puis savoir y faire aussi…
Dans
sa communication Alain Maillard
soulignera la distinction entre
temps historiques et temps
sociaux
Approche
complémentariste ainsi nommée
par Georges Devereux
ethnopsychiatre et dont la
question est fondamentalement
abordée par Yves Gérin lors de
cette journée d’études de
l’axeIII sociabilités et
légitimations : approches
sociologiques de l’EA 4287
Habiter-PIPS.
Bien
rares sont en effet les études
sociologiques qui vont enquêter
les ouvriers là où simplement,
ils occupent leurs fonctions et
où l’usage de la catégorie n’a
donc pas a priori à se dilater
idéologiquement.
Lors
des échanges Gérard Déhier
souligne avec ironie et un
certain désabusement, ce
contraste entre ouvriers
théoriques et ouvriers réels
Elisabeth
Lisse sur son propre terrain,
celui d’une cité à image
fortement désymbolisée, retrouve
en 2000-2006, un phénomène
semblable de mythe positif
unifiant posant les bases d’une
identité collective
réactive.
Jacky
Réault, Ouvriers de l’Ouest, in
A.T.P. CNRS, L’Ouest
bouge-t-il ? Son changement
social et culturel depuis trente
ans, Vivant Editeur, Nantes,
1983. Formes de vie ouvrières
et écosystèmes sociaux de
reproduction. Cahier Lersco
CNRS- Université de Nantes.1989
[ Dans
le débat de cette journée,
Pierre Cam insistera sur le
cadrage juridique de la
qualification, autre
vecteur-clef de cette vive
conscience d’indépendance.
Anne-
Sandrine Castelot expose
comment a contrario de la
littérature existante, elle
s’attache à saisir l’impact
intime de l’engagement syndical,
pour les personnels de
l’encadrement, cette fois.
Cultures
autrement abordées par Sébastien
Peyrat, à propos des jeunes gens
issus de l’immigration et sur le
thème des conflits entre justice
et droit.
Cet
en deçà désigne ici pour
moi le déni de toute virtualité
de fondation même datée, même
passée de ces personnes et
collectifs salariés en sujets de
l’histoire. Manière de croiser
au fil des débats, cette
proposition avec l’accentuation
émise par Stephen Bouquin sur le
double refus et d’un optimisme
et d’un misérabilisme du regard
dans l’appréhension des mondes
du travail.
Joëlle
Deniot,
Usine et coopération,
Métiers, syndicalisations,
conflits aux Batignolles,
éditions Anthropos, Paris, 1983
13]Le
pain noir et les roses rouges, Film
de Marc Grangiens,
2008
In
cd-rom, livre codirigé par Jacky
Réault et
Joëlle
Deniot
The societies of
globalisation Lestamp, 2006;
une première version de ce texte
est consultable sur
www.lestamp.com
Yves Bonnefoy, Goya, les
peintures noires, éditions
William Blake, 2006
Développements
sur ce thème in
Joëlle
Deniot
La photographie, une
sociologie off² ? In
www.master-culture.info ,
conférence 2006 au Diaporama
festival de la photographie
à Nantes
[17]
Gaston Bachelard, La poétique
de l’espace, P.U.F, 1957
Joëlle
Deniot,
Ethnologie du décor en milieu
ouvrier, le bel ordinaire,
L’Harmattan, Logiques sociales,
Paris, 1996
Expression empruntée à Jacky
Réault
Joëlle
Deniot,
Le décor textile, les murs et
la table in Ethnologie
Française, Paris, 1985
Elisabeth
Lisse, « On est quoi, nous ? »
D’une génération à l’autre,
des vies au sein de la cité
Ney, thèse de doctorat de
sociologie, 2005, Université de
Nantes
Il
faut bien sûr là distinguer
entre appartement, maison
individuelle ; entre phase de
stabilisation des salaires et
période plus critique.
Joëlle
Deniot,
Figures intérieures, in
Cahier du Lersco, 1992
[Michaël
Nerlich, Qu’est-ce qu’un
iconotexte ? Réflexion sur le
rapport texte - image
photographique in
Iconotextes sous la direction
d’Alain Montandon, Ophrys,
Paris, 1990
Joëlle
Deniot,
Intérieurs ouvriers,
l’ambiguïté iconographique
in Archives sensibles, images et
objets du monde industriel et
ouvrier, sous la direction de
Noëlle Gérôme, éditions de L’ENS
Cachan, 1995
Que
j’aborderai explicitement dans
deux articles : Echos
d’absences et restitution (
2002), Le poids, la perte
des mots - au fil de l’enquête
(2003)
Joëlle
Deniot,
Parlers ouvriers : la
perspective des dynamismes
vocaux in Métamorphoses
ouvrières, tome 2, L’harmattan,
Logiques sociales, Paris, 1995 ;
texte remanié 2005 Paroles
ouvrières sur
www.sociologie-cultures.co
Surtout si l’on se réfère au
répertoire français et plus
largement francophon
Ceci
vaut pour l’espace lyrique et
ses divas, y compris pour le
trouble à nouveau mis à
l’honneur des voix de
haute-contre, héritiers des
castrats.
Les
historiens me furent d’une
grande aide dans l’appréciation
de ce poids culturel des gestes.
J’avais d’abord le somptueux
éclairage du livre de
Jean-Claude Schmitt, La
raison des gestes dans
l’Occident médiéval que je
gardai en mémoire et en fiches !
Durant cette journée, Geneviève
Hoffmann, à travers la
présentation de son travail sur
les stèles funéraires attiques,
illustra de facto la
pertinence des croisements
disciplinaires dans la saisie de
la complexité.
Question
soulevée par Christophe Baticle
à propos de son enquête sur les
chasseurs de la baie de Somme et
croisant d’ailleurs une des
propositions de Stephen
Bouquin : décider de faire dans
son travail de sociologue ce que
personne d’autre ne pourrait
faire à sa place. Cette
centralité de l’expérience reste
en effet le plus précieux bien
de la connaissance.
Antoine
Baczkowski qui travaille sur les
raves et la musique techno fera
part de son débat intellectuel
avec les paradigmes existants en
ce domaine.
_________________________________________________________________________
Antoine Baczkowski
Doctorant en sociologie-Habiter-Pips/
Lisst-Centre d’Anthropologie
Sociale
REPONSE
« Bilan réflexif et critique
des itinéraires de recherches »…
Voilà un faire-part qui, bien
qu’accrocheur à première vue,
m’est paru subséquemment coton.
Faire de sa gestation
intellectuelle un propos
intéressant alors qu’étant
encore dans la fleur de l’âge,
qui plus est de fraîche date
coopté en troisième cycle, ne
reviendrait-il pas à s’essayer à
un exercice hors de portée, un
brin précoce ? Sans détour,
cette corde intellectuelle
tendue, des plus raides et que
l’on m’invitait à traverser
alors que n’étant ce
fildefériste aguerri, était
source d’angoisse ; encore plus
à mesure que je n’arrivais à
dissiper cette perplexité pour
ce qui est de ma seule
interrogation fondatrice –
quelles peuvent être les
conséquences d’expériences nées
de la free-party
?
–, une interrogation formulée il
y a maintenant deux années dans
la veine d’un master recherche
sociologique et anthropologique,
laissée en suspens à Lille,
récemment reprise à Nantes :
était-elle suffisamment chargée
de sens pour peser dans un
compte réflexif et critique ?
Idée toute faite, non. Mais
après tout… Idée dé-faite,
pourquoi ne pas s’y essayer ?
Ou, plus justement, pour quoi ?
Pour quoi s’y hasarder ? Afin
d’exposer pour la première fois
un libre propos, une
intériorité.
Violence de l’institution
sociologique personnifiée
A brûle-pourpoint la réflexion,
qu’est-ce ? Vraisemblablement,
sommairement, un retour et
quoique cette modeste définition
est ici retenue, reste à savoir
où et comment se retourner ?
S’agit-il de prendre la pose
« psychanalytique », ce que
Gérard Noiriel
s’entretenant avec
l’anthropologue Florence Weber à
son sujet,
désigne par, à plus juste titre,
auto-analyse « horizontale » –
ou l’influence de
l’environnement social, en
situation ethnographique
d’enquête, dans la production
des données de l’ethnographe –
couplé à l’analyse « verticale »
– cette quête des fondations
biographiques de tout intérêt
intellectuel ? Tout bien
considéré, cette introspection
rétrospective singulière
permettant d’aboutir à ces
épistémès n’est peut être pas
cet angle idoine ; le
« terrain » étant d’ailleurs
devant moi, encore à faire.
Non ; s’il est un chemin qu’il
me faut d’urgence fouler aux
pieds, c’est celui de
l’institution sociologique
personnifiée. Mais avant : petit
crochet, petite circonlocution
analytique.
La considération de
l’apprentissage non livresque de
la sociologie mais
relationnelle, par les
interactions avec celles et ceux
incarnant la matière, semble
congrue quant à l’intellection
du trajet intellectuel. Hormis
la triangulation oedipienne, la
maturation de soi se fait
concomitamment et se poursuit à
d’autres instances sociales : le
processus de socialisation
d’ego, d’accomplissement de soi
se réalise et se poursuit ainsi
à l’école, chez les pairs, au
travail,
dans les loisirs,
etc. ; de
sorte que l’on passe doucement
mais sûrement d’un échange
social restreint à
l’expérimentation de l’échange
social généralisé, conséquemment
d’une identification à une
autre. Pour ce qui est de la
sociologie, la voie
universitaire est, comme chacun
le sait, l’étape propédeutique
au métier de
sociologue fournissant contenu
et contenant à tout novice
prenant la voie ; en d’autres
termes savoirs, savoirs-faire
mais également un mode
d’engagement (professionnel)
envers autrui, une manière
d’être (sociologue). Quelle
épreuve personnelle à cela ?
Certes, bien que non en proie à
une oligophrénie aigue, il est
pourtant indubitable que ma
moyenne intelligence, ma courte
mémoire ne m’ont guère aidées à
briller en temps scolaire. Mais
indépendamment de la qualité de
mes méninges, il est une autre
bride insupportable, honteuse
pour le coup, néanmoins
pittoresque qui concoure au
ternissement : le rapport
pédagogique, son mépris
consubstantiel. Pourquoi une
telle qualité prêtée ? Place aux
impressions.
Primitive prise de contact avec
certaines figures, premières
paroles capturées, premiers
malaises. « Bienvenue sur le
parking du chômage ! ». Et
l’impudent ethnologue à
l’origine de cet accueil, écueil
mémorable, en cours magistral,
devant un parterre d’environ
trois cent étudiants en première
année d’enchérir au vu et au su
de tous : « considérez votre
carte d’étudiant comme celle de
demandeur d’emploi. De toute
façon, seul 10 % d’entre vous
arriveront en doctorat … ».
Autre époque, autre université,
autre formation, professionnelle
cette fois-ci et d’obédience
culturelle, nous mettant en
demeure d’écrire un mémoire
traitant du stage de formation
et selon un cadrage
« scientifique » d’écriture ;
dernier souvenir blessant de
verbes. De l’avis d’un établi
participant tout de même à notre
instruction alors qu’étant
vraisemblablement en froid avec
les instigateurs de la
formation, il était vain de
produire un mémoire
scientifiquement contraint ;
arguant de l’inutilité de ce
type de connaissance pour les
acteurs de la culture. Et le
sociologue d’ajouter qu’il
faille s’accorder, par gain de
temps et d’investissement
intellectuel plus sûr, avec nos
directeurs – de mémoire et stage
– dans la rédaction d’une pseudo
reconstitution objectivée de
l’apprentissage ; donc de
presser la note, se contenter
d’une langue de bois !
Ces deux anecdotes rapportées,
qui inaugurent et clôturent mes
premières armes au sein de la
sociologie, résument assez
fidèlement bien que
différemment, à l’instar
d’autres « traces » tues, cette
mésestime éprouvée, cette
inanité d’une intention
d’étudier, mais également le
dédain de la sociologie –
champ de bataille – par
elle-même. Au demeurant la
guerre que se livrent les
cliques intellectuelles
instituées, s’affrontant pour la
maîtrise de leur devenir
sociologique, concoure
vraisemblablement à
l’annihilation des âmes
étudiantes par la
déconsidération, la
domestication cérébrale, le
refus d’émerger proprement et
indépendamment à son histoire
intellectuelle. En dehors de ces
deux bornes mnémoniques, que me
reste-t-il ? En bouche, une
saveur amère, voire acide. La
conception digestive d’un
enseignement atomisé, après le
gavage cognitif intensif sur
cinq années, implique, en temps
de restitution, la régurgitation
de la connaissance avalée ; d’où
cette sapidité. Et côté moteur,
je ne sais marcher
intellectuellement « seul » que
depuis peu ; mon sujet de thèse
ayant été nouvellement
immatriculé. Que d’aléas avant
l’enregistrement… Un – ma
première soutenance – ayant
particulièrement manqué de me
faucher en pleine course. En
effet la sentence de cette
juridiction inaugurale, la
belligérance du jury après trois
années passées dans la seule
verticalité du rapport
didactique, m’a ahuri. N’étant
pas assez théorique, il
me fut conseillé de pratiquer la
marche sur d’autres sentiers
moins escarpés, disons plus
professionnels ; car « la
théorie, c’est la vérité ! »
pour reprendre cette assertion
clamée par un spécialiste du
rapport réticulaire au social
dans son cours
d’épistémologie/méthodologie.
Comment la théorie employée par
le sociologue peut elle
constituer une source sérieuse
de vérité alors que celui-ci
est, pour reprendre une qualité
que lui prêtre François de
Singly, le « spécialiste des
masques »
?
« Le masque et la plume »
« (…) Pour être efficace – pour
obtenir le statut de théorie
générale – une théorie tend à ne
proposer qu’une seule mise en
scène du réel pour engendrer le
sentiment chez le lecteur qu’il
est en face du réel : l’effet de
réel n’est pas propre au
romancier, il est observable en
sociologie dès que l’auteur fait
tout pour faire oublier que des
dimensions du social ne sont
guère perceptibles par son point
de vue. Elle contribue aussi, à
sa manière, à simplifier le réel
en éliminant ce qu’elle
considère comme secondaire (…) ».
Et François de Singly,
auparavant dans le texte, de
préciser que si toute
simplification d’un réel
sociologiquement construit est
en soi légitime, « l’abus de
confiance commence [cependant]
quand, par effet d’écriture, le
lecteur est incité à croire que
la démarche scientifique se
confond avec la démarche
exposée ».
Mon premier essai était
indubitablement imparfait ;
certes. J’aurais accepté mon
éviction sans ciller mais à la
connaissance d’un autre motif
que celui convoqué ; motif
malhonnête. Ayant plus ou moins
maladroitement et naïvement
suivi cette exhortation à
manipuler en tous cas le
cogito d’induction mutuel
obligatoire,
j’ai pu constater, après coup,
que lui et sa formule
n’ont opéré leur
magie escomptée : on ne convainc
et ne discute avec des bons
sentiments ! C’est dans
l’historiographie réflexive de
thèses, bien plus décisive
qu’une seule proposition de
lecture – aussi pénétrante soit
elle – que l’on tire les
manquements et les observances
théoriques ; partant la justesse
théorique, une justice
intellectuelle, la pertinence
d’un regard.
Le choix de l’événement
biographique marquant…
Par cette question de départ
exprimée deux années plus tôt –
les conséquences
d’expériences nées de la
free-party ? –
j’ambitionnais de saisir l’effet
né d’actions esthétiquement
spécifiques, fortes et répétées
sur le cours biographique ; le
résultat actuel d’épreuves
festives passées,
caractéristiques et redondantes
sur le curriculum vitae. Que
conservent ces aficionados
révolus d’un type de délire
techno qui était le leur, les
raves, free-parties et teknivals
? Que reste-t-il au terme d’une
période délibérément festive de
vie chez ces individus, des
individus anciennement en butte
à la pulsation techno, en proie
à la danse effrénée dans le sein
de cadres insolites – forêts,
bunkers, entrepôts désaffectés,
aéroports désertés ?
Désireux de connaître l’issue
d’un ensemble de fêtes
expérimentées dans un tronçon
spécifique de vie, j’ai opté,
afin de le découvrir, pour ce
concept que Michèle
Leclerc-Olive étrenne :
l’événement marquant.
Ce dernier peut être défini tel
un point biographique de
bascule, une irruption factuelle
intimant toute personne qui le
vit à non seulement appréhender
c’est-à-dire, par l’esprit,
saisir sa tranche de vie
antérieure à l’avènement du fait
– l’irruption de celui-ci
rendant impropre, inopérant
le(s) sens jusqu’alors
conféré(s) au bios – pour
la re signifier (ultérieurement)
mais aussi, par suite, à réagir
c’est-à-dire à agir en
conséquence de la nouvelle
perturbation enregistrée. Par
réflexion à la question de
départ, ce concept était tout à
fait approprié puisqu’il
permettait de définir ce en quoi
consiste la conséquence
(de l’expérience festive) ; soit
le travail de réagencement
sémantique et de reconfiguration
de la praxis – l’action est mise
au « goût du jour » par le sujet
lui-même – sur « ordre » de
possibles bouleversements
biographiques encouragés par
l’ensemble de ces fêtes
technoïdes
d’un même genre. Autrement dit
sur fond de sens et de fait, il
devenait possible par cette
entremise conceptuelle de donner
matière, sociologiquement
parlant, au rapport liant toute
personne à sa propre jouissance
esthétique ;
ce même rapport que je pensais
intuitivement sonder, dès la
mise en train, dans sa dynamique
interne depuis sa naissance
jusqu’à sa mort.
…une résolution heuristique ?
Il est à souhaiter, par
l’emprunt de ce marqueur
temporel, de redécouvrir ces
formats d’expression festive
pour reprendre la définition de
Lionel Pourtau
au sujet des raves, free-parties
et teknivals. J’avais bon espoir
en 2006 après avoir fait cas des
résultats de mes entretiens
auprès de Wilfried, Marc,
Carina, Léopold, Nikola. Aussi
s’enquérir de l’événement
marquant des vies technoïdes
relancerait, à condition que le
choix méthodique s’avère
concluant, le débat d’idées
sociologiques autour du
Phénomène techno
et sa nécessaire critique –
constructive ! – de nature
épistémologique ; échange que
j’ai tenté d’amorcer
et que je m’apprête à
poursuivre.
Cette thèse, ce début de
parcours, trajet en cours, est
pour partie une réponse à mon
cheminement d’étudiant en
sociologie émaillé de colère, de
doutes ; ni plus ni moins.
_________________________________________
Les free-parties – sorte
de fête techno clandestine –
descendent directement des
raves qui à l’inverse,
ostensibles, investissent de
même que ses subreptices avatars
des lieux
inattendus.
Gérard Noiriel, Journal de
terrain, journal de recherche et
auto-analyse ; entretien
avec Florence Weber, Genèse,
1990 pp pp. 138-147.
Florence Weber, Le
travail-à-côté, étude
d’ethnographie ouvrière,
Inra-EHESS, 1989.
Claude
Dubar, La dynamique des
identités professionnelles et
sociales, dans La
Socialisation, Paris,
SEJER/Armand Colin, pp 185-230.
Joffre Dumazedier, Vers une
civilisation du loisir ?,
Paris, Seuil, 1962.
François de Singly, La
sociologie, forme particulière
de conscience, dans A
quoi sert la sociologie ?,
Bernard Lahire (dir.), Paris, La
Découverte, coll. Textes à
l’Appui. Laboratoire des
sciences sociales, 2002, p. 22.
François de Singly, Ibid., p.
27.
François de Singly, Ibid., p.
23.
Gaston Bachelard, Le
Rationalisme appliquée,
Paris, PUF, 1949.
Selon Gaston Bachelard, « je
pense que tu vas penser ce que
je viens de penser, si je
t’informe de l’événement de
raison qui vient de m’obliger à
penser en avant de ce que je
pensais ».
Michèle Leclerc-Olive dans Le
dire de l’événement
(biographique), Villeneuve
d’Ascq, Septentrion, Sociologie,
1997.
L’épithète « technoïde » est
utilisé en tant qu’adjectif tiré
du substantif « techno ».
La formule est empruntée à la
dénomination de cet ouvrage sous
la direction d’Anne-Marie Green,
La fête comme jouissance
esthétique, l’Harmattan,
Logiques Sociales, 2004.
Lionel Pourtau, Les
interactions entre raves et
législations censées les
contrôler, dans Déviance et
société, Vol.29, No 2, 2005,
p127.
Etienne Racine, dans Le
phénomène techno, clubs, raves,
free-parties, Paris, Imago,
2004.
Antoine Baczkowski,
L’expérience festive au sein de
la vie ; Pour une sociologie de
la place des raves, free-parties
et teknivals au sein du parcours
biographique, projet de
thèse, 2008.
______________________________________________________________
Pierre Cam Sociologue
Sociologiser : un art de
funambule
Il est toujours tentant dans
cette complexité qu’offre le
social de n’en retenir que les
aspects se prêtant au mieux au
jeu des explications
totalisantes. La tradition
sociologique ne manque pas de
concepts tel champ, culture,
classe, habitus, etc. qui, tels
des « deus ex machina », peuvent
remplir aisément les vides au
sein des chaînes de la raison
sociale. Tel chercheur qui
croisera l’origine de l’épouse
avec l’origine de l’époux
constatera une corrélation qu’il
pourra toujours rapporter aux
habitus culturels ou à l’origine
de classe sans se prêter à
l’analyse toujours complexe des
rencontres, et des occasions qui
les favorisent ou les
entravent. Il me semble que la
compréhension d’un fait social
ne peut se réduire à
l’application quasi automatique
de concepts ou de nomenclatures
sans vérifier au préalable leur
ancrage dans la « réalité
sociale » présente.
Elle ne peut également résulter
d’une simple analyse des
situations particulières qui
n’aurait pas une vocation de
généraliser les schèmes au-delà
de l’expérience. C’est entre
ces deux abîmes – le
totalitarisme abstrait et la
singularité expressive – que se
situe le métier de sociologue.
Le travail de sociologue est de
fait un art de funambule. Il
faut se déplacer avec méthode
sur le chemin étroit qui part
d’une situation particulière à
sa compréhension en posant au
fur et à mesure que l’on
progresse les jalons qui
permettront de faire le chemin
inverse. C’est sans doute en
observant mon grand-père que
j’ai eu l’intuition de ce jeu de
va-et-vient entre les situations
particulières et leur
compréhension.
Les
jalons du social
Mon grand-père était veuf et
mon père naviguait. Cette
conjoncture a largement
déterminé mon rapport au social.
Ce grand-père présent suppléait
l’absence de mon père surtout
pendant les périodes de
vacances. Mon grand-père
paternel était à l’époque
secrétaire de Mairie dans une
commune située près de
Sablé-sur-Sarthe. Il devait
cette place autant à ses amitiés
avec le maire qu’à son passé de
résistant. Le dimanche matin, il
recevait à son domicile les
journaliers et les saisonniers
qui travaillaient dans les
fermes environnantes. Ces fermes
dépendaient des trois grands
domaines qui se partageaient le
territoire communal.
Le dimanche matin, je dessinais
sur la table de la cuisine tout
en écoutant les conversations.
Il s’agissait le plus souvent
pour mon grand-père d’aider ces
salariés proches de
l’illettrisme à remplir leurs
« papiers ». Mais, il recevait
également les plaintes formulées
par ces saisonniers concernant
leurs salaires, leurs indemnités
de congés payés et toutes formes
de primes attenant à ces
emplois. Renvoyés sur un coup
de tête ou après une rixe avec
leur employeur, ils venaient
quémander la médiation du
secrétaire de Mairie pour
obtenir leur dû. Durant cette
première entrevue, mon
grand-père écoutait, prenait des
notes posait quelques questions
tout en s’efforçant de ne pas se
laisser entraîner dans les
diatribes du salarié vis-à-vis
de son « patron ». Il savait par
expérience que les situations
n’étaient jamais aussi simples
que l’exposé qu’en faisait le
salarié.
Le lundi matin, on partait sur
les routes en 2 CV et on se
rendait dans les fermes. Les
fermiers nous accueillaient dans
des offices vastes et sombres où
chauffaient à perpétuité des
cuisinières en fonte. Les
convenances voulaient qu’on
offre un verre au visiteur. Il
s’agissait le plus souvent d’une
eau de vie dont l’essence
pouvait varier. Quant à moi, on
m’installait à un bout de la
table dans l’office et on me
servait un chocolat chaud ou une
chicorée avec des boudoirs ou
des madeleines. Après les
politesses d’usage, mon
grand-père abordait les raisons
de sa venue. Dans la discussion
qui s’en suivait se construisait
peu à peu ce qui allait devenir
une « réalité sociale »
c’est-à-dire une forme
acceptable de la situation
devant conduire à une solution.
Pour ce faire, mon grand-père
posait des jalons en suggérant
des interprétations qui puissent
être entendues par l’employeur.
Ce travail de médiation se
situait au-dessus du vide social
qu’aurait constitué pour chacune
des parties la perte de
« réputation » constitutive de
leur « valeur ». Les fermiers
avaient besoin des saisonniers
autant que les saisonniers des
fermiers, et la réputation des
uns ou des autres était le seul
garant sur un marché du travail
où régnait une forte incertitude
tant du côté des employeurs qui
étaient parfois de mauvais
payeurs que des salariés souvent
prompts à reprendre la route.
Chacun avait intérêt à régler à
l’amiable son différent pour
conserver la « réputation »
attachée à sa condition, et
au-delà son image sociale auprès
de la Mairie acteur
incontournable dans ces petits
villages.
La co-construction des valeurs
Beaucoup des objets qui m’ont
fasciné par la suite en
sociologie relèvent de ce
travail de médiation auquel se
livrait mon grand-père.
L’orientation des élèves, le
choix d’une profession, les
litiges prud’homaux, l’annonce
d’un diagnostic, etc., sont le
produit d’une co-construction où
intervient à chaque fois une
pluralité d’acteurs qui
dialoguent ou s’affrontent pour
donner sens et valeur à une
action ou une situation
individuelle. Cette élaboration
ne se fait pas dans une sorte
d’abstraction mais hic et
nunc
- dans un lieu
et un temps donné. Le
travail de médiation auquel se
livrait mon grand-père avait
pour cadre une France rurale où
les syndicats d’employeurs ou de
saisonniers étaient inexistants.
Rien de tel ne se passait au
Mans dans les usines Renault où
travaillait le cousin de ma
mère. Ici, les litiges
individuels étaient quasiment
inexistants. A contrario, les
conflits collectifs formaient la
trame quotidienne qui
alimentaient les discussions
lorsque ce cousin venait manger
le dimanche.
Cette idée que la valeur
accordée à une action ou une
situation individuelle est un
bien collectif - co-construit -
non réductible à un habitus
ou à une quelconque « essence
cachée » qui la déterminerait
en dernière instance - est au
centre de mes réflexions depuis
mes premiers écrits. Du côté
des philosophes, la volonté la
plus explicite de faire du
« je » un bien collectif se
trouve sans conteste chez
Wittgenstein qui ne manque pas
de souligner dans son
argumentaire sur le « journal
privé » l’impossibilité de
construire son propre système de
référence sans la présence des
autres.
Du côté des sociologues, on
trouve cette « idée » dans les
écrits de Simmel et en
particulier son essai sur les
« pauvres ».
Mais c’est Goffman qui a été le
premier a exploré méthodiquement
cette voie en sociologie. Dans
les premières pages que consacre
Goffman à l’avènement de maladie
mentale dans Asiles, le lecteur
assiste à une description quasi
ethnographique de la manière
dont se construit collectivement
l’acceptation par un individu
d’une identité « référente » -
le fou.
S’agissant des litiges
prud’homaux que j’ai étudiés,
c’est souvent moins le fait
d’être « licencié » qui importe
car on peut l’être pour de
nombreux motifs - y compris
« économiques » - que le fait de
l’être pour « faute ». Un
licenciement pour faute
compromet l’identité sociale du
salarié et la valeur qui lui est
attachée. Le travail juridique
qui va consister à requalifier
le « licenciement » engage une
multiplicité d’acteurs
(syndicalistes, prud’hommes,
avocats, experts, etc.) et de
médiations – conciliations
officielles ou conciliations
officieuses - sans qu’une issue
soit toujours prévisible. Car il
faudra faire pression d’une
manière ou d’une autre sur
l’employeur pour qu’il
redéfinisse la valeur qu’il
accorde à la situation dans les
limites compatibles avec ses
propres « engagements ». De
fait, pour qu’une volonté puisse
naître sur les valeurs accordées
aux situations individuelles, il
faut une sorte de pré-accord
social sur les frontières qui
cernent ses situations. C’est ce
que j’appelle le sens des
limites. Ce sens des limites
s’oppose tout naturellement à ce
que Raymond Boudon nomme
l’ « état de nature »
c’est-à-dire un espace social où
les acteurs n’ont pas le souci
des autres.
Pour que puisse naître un
« souci de l’autre » et au-delà
une « morale » au sens de
Durkheim,
il faut qu’existe cette bonne
distance « sociale » qu’évoque
Lévi-Strauss à propos des
indiens Mandans s’adressant à
une peuplade voisine : «
N’allez pas trop loin, car les
peuples qui vivent éloignés sont
comme des étrangers, et la
guerre peut éclater entre eux ».
Le sens des limites
Dans la plupart des conflits qui
tissent notre quotidien que ce
soit au sein des familles, au
sein de l’entreprise ou encore
au sein de l’institution
scolaire se trouvent engagés
d’une part un désaccord sur les
valeurs à conférer à une
situation ou à une action
individuelle – ce sera le fait
pour un adolescent d’être rentré
trop tard, pour un salarié de
s’être absenté de son poste sans
prévenir, pour un étudiant
d’avoir manqué un contrôle
continu, etc. – et d’autre part
un pré-accord global sur les
limites tolérables dans ce genre
de circonstance. Il n’y a pas de
désaccord social qui
n’intervienne sur un accord « en
creux » sans lequel la situation
serait incompréhensible tant
pour les acteurs sociaux que
pour ceux qui les observent.
En matière de contrat, la
théorie juridique de l’abus de
droit conceptualise les
manquements possibles liés à une
situation particulière. Ainsi,
l’employeur peut rompre durant
la période d’essai le contrat de
travail sans respecter a priori
de forme particulière. Mais un
directeur d’établissement qui
viendrait suspendre le cours
d’un enseignant pour lui
signifier son renvoi devant ses
élèves plutôt que de le
convoquer dans son bureau
dépasserait sans aucun doute les
limites imparties à son pouvoir.
Pour donner une signification
juridique à un licenciement, le
magistrat doit recréer en
imagination la situation des
parties et les possibilités
liées à cette situation. Il y a
abus de droit lorsque
l’employeur face à plusieurs
possibilités a choisi celle qui
niait la « valeur » attachée à
son salarié, et n’a pas
manifesté son « souci » de
l’autre.
A la différence des juristes, le
sociologue ne possède pas
d’équivalent de la théorie de
l’abus de droit. Et pourtant, le
chercheur en sciences sociales
est souvent confronté à des
situations particulières où la
signification qu’il doit
conférer à l’action d’un
individu implique qu’il émette
des hypothèses sur les limites
« sociales » affectées au
contexte. Pour Durkheim
cette « morale sociale » se
construit dans les rapports
quotidiens puis s’objective dans
des règles qui peuvent prendre
différentes formes :
conventions, coutumes,
règlements intérieurs, etc. Mais
peu de travaux empiriques
viennent appuyer à ce jour cette
intuition. Une des difficultés
de mener de telles recherches
provient du fait qu’il faut
disposer d’un terrain où
s’élaborent voire se
redéfinissent des pratiques
nouvelles. On acceptera
volontiers l’hypothèse
Durkheimienne selon laquelle ces
« repères » se constituent en
deux temps : un processus
d’itérations - pour éprouver la
distance et les limites – puis
une autonomisation ad hoc
lorsque le compromis est
atteint.
Le travail de valorisation
Après avoir décrit l’objet de
mes préoccupations sociologique,
j’en viens donc à mon terrain.
Le hasard a voulu que l’on me
confie un travail d’enquête sur
l’annonce du diagnostic de la
mucoviscidose. Jusqu’à une date
récente, c’est-à-dire 2002, il
n’existait pas en France de
dépistage néonatal de la
mucoviscidose. Ce dépistage a
été institué à partir de 2002 et
étendu progressivement à
l’ensemble du territoire
français. Ce dépistage est
conduit par les CRCM - Centres
de Ressource et de Compétence la
Mucoviscidose. Il en existe une
quarantaine en France
métropolitaine. A la naissance
de l’enfant, on prélève une
goutte de sang qui va être
ensuite analysé en laboratoire.
Cette analyse conduit à un
premier diagnostic. Lorsqu’il
existe une suspicion concernant
la mucoviscidose, les enfants
porteurs éventuels de la
« maladie » sont convoqués au
CRCM dont ils relèvent pour y
subir un test dit de la
« sueur » qui permettra de
confirmer ou d’infirmer ce
pré-diagnostic.
La mucoviscidose est une maladie
génétique pour laquelle il
n’existe aucun traitement
permettant une guérison.
L’annonce du diagnostic est une
situation particulière où les
« valeurs » qui sont en jeu tant
du côté des parents que du côté
des thérapeutes déterminent la
suite des relations entre ces
deux parties. En effet, la
manière de faire en cette
circonstance importe d’autant
plus que le suivi de la maladie
ne peut se réaliser sans un
travail de collaboration ou de
co-construction entre les
parents, le milieu médical et
l’enfant. Pour le praticien,
l’annonce doit se faire de telle
manière qu’il ne prive pas
l’enfant de toute « valeur » aux
yeux des parents et que ce
faisant il enlève toute
« valeur » au rôle parental. Du
côté des parents, face au
patricien, il faut qu’ils
restent dignes face à l’épreuve
et donnent une « image » de
leur couple qui puisse servir de
base à une relation qui va
nécessairement perdurer.
Notre recherche porte sur les
praticiens et la manière dont
ils essaient de construire un
cadre où préserver les valeurs
liées à l’enfant et donner un
rôle aux parents. Il est trop
tôt pour exposer ici les
résultats d’une recherche en
cours. On peut souligner
simplement comment tout est fait
pour conférer des significations
possibles à l’enfant comme aux
comportements parentaux. Un
certain nombre de stratégies
conscientes ou inconscientes
visent à rappeler qu’il s’agit
d’un enfant comme les autres en
occultant les aspects
particuliers. Dans les salles
d’accueil ou d’auscultation, les
chauffes-biberon, les jouets
colorés, les tables à langer et
les décorations sont mis à
contribution pour rappeler que
le petit malade est d’abord un
enfant comme les autre. Du côté
des parents, pour conférer une
importance à leur statut futur,
le premier accueil est assuré
par le pédiatre qui suivra
l’enfant. Par ailleurs, dans le
bureau du médecin, des mouchoirs
en papier sont mis en évidence
pour montrer que l’émotion est
possible. En général, c’est une
petite équipe constituée d’une
infirmière, d’un
kinésithérapeute et du pédiatre
référent qui assiste les parents
lors du diagnostic. Le message
est relativement clair. Face à
l’épreuve, les parents ne seront
pas abandonnés.
Ces pratiques diffèrent
cependant d’un CRCM à d’autres.
Cinq ans après la mise en place
du diagnostic, le balisage des
situations est encore dans sa
phase itérative. Beaucoup de
praticiens restent au départ sur
des scénarios relativement
simples s’agissant des valeurs
accordées par les parents à leur
descendance ou à la médecine.
Ils découvrent au fur et à
mesure des annonces des gammes
plus complexes de comportements
parentaux. L’indifférence, la
défiance voire l’hostilité
manifestées par certains parents
sont des situations qui
déstabilisent les moins
aguerris parmi les praticiens en
compromettant la valeur qu’ils
accordent à leur propre rôle
social. Pour surmonter ces
épreuves, d’autres pratiques se
font jour en amont ou en aval du
processus d’annonce pour créer
une base d’accord minimum sans
lequel une collaboration
pouvant supporter des désaccords
sera compromise. Il reste à
aller au-delà du rapport
parents-patriciens pour
s’interroger sur la manière dont
les parents eux-mêmes doivent
trouver face à l’événement la
bonne distance sociale sans
laquelle le couple ne peut
sombrer que dans la « guerre »
ou dans l’indifférence.
Les concepts comme les
nomenclatures sont des produits
historiques nécessairement
assujettis à l’érosion. Les
formes de subordination
juridique n’ont cessé d’évoluer
obligeant les juges de la Cour
de Cassation à redéfinir au fil
du temps le concept de « contrat
de travail ». Il en va de même
pour des catégories qui semblent
aussi intemporelles que les
« représentants de commerce ».
Voir à ce sujet : Pierre Cam,
« Les intermédiaires du
commerce : métiers masculins,
métiers féminins » in Quand
les jeunes entrent en emploi,
ouvrage coordonné par M.Arliaud
et H.Eckert, Paris, La Dispute,
2002.
Chez Weber ou chez Mauss, le
terme d’habitus n’a pas de
vocation à expliquer la totalité
du social mais seulement les
savoir-faire adaptés aux
situations. Lorsqu’il pleut, on
sort son parapluie comme le note
Weber. Mais, le fait qu’un grand
nombre d’individus sortent leur
parapluie en même temps -
c’est-à-dire qu’ils aient les
mêmes habitus ou habitudes - ne
constitue pas chez Weber une
voie pour comprendre le
social.
Voir à ce propos Jacques
Bouveresse, Le mythe de
l’intériorité, Paris, Les
Editions de Minuit,
1976.
Georg Simmel, Les pauvres,
Paris, PUF, 1998.
Erving Goffman, Asiles,
Paris, Les Editions de Minuit,
1968.
Pierre Cam, Les Prud’hommes :
juges ou arbitres ? Presses
de la Fondation nationale des
Sciences politiques, Paris,
1981
Raymond Boudon, Effets
pervers et ordre social,
Paris, PUF, 1977.
A ce propos voir Pierre Cam : «
L’ethos et la juste mesure des
rapports sociaux au sein de
l’entreprise », Angers, Colloque
« L’éthique : un facteur de
compétitivité pour
l’entreprise », 23 novembre 2006
paru dans les actes du colloque.
Claude-Lévi Strauss, « Rapports
de symétrie entre rites et
mythes de peuples voisins », in
Anthropologie Structurale II,
Paris, Plon, 1973, p.299.
Emile Durkheim, Les règles de
la méthode sociologique,
Paris, Flammarion, 1988.
________________________________________________________________
Sébastien Peyrat
La justice des cités urbaines de
banlieue : une Justice pour
la société tout entière
Les jeunes qui habitent les
« cités interdites »
sont parfois perçus comme
anomiques, asociaux et sans
rapport à la loi, comme des
individus « … sans repères, ni
moraux, ni sociaux, ni
civiques » ,
« auxquels on n’a jamais
inculqués les notions de règles
sociales, d’interdits, de morale
civique » ;
« Dans la jungle, les plus forts
tapent les plus faibles et c’est
ainsi que va le monde ».
Ces jeunes deviennent objet
d’études particulières
, on les incite à s’engager dans
des projets dits « citoyens » en
vue de leur socialisation. S’il
est exact que certains jeunes
des cités (ceux qui sont les
plus visibles dans la cité –
d’autres choisissent de ne pas
rester dans la cité) ne
respectent pas les règles en
usage et parfois les lois du
monde extérieur, on ne peut
cependant pas en conclure qu’ils
vivent sans loi dans une sorte
d’état de nature à la Hobbes.
Le point de départ de mes
recherches a été de poser la
question de savoir si, au
contraire, les jeunes des cités
respectaient des lois
particulières ou, en tout cas
certaines normes. Afin de
répondre à cette question, il
m’a fallu découvrir la nature de
ces normes et la nature du
rapport à la loi dans la cité.
Cette recherche a été menée du
point de vue de ces jeunes
eux-mêmes, dans leur logique et
non du point de vue et dans la
logique du monde extérieur à la
cité. Elle est le résultat de
près de quinze ans de rapports
suivis et continus avec des
jeunes de deux cités en
particulier et de plusieurs
années passées à parcourir les
cités de la Seine-Saint-Denis et
des Yvelines.
La cité comme territoire
La cité est un lieu situé à la
périphérie du centre-ville. Ses
murs sont tagués voire dégradés
plus ou moins fortement selon
les cités et les programmes de
réhabilitation ; ces derniers
ayant tendance à s’accélérer ces
deux dernières années sans
cependant changer la population
qui y habite et les jeunes, en
particulier, y demeurent. Le
revenu des habitants y est
modeste et la population jeune
visible. On peut y apercevoir
des jeunes de moins de
vingt-cinq ans qui traînent
dans les halls ou sous les
porches. Ces jeunes sont
largement reconnaissables : ils
portent des vêtements de sport
(et de marques connues) et
lorsque vous vous approchez
d’eux, en tant qu’étranger à la
cité, ils vous regardent droit
dans les yeux et, une fois à
portée de voix, vous interrogent
sur la raison de votre présence
ici (c’est-à-dire dans la cité).
La cité est gardée par les
jeunes qui l’habitent. Ils en
sont l’âme parce qu’ils s’y
trouvent et parce qu’ils s’y
retrouvent afin de partager
leurs expériences de vie. Les
membres des forces de l’ordre
parlent à leur propos d’insultes
voire d’agressions physiques
violentes. La cité devient non
plus un lieu mais un territoire,
exclusivement réservé aux jeunes
de la cité et à ses habitants,
composé de tout ce qui se trouve
sur les terrains lui appartenant
et qui, en conséquence,
appartiennent aux jeunes (comme
par exemple les terrains vagues
alentours). La cité est aussi un
Bien commun à tous les jeunes de
la cité. Chacun peut en disposer
comme bon lui semble et le nom
de la cité devient le second nom
des jeunes qui y traînent.
La cité est leur propriété et,
à ce titre, ils en disposent de
trois façons qui sont similaires
aux attributs de la res juridique :
- l’usus, les jeunes de
la cité peuvent user comme bon
leur semble de son territoire
(jouer au football sur un
terrain ; faire un rodéo en
voiture sur un parking…) ; - le
fructus, les jeunes
profitent des opportunités que
leur offre la cité (faire du
business mais aussi profiter
d’un voyage durant les vacances
offert par un service public
local) ; - l’abusus qui
consiste à disposer de la
faculté de détruire une chose
qui vous appartient ; cela se
traduit par la faculté que ces
jeunes ont de la détruire (par
exemple des incendies
volontaires dans les cages
d’escalier ou des dégradations
d’abris-bus…). Les
services des Renseignements
Généraux eux-mêmes ne cessent de
classer de plus en plus de cités
sur une « échelle des violences
urbaines » allant du degré 1
(c’est-à-dire le degré de la
délinquance et de l’incivilité)
au degré 8 (c’est-à-dire celui
de l’émeute). De plus en plus de
jeunes s’approprient un espace
qui devient exclusivement le
leur au fur et à mesure
de son abandon par les autres
adultes. Mais l’appropriation du
lieu de la cité ne peut pas se
faire de la même façon pour tous
(que cela soit dans la cité ou
dans les cités en général) sans
l’existence de règles, de
normes, seules capables de gérer
l’existence d’un groupe social
donné. Les jeunes des cités
n’occupent pas la cité sans
raison. S’il peut vous
arriver des bricoles (comme
me le dit un jeune dans un
entretien) lorsque vous passez
dans la cité en tant qu’inconnu,
c’est parce qu’il existe un
accord entre les individus qui
vivent dans la cité sur le fait
qu’effectivement il y a
occupation des lieux publics et
dangerosité pour quelqu’un qui
traverse ce lieu particulier et
protégé sans raison.
La cité est une mutualité réglée
La première chose que l’on peut
voir dans les cités ce sont des
groupes de jeunes. Il est rare
d'y rencontrer un jeune tout
seul et isolé. Lorsqu’on
"extrait" quelques jeunes de la
cité (par exemple lorsque des
jeunes de la cité vont se
promener quelque part ou lors de
sorties organisées par telle ou
telle structure) et si un
conflit grave éclate entre un
jeune et un inconnu, la première
chose qui se produit est le
rassemblement des autres membres
du groupe autour du jeune. Et,
si le conflit tourne au
désavantage du jeune engagé, les
autres membres présents
interviennent. Lors de bagarres
entre bandes appartenant à des
cités différentes, les
présentations (indication par
les protagonistes du nom de leur
cité d’origine) ont souvent
lieu. Les jeunes de la cité se
définissent comme appartenant au
groupe de la cité. Ce groupe
porte son nom. Vu de
l’extérieur, ce groupe apparaît
compact et très uni. En fait
dans la cité, la règle
principale est la mutualité et
la protection mutuelle des
jeunes entre eux. La cité est
décrite comme un lieu de
protection, dans lequel on peut
faire ce que l’on veut (dans la
limite de la règle de la
mutualité) et comme un lieu de
liberté, alors que l’extérieur
est vécu comme un endroit
dangereux et privatif des
libertés (d’expression et de
comportement), inique et
discriminant, agressif envers
les jeunes. L’extérieur devient
le représentant de l’injustice
alors que le monde de la cité
est perçu par les jeunes comme
Justice ; ses règles, dont
celle, fondatrice, de la
mutualité, sont le résultat
d’une entente sur un concept de
Justice plus juste que celui de
l’extérieur (il y a plus de
liberté, plus d’égalité
et plus de fraternité
dans la cité, en référence à ce
concept appris par les jeunes à
l’école de la République
française).
L’existence du groupe de la cité
est le seul moyen pour que la
cité soit forte
(extrait d’un entretien). Cette
force ne peut se faire qu’avec
le concours de tous et, même,
l’entraînement de tous à la
lutte physique (lors des
bagarres rituelles qui ont lieu
entre les jeunes à l’intérieur
même de la cité) afin de pouvoir
se défendre. C’est pour
cette raison que les jeunes de
la cité doivent être solidaires
les uns des autres en-dehors de
ses murs : pour se défendre.
Cette défense se justifie autant
contre les membres des groupes
des autres cités que face à des
gens inconnus. La vie en-dehors
de la cité est considérée comme
risquée physiquement. D'où leur
solidarité, même lorsque leurs
liens sont ténus (ils ne se
connaissent pas très bien parce
qu’ils ne traînent pas
ensemble, ils ne sont pas du
même sous-groupe affectif) ou
s’ils sont en conflit.
L’extérieur, qui est l’inconnu,
ne doit pas se rendre compte des
dissensions entre jeunes de la
même cité, toujours dans un
souci de cohérence et de
protection mutuelle solide et
solidaire.
Cela ne veut pas dire que les
jeunes de cité ne forment qu’un
seul groupe parfaitement
homogène. En fait, ils se
structurent en différents
groupes, qui sont fonction de
l’âge et de l’importance
hiérarchique de ses membres ;
celle-ci est aussi fonction de
l’intégration du jeune dans le
système délinquant et/ou
criminel de la cité. Ainsi, le
groupe des « grands » qui
trafiquent dans la cité est très
respecté parce que sa capacité à
punir physiquement les autres
membres (et les plus jeunes en
particulier) de la cité est très
forte. Mais la formation des
groupes internes à la cité se
fait aussi selon un critère plus
affectif. Les jeunes de la cité
qui s’entendent bien, qui se
connaissent et se fréquentent
depuis le plus jeune âge forment
autant de sous-groupes à celui,
général, de la cité. Chacun
d’entre eux occupe une place
dans la hiérarchie des groupes.
Les groupes des plus âgés et des
plus délinquants occupent une
place importante et reconnue.
Cette place est élevée dans la
hiérarchie de la cité parce que
les plus « grands » ont une
forte capacité violente et que,
en cas de problème grave, ce
sont eux que les plus jeunes
iront trouver pour les aider
(lors d’une expédition punitive
et vengeresse contre une autre
cité par exemple) toujours dans
l’application de la règle de la
mutualité de la cité. Puis,
l’occupation d’une place
hiérarchique élevée dépend de
l’âge et du niveau d’intégration
au groupe des jeunes qui
commettent des délits ou des
crimes. Plus un jeune de la cité
est intégré dans un groupe de
jeunes en infraction avec les
règles du Droit, plus il sera
craint par les autres, et plus
son pouvoir sera grand sur eux.
Mais il existe une différence
entre la détention du pouvoir et
son exercice. Ainsi, si un
« grand » fait usage de sa force
de façon trop forte et sans
raison sur un plus petit et
qu’il le blesse visiblement (le
« petit » aura des marques
physiques durables et visibles),
l’autorité du membre incriminé
sera très amoindrie. La règle de
la mutualité veut que les jeunes
d’une même cité prennent garde
de ne pas l’affaiblir en
blessant trop fortement l’un de
ses membres. Enfin, comme les
groupes sont hiérarchisés et
ordonnés chaque membre exerce un
pouvoir sur un ou d’autres
jeunes à travers la position
communautaire du groupe auquel
il appartient et sa propre
position à l’intérieur de son
groupe.
Il découle de la hiérarchisation
et de l’ordonnancement des
jeunes des cités en un groupe
général et en sous-groupes un
ensemble de règles et de normes
propres aux cités, à toutes les
cités (où ça se passe mal,
comme me le dit un jeune).
La raison d’être de ces règles
et de ces normes est la garantie
de la cohérence et de la survie
du groupe des jeunes de la cité.
Ainsi la fameuse loi du
silence existe dans le but
de protéger les membres de son
groupe. Si un membre du groupe
de la cité disparaît (du fait
d’une dénonciation par exemple),
c’est toute la cité qui
s’affaiblit. Et cet
affaiblissement est
insupportable car elle pourrait
alors être en danger (lors d’une
agression par une autre cité par
exemple). Les joutes physiques,
nombreuses, entre les jeunes de
la même cité, sont aussi
destinées à augmenter la force
physique du groupe. C’est
l’entraînement de la cité
(extrait d’un entretien de
recherche). Cette force est
avant tout physique. Chaque cité
occupe une place dans la
hiérarchie des cités. Telle cité
(avec un groupe de jeunes
important en nombre) sera connue
pour ses capacités de vengeance
violente et, de ce fait, sera
crainte (son pouvoir sera
grand). Cette hiérarchie
explique aussi ce que les médias
appellent des « vengeances
aveugles ». Tout membre reconnu
appartenant à une cité ennemie
(parce qu’il a été aperçu dans
cette cité) est susceptible
d’être la cible de représailles
physiques violentes (lorsqu’une
guerre existe entre les deux par
exemple). Les jeunes de la cité
ne sont plus des individus, mais
les membres d’un lieu
particulier reconnu comme tel
par tous (les autres cités mais
aussi les gens de la ville). La
reconnaissance de son existence
par tous montre bien, aux yeux
des jeunes, qu’ils sont reconnus
à travers leur faculté à
appliquer leurs règles. Tout le
monde sait qu’il ne faut pas
aller, sans risque physique,
dans certaines cités. Les règles
de la cité s’appliquent à ses
membres (les histoires de la
cité ne regardent que la
cité) et les conflits entre
jeunes se règlent dans son
périmètre. Pas question pour un
jeune de cité d’aller voir la
police afin de résoudre un
problème avec un autre jeune
et encore moins lorsqu’il s’agit
d’un membre d’une cité
différente. La résolution du
problème, du conflit est
toujours violente avec d’autres
jeunes ou d’autres gens comme
les éducateurs (des membres d’un
établissement scolaire par
exemple) extérieurs à la cité.
Le règlement des conflits
internes à la cité passe par
l’instauration d’une véritable
justice instituée. Tout débute
par une bagarre publique et
rituelle. Mais la résolution du
conflit a lieu après la bagarre.
Lorsque les protagonistes sont
fatigués de se battre, ils
vont parler après (extrait
d’un entretien). Le
règlement du conflit a alors
lieu devant des membres du
groupe de la cité. Chacun va
intervenir afin d’aider à la
résolution du conflit interne
dans le cas où les protagonistes
ne pourraient pas s’arranger
seuls entre eux. La résolution
du conflit va passer par
l’analyse de la situation, de
son enjeu et du caractère des
protagonistes par les membres
présents. Puis, la majorité des
membres va prendre position en
faveur d’une solution dite par
l’un d’entre eux obligeant les
protagonistes à se soumettre à
la décision de la cité. Le
conflit, après la décision
rendue par la justice de la
cité, ne peut plus faire l’objet
de plainte de la part des
protagonistes ; le conflit est
alors réglé définitivement aux
yeux du groupe des jeunes. La
justice de la cité est rapide,
orale et sans appel en
contradiction directe avec nos
règles de Droit (qui instaurent
la procédure d’appel comme un
droit très important garant
d’une bonne justice). La justice
de la cité fonctionne dans ces
conditions comme une méthode
d’application de ses règles,
mais aussi comme facteur de
régulation sociale au sein de
son groupe. Les règles de Droit
de la République ont aussi, en
théorie, ce rôle primordial pour
la communauté désireuse de se
pérenniser dans le temps. La
justice institutionnelle,
qu’elle soit de la cité ou de la
République, est aussi là pour
empêcher l’implosion du groupe,
de la communauté donnée.
Les règles de la cité sont
reconnues par tous. Ces règles
existent et se développent
depuis plusieurs années en
particulier avec la
reconnaissance dont jouissent
les cités urbaines
dangereuses. En fait les
règles de la cité se pérennisent
et se transmettent. Les plus
grands « éduquent » les plus
petits (les plus jeunes) en leur
montrant l’exemple et en leur
parlant. Ainsi parce que les
grands peuvent se faire
1000 Euros en une soirée, le
petit voudra faire à
l’identique. Ainsi parce qu’ils
disent aux plus jeunes que les
policiers sont tous violents,
racistes, méchants, les petits
ne les verront que de ce point
de vue (surtout après avoir
assisté à des descentes de
police musclées). A travers les
discours des grands et à travers
l’expérience journalière que
chacun se raconte les soirs dans
les halls (expérience de
violence et de tension entre les
jeunes et les autres gens de
l’extérieur, en particulier ceux
des Institutions dont l’école),
la nécessité de l’existence de
la mutualité de la cité est
toujours ressassée. La cité est
le lieu de ces jeunes, qui sont
identiques parce qu’ils
proviennent tous d’un milieu
précaire, et ils ont conscience
d’être relégués et ségrégés (à
cause de leurs origines
étrangères ou de leur lieu même
de vie c’est-à-dire la cité).
Alors les règles de la cité sont
transmises, pérennes (et
pérennisées) et de plus en plus
intériorisées par les jeunes qui
vivent dans la cité et même ceux
en-dehors. Les grands décrivent
souvent la cité et les membres
de son groupe qui y vivent comme
le seul lieu de protection, le
seul lieu dans lequel le jeune
est considéré en tant que ce
qu’il est dans ses qualités et
ses défauts : on ne peut pas
juger quelqu’un si on ne le
connaît pas, me dit un
jeune. Or, dans la cité, chaque
jeune connaît chaque jeune, au
minimum de son sous-groupe et
aussi du groupe général de la
cité. Cette connaissance se fait
sur des critères moraux et
éthiques (ainsi tel jeune sera
considéré comme « fou », tel
autre comme « intelligent », tel
autre comme « voleur » etc.).
Mais chaque jeune sera estimé
dans sa cité par les autres.
Cette considération justifie la
règle de la mutualité de la
cité, même si celle-ci est
parfois en violation directe
avec les principes fondamentaux
de la démocratie (par exemple
l’usage à outrance de la force
physique dans la cité, la
difficulté d’avoir une vie
privée etc.). Mais alors
pourquoi les jeunes des cités,
qui savent aussi être en
souffrance à cause des
conditions de vie qu’ils
s’imposent eux-mêmes,
acceptent-ils des règles parfois
si dures ?
Les jeunes des cités : une
scission entre la société
française et la cité
Afin d’analyser les raisons qui
poussent ces jeunes à s’imposer
des règles contraire à nos lois
et à la morale républicaines, il
convient d’abord de rappeler ces
normes qui régissent la société
française. Le territoire de la
Nation française est régie par
un ensemble de textes publics
disponibles à tous, qui
régissent le comportement des
gens qui vivent ou sont de
passage sur le territoire. Il
s’agit des textes de loi. La loi
est une règle écrite, générale
et permanente élaborée par le
Parlement et par le
Gouvernement. Elle devrait être
le résultat d’un contrat social
entre les membres d’une même
communauté, qui s’efforce de
concilier l’aspiration des
individus au bonheur avec les
exigences de la vie sociale, les
libertés individuelles avec la
soumission des individus à
l’intérêt général. Rousseau
exprime ce contrat à travers un
idéal républicain dirigé par
quatre grands principes : la
renonciation à nos droits
naturels au profit de l’État,
qui, par sa protection,
conciliera l’égalité et la
liberté ; la sauvegarde par le
peuple tout-puissant du
bien-être général contre les
groupements d’intérêts avec
l’aide d’un législateur ; la
pureté de la démocratie par la
tenue d’assemblées législatives
; enfin, la nécessité de créer
une religion d’État. Le
contrat social ne peut se
réaliser qu’au travers de
l’institution. L’institution
est, selon la théorie juridique,
une organisation juridique
sociale, c’est-à-dire destinée à
un ensemble d’individus, dont
l’autorité est reconnue parce
qu’elle est établie en
correspondance avec l’ordre
général des choses du moment, et
qui présente un caractère
durable, fondé sur un équilibre
des forces ou une séparation de
pouvoirs. En assurant une
expression ordonnée des intérêts
adverses en présence, elle
assure un état de paix sociale
qui est la contrepartie de la
contrainte qu’elle fait peser
sur ses membres. L’institution,
dans cette perspective, est
organisée en plusieurs
institutions spécialisées. Parmi
celles-ci, on trouve
l’institution judiciaire
c’est-à-dire les tribunaux, dont
le rôle est de régler les
conflits entre les personnes
conformément au droit écrit dans
les codes. Un procès a lieu,
pendant lequel les parties
exposent leur vision des faits
avec l’aide facultative ou
obligatoire d’un avocat. Le juge
(ou les juges en ce qui concerne
les formations collégiales)
tranche alors le litige et règle
le problème entre les parties en
fondant sa décision sur le
droit. Mais certains conflits
peuvent relever d’un droit
particulier spécifiquement dédié
à la protection des gens et de
leurs Biens. Il s’agit du droit
pénal. Les infractions à ce
droit portent atteinte à la
collectivité dans son ensemble.
Ces infractions sont les
contraventions, les délits et
les crimes. Elles sont jugées
suffisamment graves pour faire
l’objet de sanctions privatives
de liberté ou de peine
d’amendes. Le contrevenant a,
dans ce cas, une dette envers la
communauté française qu’il doit
payer. Après quoi, il est amendé
et jugé apte à reprendre sa
place dans la communauté. Le
juge des enfants (au pénal) a un
rôle social encore plus fort que
lui octroie l’Ordonnance du 2
février 1945 relative à
l’enfance et à la jeunesse
délinquante. Il a un pouvoir
d’éducation. Ce pouvoir est en
fait un panel de sanctions
éducatives destinées à faire
comprendre au mineur la vie en
communauté dans la société
française. Ces sanctions mettent
toujours en œuvre les services
judiciaires de l’éducation. Des
éducateurs spécialisés sont
nommés afin d’apprendre au jeune
les règles qui sont celles de la
société française actuelle
fondées sur son contrat social.
Cependant la représentation que
les jeunes des cités ont de la
République est très différente
de celle du législateur. Ainsi
ils ne voient jamais
l'institution gardienne des
lois, c’est-à-dire le juge,
comme un personnage chargé
d’expliquer la règle sociale ou
comme étant le bras d’une
communauté sociale juste
condamnant un comportement
déviant. C’est un personnage qui
dit quelque chose de lointain,
qui rentre par une oreille et
sort par l’autre. Ils se
refusent à entendre le sens des
paroles du juge. Pour eux,
celui-ci ne dispose que d’un
seul pouvoir qui est d’envoyer
en prison. Une prison qui fait
majoritairement peur aux jeunes.
Mais son rôle socialisant, son
rôle d’explication du fameux
contrat social n’est absolument
pas compris par ces jeunes,
parce qu’ils vivent sous le
« diktat » d’un autre contrat
social : celui de la cité, et
par ignorance de l’autre contrat
social : celui de la République.
Ils ont d'ailleurs une
représentation négative de la
République qui rend difficile
les nombreuses tentatives
d’enseigner la citoyenneté à
l'école. Cette représentation
leur semble justifiée par les
faits. Combien de jeunes lors
d’entretien disent qu’il n’y a
que des reubeus
ou des reunois
dans la cité ? La
discrimination, négative,
commence par une politique de
logement jugée injuste et source
de la relégation. Les promesses
de l’autre communauté, autant
celles de l’accès à l’emploi que
celles de l’accès aux richesses,
sont jugées réservées à une
élite à laquelle ils
n’appartiennent pas. Ils se
représentent les institutions
françaises comme iniques et
injustes à leur égard. Ainsi la
préfecture est habitée par des
fonctionnaires racistes, et
l’enseignant, le juge et le
policier n’échappent pas non
plus à cette image. Ils sont
tous iniques et se sont montrés
institutionnellement violents
(par exemple dans l’école)
envers les jeunes. Les contrôles
abusifs et les arrestations plus
violentes que nécessaire alors
que le français ne se
fait jamais contrôler ou arrêter
en sont un autre exemple dans la
représentation des jeunes du
travail policier. Les
enseignants de banlieue dont le
comportement peut parfois être
provocateur ou blessant
vis-à-vis des jeunes ne font que
renforcer leur sentiment
d’injustice dont l’origine se
situe dans cette autre
communauté. Le comportement des
gens à l’extérieur qui voient
des jeunes de cité (un jour
j’ai demandé l’heure à une Dame
dans le bus, elle a sursauté
comme si elle avait cru que
j’allais la voler ou j’sais pas
quoi, extrait d’un entretien
de recherche) justifie aussi ce
sentiment d’injustice. En fait,
les jeunes des cités sont à la
fois fiers et déçus de cette
reconnaissance négative (car
fondée sur la peur et la
crainte) car c’est uniquement de
cette façon, pensent-ils, qu’ils
peuvent se faire reconnaître.
Enfin, la proximité d’une
société aux richesses nombreuses
et variées fait qu’il est
difficile, pour ces jeunes, de
résister à la tentation des
choses à portée de la main. Les
discriminations positives
peuvent aussi être ressenties
comme infamantes. Les gens
extérieurs aux cités ou à la
cité sont jugés comme
responsables de la ségrégation
et de l'image stigmatisante dont
ils sont les victimes.
Ces gens respectent et adhérent
à un contrat social auxquels ils
n’ont pas accès, un contrat
qu’ils ne peuvent pas passer,
parce qu’ils jugent que cette
autre communauté, qu’ils ne
comprennent pas, ne les
reconnaît pas et ne les respecte
pas. Le contrat social de la
République n’est, aux yeux des
jeunes des cités, pas respecté.
Il est la source d’un sentiment
d’injustice très fort, qui les
conduit à revendiquer leur
propre contrat social.
L’acceptation des règles de la
cité c’est la poursuite d’un but
commun, la recherche de la
reconnaissance par les autres et
la protection vis-à-vis de ces
autres. Si les autres ont peur
des jeunes des cités, il devient
légitime et juste de créer ses
propres règles en réponse à
d’autres règles jugées iniques
et violentes (du fait de leur
résultat ségrégatif et
reléguant). Et puisque la
relégation est une réalité,
autant que ceux qui relèguent
l’apprennent à travers
l’adoption de règles tout à fait
contraire à celles qu’ils
tentent d’imposer aux relégués.
Ainsi les comportements violents
(agressions physiques,
intimidations envers les
enseignants etc.) se
justifient amplement du point de
vue de la cité. L’autre est jugé
comme étant la source des
souffrances endurées et il doit
le payer. Le fait de « payer »
pour la faute commise envers
autrui est juste. Même dans
notre Droit commun (voir les
procédures de dommages et
intérêts). Le code (et le
contrat) de la cité, même s’il
est par certains côtés injuste
(domination des plus
« grands » ; loi du silence
etc.) est respecté parce
qu’il est, en fait, une
application inversée (inégalité
pour l’égalité, cantonnement
pour liberté et individualisme
pour fraternité) du contrat
social proposé par l’autre
communauté.
Ainsi les jeunes des cités ne
sont pas des gens anomiques au
comportement dépourvu de sens.
Ils ont créé leur propre contrat
social, leur propre communauté
régie par des règles précises et
non écrites. La création d’un
groupe particulier régi par des
règles particulières est la
preuve irréfutable de la volonté
des jeunes des cités de se faire
justice eux-mêmes. Si les
autres, ceux qui sont en-dehors
des cités, sont injustes avec
elles et leurs jeunes, alors il
convient de se créer ses propres
règles fondées sur ses propres
valeurs qui, par là même,
deviennent justes. Pour les
jeunes des cités il est juste
d’être reconnu pour ce qu’ils
sont et non d’être réduit à un
« sauvageon » ou à un élève en
échec irrécupérable. Il est
juste d’avoir droit à la
protection physique et morale
(et la cité sait le faire bien
mieux que la police d’une
communauté extérieure). Il est
juste d’avoir accès facilement à
l’argent (à travers les trafics
de la cité). Il est juste de
faire payer, en faisant peur,
ceux qui sont jugés responsables
d’une condition de vie si
différente de celle décrite sur
tous les écrans et sur tous les
murs. La cité devient le seul et
unique territoire de la justice
avec son propre concept de
Justice fondé sur une expérience
de vie dans les cités urbaines
de banlieue ; bien loin d’une
théorie de la Justice
inapplicable.
Ma recherche se situe donc au
carrefour du droit, de la
philosophie de la Justice, de la
sociologie .. et de
l’ethnométhodologie /
ethnologie.
Il y a peu d’auteurs qui ont
conduit une recherche similaire
sur le terrain, mais on peut
citer : Stéphane Beaud
(« Banlieue : lendemain de
révolte » et « Violences
urbaines, violences sociales :
Genèse des nouvelles classes
dangereuses »), Laurent
Mucchielli avec « Quand les
banlieues brûlent… retour sur
les émeutes de novembre 2005 »,
« Violences et insécurité »),
David Lepoutre (« Cœur de
banlieue ») et Joëlle Bordet
(« Les jeunes de la cité »).
L’analyse de ce « problème
social » est souvent étudiée
dans une logique émotionnelle
voire irrationnelle (les jeunes
des cités sont des animaux) ;
les analyses internes
sont rares. Les membres des
Institutions (police, justice,
école agents sociaux etc.)
manquent de connaissances et de
formation face aux jeunes des
cités de banlieue (monde inconnu
pourtant à l’intérieur de notre
société). Il n’existe aucune
passerelle institutionnelle
entre notre société et le
monde des jeunes des cités
(problème de médiation et de
remédiation dans les écoles
de la cité et donc, la formation
à la citoyenneté de la
République est inopérante). Il
n’y a aucune analyse en termes
de Justice du monde de la
cité, or cela est
fondamentale à toute société
humaine (même injuste). Il
s’agit d’une recherche dont les
conclusions et l’importance
n’apparaissent pas toutes (voir
le rapport sur les émeutes de
2005 n°4 du Centre d’Analyse
Stratégique). La méthodologie
entreprise a permis de décrypter
le fonctionnement d’un groupe
humain particulier au sein de la
société française. Plus
récemment, ma recherche porte
sur le groupe le plus
problématique des jeunes des
cités : les 6-14 ans ; et sur ce
qu’ils deviennent en fonction de
leurs parcours scolaires
notamment. En effet, les
analyses sur l’école en banlieue
s’arrêtent souvent aux systèmes
palliatifs (ateliers relais,
etc.) au lieu de s’intéresser
aux causes fondamentales
(sociologiques et
psychosociologiques).
Docteur en Sciences de
l’Education, Laboratoire
Habiter :PIPS, axe III,
Université d’Amiens,
sebast.peyrat@laposte.net.
Alain Bauer et Xavier Raufer,
Violences et insécurité
urbaines, P.U.F., Que
sais-je ?, 1998 (p. 24)
Ibid. p. 27 (citation d’un
rapport de janvier 1998 consacré
à l’évaluation des Unités à
Encadrement Educatif Renforcé)
Christian Jelen, La guerre
des rues, Plon, 1999, p.
130.
François Dubet, La galère :
jeunes en survie, Fayard,
1992, p. 103
Voir les rapports des
Renseignements Généraux sur les
« Violences urbaines et
suburbaines », mais aussi
différents rapports
parlementaires (Julien Dray,
Jean-Marie Delarue) et les
enquêtes des Inspections
Générales (sociales et
judiciaires)
Au sens de Jean-Jacques
Rousseau, Le contrat social,
Aubier Montaigne 1967.
Et en particulier, le Doyen
Hauriou.
Jeunes d’origine Maghrébine.
Jeunes d’origine Noire
Africain.
Jean-Marie Delarue, Banlieues
en difficulté : la relégation,
Syros, 1991.
__________________________________________________________________
David
Morin-Ulmann
Matérialisme romantique
ou épistémologie triste et
sauvage ?
Les considérations d’auteurs peu
connus de la multitude ont pour
seule gloire celle de leurs
échos égotistes. Le commentaire
qui va suivre est le fruit de
cette monomanie universitaire de
la ritournelle et de ce besoin
de se faire voir, d’être perçu
avec ou sans étiquette, bien ou
mal, n’importe, la maturité du
On n’en a cure. De manière
anecdotique, ces lignes sont
d’abord la reprise avignonnaise
d’une conférence nantaise
devenue le texte propositionnel
« Brève introduction à un
matérialisme romantique » publié
dans le Cahier n°1, oct. 2008,
du LESTAMP Habiter PIPS. Le
premier chapitre eut donc lieu à
Nantes, en juin 2006, dans le
cadre des journées d’été du
LESTAMP association d’esprits
libres ; le second chapitre, en
janvier 2007, à l’invitation du
Master 2 Recherche en Sciences
de l’Information et de la
Communication de l’Université
d’Avignon. Les chapitres
suivants auront donc lieu sur
les terres amiénoises.
L’espèce d’intellectuel que je
présente, apparemment sociologue
et philosophe, enseignant aussi
bien la psychosociologie et
maints autres tours, souhaite
donc revenir sur un moment
d’écriture complexe,
c’est-à-dire produire un
commentaire à cette introduction
qui, peut-être, collectionne
quelques aspects « législatifs »
ou surplombants, bien qu’elle
n’ait toutefois qu’un objectif
heuristique descriptif.
Afin de résumer cette métabole
définitoire et préparatoire
qu’était ce texte à la fois
romantique et matérialiste,
disons qu’il s’agissait d’un
pari à trois niveaux. D’abord,
dans l’usage épistémologique des
références en sciences sociales,
dans la mesure où la « thèse »
de ces énoncés conduisait,
malgré elle, à une critique des
principes positifs desdites
sciences tout en s’inscrivant
dans leur théorie de la
connaissance. C’était ensuite un
pari conceptuel, dans la mesure
où s’y articulaient des modèles
théoriques (des constructions
d’auteurs) jusqu’ici rarement
articulés. Bien sûr il pourra
m’être reproché de conjoindre
des propositions qui n’opèrent
pas au même niveau ; mais il
s’agissait hypothèses à
franchir. Dans ce premier
versement donc, se racontait
plutôt un problème de fidélité
au positivisme qu’une critique
classique, voire radicale. Il
était enfin question d’un pari
méthodologique, puisqu’il y
avait confrontation de corpus
théoriques et non confrontation
du quantitatif et du qualitatif.
La méthode, si l’on peut parler
ainsi, était donc le parcours «
en tous sens d’un vaste domaine
De pensée », l’exploration
dédaléenne de champs théoriques,
comme s’il s’agissait d’une même
Littérature –– une construction
visant un même but.
Voici maintenant trois
commentaires asymétriques qui
permettront, je l’estime, de
tout à fait me faire comprendre.
Commentaire sur les exergues de
P. Bourdieu et de R. Boudon
1.1. Professeurs de sociologie
et épistémologues, ces
adversaires obtinrent tous les
deux l’agrégation de
philosophie. Alors une question
s’impose : si un « philosophe
institué » peut faire un « bon
sociologue », comme nous le
montre l’histoire de la
sociologie, un sociologue
peut-il faire un bon philosophe
? Autrement dit, les sociologues
savent-ils toujours bien ce
qu’ils font et, surtout, ce
qu’ils disent ? Avec ces
exergues, je me questionnais in
petto sur ce que faire de la
sociologie veut dire ––
lorsqu’on est sociologue et
lorsqu’on ne l’est plus — et
d’où viennent les outils
conceptuels de nos propres
conjectures sociologiques.
1.2. Avec un sourire en coin, je
goûtais également la position de
P. Bourdieu, qui, comme
l’artiste, soulignait que le
sociologue devait savoir
dépasser la technique, dépasser
ce qu’il avait appris et compris
institutionnellement. D’où ma
première citation de L.
Wittgenstein, dans
l’avertissement, et mon souci «
du comprendre » : « qu’est-ce
que je comprends et comment je
le comprends ? » sont mes
obsessions
méthodo-épistémologiques.
Commentaire sur la métabole et
l’intériorisation
2.1. J’ai résumé Brève
introduction à un matérialisme
romantique en la présentant
comme une métabole. Selon le
Gradus (Dupriez, 1984), la
métabole est une accumulation de
« plusieurs expressions
synonymes pour peindre une même
idée, une même chose avec plus
de force. »
La métabole n’est ni une figure
de mots, ni même une figure de
style, mais « de pensée ».
Contrairement à la dissertation
en trois temps arrêtés, elle
permet la pensée labyrinthique
que je choisis en conscience,
après qu’elle m’aie choisi...
Une métabole, définitoire et
préparatoire, sert donc à
définir et à préparer le terrain
et sa recherche dans les
méandres de son propre esprit.
Il y a de la récapitulation et
une sorte de « coq à l’âne »
dans cette forme propice à
l’écriture labyrinthique,
talmudique, proustienne,
augustes adjectifs s’il en est.
On peut me reprocher d’utiliser
exagérément les notes,
guillemets, parenthèses et
italiques, les « comme » (pour
marquer la similitude mais non
l’identité) et les scolies ;
mais le lecteur délicat et
critique sait qu’un mot n’est
pas placé là, comme ça, ou alors
— par mégarde,
mésinterprétation, « non-vérité
ou maladresse » comme l’écrit
Hegel, et c’est à ce moment
qu’il faut discuter, piquer,
contredire... Quoi qu’il en
soit, ce qui vient vers moi est
une écriture à tiroirs dans le
style des signifiants fétiches
Nietzsche-Proust-Wittgenstein.
Après avoir lu sur les procédés
de rédaction de Proust, je
crois, verbe trouble, que
Nietzsche et Wittgenstein
travaillaient pareillement : ils
posaient une proposition
principale, mais non
principielle (ou un titre :
cristallisation d’un moment),
proposition fondatrice,
originelle, due à une intuition
ou un raisonnement plus tendu et
expert. Sur des pages blondes,
tournaient alors, tout autour,
des « scarifications textuelles
», maintes ratures, des « trous
dans le parquet », des mots plus
lourds que des signes et des
signes enroulant plus de sens,
des chemins divers,
allers-retours et phases de
mono-rituel pour mieux se
retrouver là-dedans, là-devant,
et des phases de projections sur
le monde, des visions, pour
mieux le décrire et avoir un
certain échange avec lui.
(Critiques, approbations, échos
: l’écriture serait un sonar, si
écrire est voler à l’aveugle.)
Les phrases périphériques ou
satellites avaient alors comme
une vitesse –– et c’est cela le
style ; mais la phrase centrale
détenait déjà tout en sa
composition. Prémisse ou
aphorisme, germe. Nous tous,
écrivaillons et « gens
d’entendement », nous voyons et
ne voyons pas cette chose
indifférente, prémisse(s) sans
conclusion(s), se déployer
devant nous et aller avec nous
et sans nous, parfois là et le
plus souvent ailleurs, se
déployer et ne pas avoir besoin
d’extra, de vivre dans milles
nouveaux tiroirs à tiroirs,
esprits chiffonnés, gais ou
malades, ou en rester là. Dans
la note finale d’un texte sur la
presse people (Le spectacle de
la société, Istanbul, 2005),
répondant à un certain Corcuff,
j’osais parler de « sociologie
fractale » pour décrire
méthodologiquement le monde.
Peut-être cette allégorie de
tiroirs qui sortent de tiroirs
textuels, est-ce cela qui peut
donner à voir (d’une façon
illusoirement synoptique) le
monde dans sa complexité ?
2.2. Les dernières lignes de
l’introduction de ce commentaire
avancent que les sciences
sociales sont une même
Littérature au même but. La
conférence de 2006-2007 devenue
texte en 2008 l’explicite ; mais
renvoyons ici, comme par
ricochet, aux délicates réponses
avancées. D’abord, utiliser le
mot Littérature, l majuscule,
c’est redire que la société
prend conscience d’elle-même à
travers le langage –– il n’y a
pas de connaissance directe
(Kant) –– et que le langage crée
le sujet et non l’inverse ; mais
le sujet participe à son
mouvement, à son déploiement.
Réexaminons le problème posé par
la scolie 4 de Brève
introduction : il s’agit d’une
glose sur la motivation et
l’intériorisation. David Hume
(empiriste : l’impression est à
l’origine de la connaissance)
pose dans ses écrits que le
respect est une passion, qu’on
n’obéit pas par raison, que la
raison n’est pas motrice du
respect (ce que voudra
contrarier Kant). Ainsi, dans le
Traité de la nature humaine,
III, « La morale », il conclut :
« en elle-même, la raison est
inactive (…) parfaitement inerte
et se montre impuissante à
prévenir comme à produire une
action ou une inclination. »
Deux siècles plus tard, en 1939,
Norbert Elias, dans son «
Esquisse d’une théorie de la
civilisation », explique que «
la stabilité particulière des
mécanismes d’autocontrainte
psychique qui constitue le trait
typique de l’habitus de l’homme
« civilisé, est étroitement liée
à la monopolisation de la
contrainte physique et à la
solidité croissante des organes
sociaux centraux. » Faisant écho
à Kant et Durkheim et à son homo
duplex, Elias écrit plus loin :
« dans un certain sens, le champ
de bataille a été transporté
dans le for intérieur de
l’homme. (…) les pulsions, les
émotions passionnés qui ne se
manifestent plus directement
dans la lutte entre les hommes,
se dressent souvent à
l’intérieur de l’individu contre
la partie « surveillée » de son
Moi. »des organes sociaux
centraux. » Faisant écho à Kant
et Durkheim et à son homo
duplex, Elias écrit plus loin :
« dans un certain sens, le champ
de bataille a été transporté
dans le for intérieur de
l’homme. (…) les pulsions, les
émotions passionnés qui ne se
manifestent plus directement
dans la lutte entre les hommes,
se dressent souvent à
l’intérieur de l’individu contre
la partie « surveillée » de son
Moi. »
Maintenant conjecturons que la
Littérature scientifique a pour
but la proposition 3.-1. dudit
texte — une réflexion sur sa
mission descriptive de
l’aléatoire qui se structure
lui-même, une réflexion sur le
contexte sociohistorique de
l’esprit : sa sociogenèse. Cette
Littérature a donc pour but
d’interpréter, d’éclairer,
d’expliquer le fait qu’il n’« Il
n’y a pas de Logos, il n’y a que
des hiéroglyphes. » (Deleuze,
1996) ; c’est-à-dire que si le
monde est totalement
déchiffrable, comme le prétend
Durkheim, Wittgenstein et
Pontalis, c’est moins parce
qu’il y a une Raison
(extérieure...) que différentes
manières, c’est-à-dire langages
et énonciations, d’appréhender
cette histoire-là de l’Homme et
sa psychogenèse (scolie 6 et 8).
Enfin, la Littérature
scientifique aurait pour
finalité la description et
l’analyse exactes des faits
sociaux et inévitablement des
faits de conscience (proposition
romaine VII). C’est-à-dire que
la formule « sciences sociales »
dit bien les choses : dans ces
disciplines, on décrit le monde
selon des explications par les
causes, et c’est cela la
science, et des explications par
les raisons, et ce sont les
raisons d’agir du monde
psychosocial –– on a toujours de
bonnes raisons qui sont les
mauvaises pour un autre ; mais
ce sont les nôtres : il faut
donc les étudier et les
comparer. Ainsi les sciences de
l’homme sont bien les sciences
sociales et il y a toujours
anthropologie lorsqu’il y a
étude de la communication des
humains entre eux.
3. Le XIXe et la crise des
années 30 : vers une
épistémologie triste mais
sauvage
Le XIXe est marqué par
l’enthousiasme positiviste, mais
au début des années 30, les
théorèmes d’incomplétude, en
mathématique, et le principe
d’incertitude, en physique,
compromettent la visée
positiviste. (Que dire
aujourd’hui des anfractuosités
de plus en plus nombreuses dans
les théories cosmologiques ?)
Lorsqu’il y a fragilité des
mathématiques (vérités
formellement indémontrables) et
de la physique des particules,
il y a inévitablement
fragilisation des sciences
sociales. Conclusion : si les
sciences sociales appartiennent
aux sciences naturelles, alors
elles sont aussi fragiles que
celles-ci, mais ni plus ni moins
fragiles et inventives,
c’est-à-dire non closes sur
elles-mêmes, capables
d’autodépassement, d’invention,
de renouveau –– prouver que
quelque chose n’est pas
prouvable est le meilleur
exemple (Gödel).
__________________________________________
Note de l’éditeur,
L’auteur, docteur en sociologie
de l’Université de Nantes et
membre fondateur du
Lestamp-Association dont il
irrigue très singulièrement les
échanges intellectuels, a
répondu, par proximité, à
l’appel public (www.sociologies-cultues.com)
sur la journée de l’axe III
d’Habiter-Pips, Bilan
réflexif d’itinéraires de
recherche sans être membre
de ce laboratoire. Son
article fait référence en son
début, à sa communication,
Remarques sur 2001 et
l’odyssée spatiale à
paraître in J Deniot, J
Réault, Espaces et
territoires, Cahiers N°2 du
Lestamp-Habiter-Pips avril 2009.
Lestamp-Editions. Nantes, et
in fine à Brève
introduction à un "matérialisme
romantique" édité in J
Deniot, J Réault, avec A-S
Castelot et M. Giannesini,
Des identités aux cultures.
Cahier N°1 du
Lestamp-Habiter-Pips, même
éditeur. Octobre 2008
_______________________________________________
C’est
la problématique de
l’extériorisation, du rapport
intérieur/extérieur des scolies
4 et 8 de Brève introduction à
un matérialisme romantique.
Pour
la démonstration se référer au
Traité de la nature humaine,
livre II, 2e partie, section X
et 3e partie, section III, et
livre III, 3e partie, section
VIII, et p. 217 et 224
N.
Elias, La dynamique de
l’Occident, Calmann-Lévy, 1975,
p. 188, 193, 197.
Concernant le reste du texte. ––
Il y a la psychologie historique
de Meyerson et de Vernant, et
celle de Sapir (1967). Mais la «
psycho-histoire » est cette
discipline que voulait fonder N.
Elias et que le romancier de
science-fiction Isaac Asimov
débroussailla dans Fondation. ––
Dans la scolie 2, le versus
antinomique final est
malheureux, car il y a bien
plutôt complémentarité des
notions de « condition
historique » et d’« inconscient
», de « religion » et d’«
histoire culturelle », etc. ––
Dans le point 4.1., qu’y a-t-il
de nietzschéen chez Weber ? Il
nous semble que le
perspectivisme de Nietzsche pose
que tout a une psychologie, tout
est angle de vue,
interprétation, perspective.
Cette pensée peut se retrouver
dans les fondements de la
sociologie compréhensive de
Weber. –– Dans la dernière
phrase du point 5.-4., après «
jusqu’à soi », il faudrait
ajouter, entre parenthèses :
autocontrainte ou Surmoi social,
au sens d’Elias (sociogenèse
determinatio psychogenèse). ––
En 5.-5., il faut entendre par «
la politique, c’est
l’administration transcendantale
» de trois problèmes principaux
(désir, pensée, mort), d’abord
une conjecture, et puis, «
transcendantale » au sens de
Marcel Gauchet (2003. p.13) et
non au sens de Kant. Il s’agit
alors d’une interrogation sur
les conditions de possibilités
des choses : qu’est-ce qui fait
qu’il y a de la politique ou la
production circulation
consommation de ces trois
éléments ? –– Dans les dernières
lignes de la note 9, si on
comprend bien « l’inquiétude de
l’incertitude » humaine,
inquiétude de l’ignorance,
c’est-à-dire lorsque
l’Occidental ne sait pas, ou,
plus exactement, le chercheur,
les « gens d’entendement » d’Est
en Ouest, du Nord au Sud, cela
les inquiète, nous affaiblie.
Mais qu’est-ce donc que «
l’inquiétude de la certitude » ?
–– Ce serait une inquiétude de
la connaissance, conscience
déchirée et comique face à
l’abîme et à la mort ; d’où nos
nombreuses citations de Pascal
et nos renvois à Shakespeare et
à Nietzsche.
______________________________________________________________
Gérard Déhier
Docteur en sociologie,
Université d’Angers
Identité réflexive
Un point à l'envers, un point
à l'endroit : être ou ne pas
être sociologue :
« Reste toutefois,
depuis ce seuil
circonscrit, ambigu,
à entrevoir,
apprécier - sans
illusion d’optique -
ce tissé entre nœuds
et fils, d’un
présent passé. »
Joëlle Deniot,
Ethnologie du Décor
en milieu ouvrier :
le bel ordinaire,
L’Harmattan, p. 335.
L’univers du savoir ne donne pas
d’emblée la familiarité
essentielle d’un habitus
mais la constitue lentement,
d’abord avec une chronologie,
une histoire scolaire et
universitaire entourée de ses
rumeurs sourdes et admiratives,
où l’excellence sourd des
groupes et se pousse du coude à
rêver autour de professeurs. La
recherche peut se dédier non à
la nostalgie mais à
l’espoir dans une tentative
simultanément pour me penser moi
et les autres avec les
autres dans une volonté de
rendre compte d’une
interposition comme pacte social[1] .
Réfléchir sans être le reflet de
ses maîtres et apporter sa
propre pierre à l’édification
sociale voilà la problématique
qui se place “spontanément” à
l’origine dans une volonté de
trouver les concepts d’une
pratique - une assise initiale à
la fois militante et
autodidacte, un point
d’application l’enfance, toutes
les enfances - un refus
de l’histoire
telle qu’elle nous est faite.
L’interrogation donne le
mouvement d’une sociologie de la
connaissance comme le rêve d’une
mise à distance radicale,
l’oubli d’un nécessaire
compromis qui laisse incertain à
un moment donné la position du
“sujet” et de “l’objet”, pour
que la conjonction puisse
avoir lieu. Spécifier une
logique comme sociale et, non la
définir comme cadre a priori
d’une connaissance[2]
pour avoir quelque chose à
faire, ne pas en finir avec une
praxis : cette ambition
implique la prise en
considération d’un héritage
constitué par un ensemble de
représentations au fondement
d’une pratique analytique
du rapport au social.
Que faire ? De sa peau ? De son
ordinaire ? L’efficacité
est-elle à chercher dans un
ailleurs où les raisons que nous
avons de croire en des raisons
sont au fondement d’une pratique
dans l’arrière d’un empirisme où
persiste la question à la fois
de l’évidence et du concret. Une
première réponse : l’idéologie
spontanée est dans la nécessité
opératoire de se penser à la
source de, point de départ,
intervention, présence
réfléchissante et reformulante,
reflet actif[3].
L’interrogation ainsi place son
objet dans une sociologie de
l’évidence puis de l’adhésion et
enfin de la magie, dans les
lendemains de la déréliction -
une mythologie ? Une théorie
implicite : une idéologie. Il
est consolant alors d’imaginer
des structures anthropologiques
y compris de l’imaginaire ; il
faut accepter de lâcher ce qui
nous tient pour en faire l’ombre
d’une proie, transformer notre
abandon en posture de vigilance
épistémologique. Le
mythe à l’occasion
Lévi-Strauss le veut construit
sur les gravats de palais
idéologique
[4]
- est-il l’expérience première ?
Ou la conviction dans une
expérience originale, à jamais
distinctive, qui vient obérer
les mécanismes successifs d’une
mise en perspective d’un lieu,
d’une position, empêcher
l’abréaction[5]
et l’objectivation.
Faire sauter des verrous
est-ce en dénouer le mystère ?
La sociologie s’emploie alors à
faire sauter ceux qui lui
contreviennent et renforce
alors, ipso facto, un
besoin de coïncider - c’est ici,
proprement, dans une perspective
anthropologique, le mythe qui
régulièrement se manifeste dans
une logique où l’individu se
joue contre la société. Penser
ainsi c’est aussi trouver des
raisons déjà inscrites dans la
pensée des autres comme écran ou
adéquation à un processus -
pensées de quelque chose. La
question peut-être de distinguer
l’objet de pensée de la pensée
de l’objet, de penser en propre
la pensée les autres, de
“démêler le mien du tien” pour
éviter de reproduire un même
discours ou le discours du même,
de distinguer la pensée de la
raison, donc de penser la
différence des raisons et de les
rapporter “bonnes” ou
“mauvaises” à ce qui les fonde,
les retient. Il faut trouver
la théorie implicite rectrice de
la différence et pour ce faire
après l’hypothèse, trouver la
thèse au besoin en corrigeant la
précédente et ne pas
préfabriquer mais ajuster une
explication à ce qui la suscite
pour ne pas séparer la pensée de
son existence ou, alors rendre,
compte de l’une par rapport à
l’autre, donner le développement
analogique d’un lien sans
confondre l’un dans l’autre.
Sauver l’objet - l’écran
paradoxal :
contre le théoricien,
l’observateur doit toujours
avoir le dernier mot ; et contre
l’observateur l’indigène
tolérer la pensée sans nuire à
son existence, ne jamais jeter
le bébé avec l’eau du bain et ne
pas dire trop vite ceci ou cela
- d’un “penseur” - par exemple -
qu’il compense la médiocrité de
son existence en échafaudant
tout un système, toute une
société nouvelle et exemplaire
ne pas déprécier l’utopie en la
remmenant à un moment de
confusion, accepter le paradoxe
comme mode d’organisation
dialectique.
Par exemple si le phalanstère
est un paradis à usage personnel
d’un vieil habitué des tables
d’hôtes et des bordels, si ce
lieu est vrai alors on peut
admettre que celui-ci au moins a
trouvé sa solution théorique :
la maison close.
Cette réponse enferme le citoyen
dans un ubris ménager qui
le voue à la pavillonnarisation,
à l’ennui libertin expression
pratique d’un “échec” aménagé.
L’utopie comme symptôme
nous révèle la contrainte et
l’impatience brutale qui lui est
associée, le projet, son
absence. L’existence d’une
pensée “propre” à un homme,
l’autodidaxie, en l’occurrence
celle de Fourier, identifiée et
identifiable en un lieu est
peut-être exemplaire de la
figure théorique d’un refus de
la pensée d’un “civilisé”
c’est-à-dire d’une victime de la
Civilisation, fléau passager,
maladie temporaire, l’effet
d’une situation où
une minorité d’esclaves
armés contient une majorité
d’esclaves désarmés
.
c’est affirmer la pensée dans un
nécessaire rapport d’homologie à
un mode de vie par ailleurs
inévitablement produit par des
jugements de valeur.
Penser est donc aussi un acte
qui permet d’accéder à
l’existence, une façon de
prendre place.
“…qu’il me soit permis
d’examiner mon existence du même
regard dont je considère la vie
en général : comme l’expression
d’une activité intellectuelle
qui tend à se donner une forme,
dans le domaine du savoir, de
l’art ou des rapports privés
.”
Comment penser, à quelle heure ?
L’oiseau de Minerve connaît-il
un midi de la pensée ? Marx et
Engels à ce propos sont en
désaccord, pour l’un à toute
heure, pour l’autre à son
heure : d’où
s’envole l’oiseau de Minerve ?
Entre discours et histoire
il y a le rêve d’un médiateur.
Cette absence d’un tiers juge
d’une situation sans que l’on
soupçonnât qu’il puisse s’y
intéresser, est peut-être
aujourd’hui à l’origine de
l’expertise : une nouvelle ruse
de l’Histoire. En l’absence de
chef d’orchestre à qui se
fier ? Il faut prendre la mesure
d’une formation d’instrument en
instrument, avec une bonne
connaissance de la partition.
Les représentations que les
hommes se font de leur position
incluent l’idée que ceux-ci se
font de celles-ci sans impliquer
nécessairement une adéquation
entre les positions occupées et
celles conçues ou imaginées
comme positions occupées
L’objectif est ici de saisir
l’entre-deux, ce qui cherche à
se maintenir, dans un endroit,
sur une ligne et un projet, en
quête de position d’atteindre à
une sociologie du virtuel. Les
logiques sociales ne semblent
pas nécessairement s’acclimater
au “sociétaire”. Elles s’y
jouent et déjouent à travers des
“pensées” qui toutefois bien que
rejouées restent dans un rapport
où celles-ci demeurent
suspendues comme si leur
fondement, organisation ou
transmission n’avaient jamais
été assurés - l’incertitude
pèse. Nous sommes obligés de
faire cette hypothèse pour
comprendre un besoin de
certitude, de détermination,
savant ou religieux.
Les oracles de l’Apollon de
Delphes ne furent vérité divine
pour le peuple, enveloppés dans
le clair-obscur d’une puissance
inconnue qu’aussi longtemps que
le trépied pythique fit entendre
la puissance manifeste de
l’esprit grec ; et le peuple
n’eut de relation théorique avec
ces oracles qu’aussi longtemps
qu’ils firent retentir la propre
théorie du peuple ; ils ne
furent populaires que tant
qu’ils demeurèrent étrangers au
peuple.
Si l’avenir n’est plus au
“travail vivant”, aux salariés
nécessaires à la collectivité
d’une manière ou d’une autre,
l’individu deviendra plus que
jamais contingent et lui sera dû
son aptitude à rêver, à
mobiliser encore et encore
autour d’un projet, nous sortir
de l’ennui.
Les hommes et les femmes seront
plus que jamais appelés à
devenir des inventeurs de
finalités pour justifier de leur
existence et de leurs exigences.
L’existence et la pensée auront
enfin partie liée- la question
des valeurs sera enfin au centre
et nous pourrons alors peut-être
citer Marx :
Si les dieux avaient
autrefois habité au-dessus de la
terre, ils en étaient maintenant
devenus le centre
Les sciences critiques dès lors
avec Aristote se rappelleront
que démontrer ce n’est pas
demander, c’est poser qu’il n’y
a ni ordre ni désordre dans la
nature, l’univers n’a pas de
but, le monde ne renvoie à
aucune arrière pensée formelle
éthique ou esthétique
qu’il n’y a de question qui ne
finît par se transformer en
demande pour se trouver ainsi
poser car demander c’est poser
une question donc chercher à
sortir d’une réification ou
d’une hypostase du regard pour
aller à la rencontre de ce qui
nous choque.
L’enfant d’ouvrier : l’être et
le néant
L’enfant d’ouvrier
découvre de l’usine à la maison
un changement d’échelle, d’une
part l’unicité, la singularité
d’un être aimé, de l’autre son
nombre, sa masse mouvante mais
accueillante dans laquelle il va
jouer à le chercher. Trouver son
père parmi les autres, ce n’est
pas l’avoir tout à soi et une
bonne fois pour toutes - c’est
aussi l’absence. La mère sera
celle de la permanence et le
père celle du jeu et de la
sanction - celle de
l’ambivalence par rapport à une
pérennité, un représentant d’un
monde inconnu
à la
fois attirant et terrible. :
l’usine. Trouver une “boite”,
la BOITE, l’usine, rentrer à
Merlin-Gerin ou à Neyrpic, voilà
l’objectif d’une classe de fin
d’étude au début des années
soixante dans le quartier
Berriat à Grenoble, et “courir”
les filles qui se trouvent,
mitoyennes, de l’autre côté de
la grille. Les bons élèves, ceux
que l’on ne voit pas partir vers
le lycée, ne descendent pas dans
la rue pour jouer au ballon ou
faire du vélo dès six heures du
soir au beau jour. Ils font leur
devoir et s’attirent le sourire
admiratif de la belle
institutrice remplaçante. Ils
sont retenus quelque part dans
un projet invisible dont on
découvre plus tard dans
l’inversion des rôles, les
dessous et les calculs savants.
La rue en attendant ouvre à
l’exploration, à la
transgression, à un “sentiment”
de liberté pendant que d’autres
apprennent à optimiser un
parcours scolaire, en étudiant
l’histoire des Romains et des
Grecs, certains explorent les
terrains vagues, sondent les
flaques d’eau, jettent à la
volée et dans la foulée des
pétards “pirates” dans une
épicerie. L’écho des positions
sociales nous est donné
par cette inaccessibilité des
uns par rapport aux autres plus
que par l’importance de la
taille de la demeure, par le
compagnon qui ne s’attarde pas
le soir en rentrant “à la
maison”, le fils R. dont le père
est directeur à la “S.D.M.” et
dont “la Maison”, cachée dans
les frondaisons d’un parc, du
trottoir en terre après l’avoir
accueilli, a livré un instant
par la porte entrebâillée, un
caractère corpulent, la stature
que nous avons déjà rencontrée
dans le petit Larousse illustré.
Nous en avons pour nos frais et
solitaire nous nous en
retournons car il est difficile
de détourner l’enfant qui rentre
chez lui pour faire ses devoirs.
Rétrospectivement les choses se
mettent mieux en place, une
certaine logique semble s’avouer
mais trop tard pour être utile :
la réversibilité des destins
sociaux n’existe pas - il y a
tout au plus une fatalité
modifiable. Qui proposera
autre chose dans ce qui se
déroule ? Ce qui aurait pu être
et n’a pas eu lieu : une
décision des parents au bon
moment - une meilleure
connaissance d’un “système”
scolaire - une véritable
ambition “secondaire” ?
Trouver une bonne boite
pour rejoindre le monde du père,
c’est d’abord l’évidence.
Autrement c’est ne pas en être,
ne pas savoir ce que l’on veut
ou tout simplement se bercer
d’illusion, trahir - croire
“qu’ailleurs” se trouve la
solution du présent, “péter plus
haut que son cul”, se prendre la
tête, se hausser du col etc. Ces
expressions parsèment le terrain
d’une dissuasion venant autant
d’un instituteur que des
adolescents eux-mêmes. Les
solidarités sont aussi des
viscosités qui restent à
qualifier : sont-elles
spécifiques à une classe ?
Conservatrice ou progressiste ?
Intéressante on non dans une
perspective de changement, ou,
sont-elles, plutôt, une façon
plus générale de neutraliser la
concurrence ?
L’abstraction de l’analyse ne
doit pas faire perdre de vue les
valeurs d’une époque, d’une
conjoncture où “aller à l’usine”
c’est aussi prendre le relais
d’une mémoire ouvrière et
affirmer des valeurs positives
de solidité, de compétence, de
capacités “réelles” à faire
“tourner la machine” et
“bouillir la marmite”.
Lâcher l’école
pour l’usine c’est l’ordinaire.
Les Écoles Nationales
Professionnelles, “Vaucanson” à
Grenoble, la “Nat” à Voiron,
des formations longues dans le
domaine technique, ne cachent
pas leur finalité et ce qu’elles
valorisent. L’univers de
l’entreprise a aussi ses
fleurons de la pensée, ses hauts
de la “planche à dessin” et du
pied à coulisse, où la blouse
blanche, la blouse bleue et la
blouse grise cèdent par
intermittence la place au “bleu”
(habit de travail de couleur
bleu) pour le travail en
atelier, les heures d’“ Atos”
(heures d’atelier).
Le métier reste en rapport
encore avec l’idée d’un bon
métier, c’est-à-dire quelque
chose qui se fait bien avec un
tour de main et permet de
s’attirer l’estime de ses
compagnons : être un bon
compagnon ça compte- il ne
suffit pas d’être camarade
encore faut-il passer pour
quelqu’un “qui fait bien son
boulot”. Si “l’ailleurs” existe
c’est dans une révérence pour
ceux qui sont ingénieurs, ceux
qui sont “quelqu’un”, alors
“poursuivre ses études”
n’engendre pas que le dépit mais
aussi la jalousie, une rivalité
père-fils qui sert d’écran à un
orgueil et une ambition
familiale, celui d’une promotion
qui doit se faire accepter sans
trop blesser la susceptibilité
des uns et des autres, ne pas
trop raviver des nostalgies. “On
verra bien ce que tu feras plus
tard” autrement dit on verra
bien si tu deviens “quelqu’un”
dira le père à son fils où alors
il lui rappellera les
“sacrifices”, les “saignements
aux quatre veines” en même temps
qu’il affichera le ton et
l’allure qui n’attend de
remerciements de personne. La
contradiction entre
l’attachement et la valorisation
d’une condition ouvrière
d’une part et d’autre part, la
nécessité d’avoir un bon
métier..Ainsi certaines
équipes deviennent les
victimes de ce rapport à une
idée d’un salut collectif
qui s’oppose à celle du salut
individuel. Le problème latent :
s’en sortir seul ou avec les
autres - émerge pour mettre en
évidence le problème général de
la conciliation entre ce que “je
me sens obliger de faire” et les
choses auquel “je crois”, entre
deux partis pris, “les miens” et
“les autres”, “mes” proches et
la société, les “autres”, ceux
que je croise ailleurs, à
l’usine, dans l’atelier, sur le
terrain de “foot” : des valeurs
dont je me sens plus responsable
que d’autres, l’origine
peut-être d’une opposition entre
éthique de la responsabilité et
de la conviction.
La tribu
est celle d’abord ceux dont on
est tributaire, redevable.
S’occuper des siens, rester dans
sa tribu ou accomplir son destin
personnel telle est parfois la
question : faire le mieux que
l’on peut compte tenu d’une
ambition familiale de promotion
sociale plus ou moins bien
formulée. Encore faudrait-il que
nous soyons sûrs de la présence
de ce distinguo dans une
représentation du quotidien où
être responsable ne se dissocie
pas d’une intime conviction de
“faire ce que l’on doit” avec
“l’intime” conviction d’avoir
fait ce que l’on devait, tout ce
que l’on pouvait pour élever ses
enfants, l’ignorance n’étant pas
vice mais ressenti dans le “je
savais” comme une excuse, un
effet du destin, aussi face à
l’organisation, qui convoque
l’immanence du savoir,
l’individu peut-il se sentir
paralyser par un artifice dont
il n’a pas appris le rudiment,
le père ou la mère s’en remettre
à des “enfants” comme à des
intermédiaires obligés pour en
effectuer le parcours au sein
d’une mécanique sociale.
L’enfant dans la famille devient
parfois celui qui remplit des
dossiers et effectue des
démarches, prend en charge le
groupe. C’est aussi celui qui
devient un Monsieur, changer de
classe, ne plus être dans le
même monde, a une bonne place,
accède à une position, devient
un “grossium” montre ce qu’il
vaut et ce qu’il est car il
n’est pas n’importe qui, qui
doit savoir cependant mettre de
l’eau dans son vin tout en
sachant jouer des coudes et
connaître les bonnes combines.
Accéder à la classe ?
Devenir un grand ? Tout est-il
là ? Et encore faut-il voir où
aller. Les classes chez Marx
sont implicites d’un sens qui
les fait exister non pas en soi
- elles ont des réalités
diverses attestées par l’enquête
et la réflexion sociologique -
mais vraiment à partir du
conflit généré d’abord par une
situation de travail.
Ordinairement elles sont
masquées dans le mécanisme
sournois de l’extraction de la
plus-value. L’accès à la classe
est donc d’abord l’accès à une
conscience de classe et
peut-être plus violemment encore
à l’idée d’en être, d’être avec
les autres, volonté d’être à
l’autre ce qu’il est à nous et
pour nous, une leçon à chaque
instant dans un démêlé
permanent. La théorie de la
lutte des classes passe d’abord
par l’idée d’un conflit majeur,
principal, par l’idée d’une
dominante agonistique
induite par une réorganisation
historique d’une domination de
“classe” qui devient de ce fait
“classe en tant que classe” et
dont il reste à construire
l’issue politique : la
“dictature du prolétariat”
- une société au goût du plus
grand nombre qui pourra ainsi se
réaliser, devenir
polytechnicien, c’est - à - dire
l’ensemble des hommes “total”
non pas additionnables et
chronométrable mais tous à
considérer chacun dans leur
singularité.
L’analyse de Marx nous intéresse
particulièrement en tant
qu’utopie qui mobilise en chacun
de nous, la possibilité un jour
d’être plus et mieux, d’accéder
à une activité variée et à
l’individualité. “Individu”,
j’échappe à un classement social
dû à autre chose que des
qualités personnelles, à
“l’argent”. Marx dénonce non
seulement l’aspect tactique du
salaire, son opportunisme, mais
son insuffisance, son caractère
limite et limité en rapport à un
référent sociologique : une
société capitaliste qui ferait
du salaire le seul instrument
d’une reproduction de la
force de travail en rapport avec
la nécessiter de lutter contre
la baisse des profits. La pensée
de Marx justifie d’une politique
sociale du salaire et d’un
déplacement du lieu d’un
arbitraire, d’une “négociation”
de la société civile vers
l’État. Le problème se pose
aujourd’hui avec le traitement
social du chômage qui permet de
recycler économiquement une
fraction de l’exclusion
sociale : que rémunère le
salaire ? C’est selon ; doit-on
vraiment travailler au sens où
on l’entend encore comme
fatalité, obligation civique ?
Le salaire est donc aussi une
institution qui rend la
nécessité obligatoire dans
l’activité : “il est
nécessaire de travailler pour
vivre” sans que qui que ce
soit puisse en définir la
nécessité pour chacun en dehors
de normes de travail et de
rémunération qui lui sont très
relatives géographiquement et
historiquement. Ainsi ne peut-
on séparer la préparation au
travail de celui-ci, un temps
hors - travail du travail lui -
même, valeur d’usage et valeur
d’échange mais considérer l’une
comme préparant à l’autre, signe
de signe - “comme on fait son
lit, on se couche” - l’individu
de ce qu’il apprend à faire pour
le refaire. L’école nous
apprendrait le travail simple,
abstrait et socialement
nécessaire avant de nous livrer
au monde vulgaire de
l’apparence, à la
diversité phénoménale de la
réalité du travail, ce télos
de la production que l’on nous
définit comme réalité, la
vraie réalité de la vie,
l’obligation de travailler donc
de manifester de toute façon un
minimum de bonne volonté.
Marx est là pour nous rappeler
qu’il y a maldonne et que
derrière l’acceptation d’une
situation dont nous ne sommes
pas les promoteurs, l’analyse
est toujours à faire : celle des
arrières pensées.
Être à l’heure :
le corps docile
Quand on est enfant, collégien,
lycéen, le retard est parfois
une souffrance et l’on hésite
alors à rentrer en classe, à
frapper à la porte de la classe.
Il faut être “à l’heure”, ne pas
se faire remarquer par une
arrivée qui dérangerait et
pourtant être présent. Ce
paradigme pédagogique n’a
pas disparu il s’est déplacé
vers le “haut” pour se “diluer”
vers le “bas” où l’on se
déclasse plus que l’on se
reclasse. On change de division,
on disparaît, on se
lumpenprolétarise. Il n’est
pas question de rester dans un
lieu qui ne soit prescrit
pourtant et l’on se bat parfois
pour lutter contre ce qui est
ressenti comme une descension,
un amoindrissement du
“travail” : on tient à sa
classification et un O.S.
n’est pas un O.Q. ni un
O.P. a fortiori quand cet
O.P. est un O.P. 3[21].
La montée comme inscription
dans une échelle de valeur
disqualifie ce qui s’écarte de
celui qui passe. Le premier de
la classe et le dernier sont le
couple exemplaire sur lequel
s’essaient les modèles
socialement admis. La notion de
classe n’est cependant pas
neutre axiologiquement, elle
admet un principe d’identité
entre tous ses membres - le
tabou consiste donc à ne pas
transgresser un principe
d’appartenance qui est au
fondement d’une définition
collective. Classe et révolution
dans leur rapport impliquent un
tour complet effectué autour
d’une même position, une liberté
interne à la classe qui explose.
Autrement on évolue dans sa
classe, ce qui peut apparaître
comme antinomique avec le
concept de classe ou encore au
fondement symbolique d’un
réformisme. Nous sommes mis
en concurrence entre “égaux”,
tout au moins est-ce
l’affirmation de l’institution -
nous sommes d’une même qualité
reconnue par un concours
d’entrée avec classement - dans
et sous le regard des uns et des
autres, nous nous surveillons et
parfois cherchons à nous
handicaper dans la course à la
première place. “Sans foutre”,
ou “être le meilleur” est une
façon d’en sortir, ou bien alors
chercher sa performance
ailleurs, s’exclure.
La classe n’empêche pas la
rivalité, la formation de
clan, l’isolement. Il y a des
luttes intérieures à la classe.
L’enseignant certes peut-être
aimé ou non, mais lui seul est
maître du jeu et juge des
résultats. Les chahuts et
charivari n’inscrivent que le
désordre comme frein à
l’activité pédagogique et encore
ils ne font pas l’unanimité car
certains tiennent à être
contrôlés pour être reconnu dans
leur travail. En soixante - huit
le “non aux examens bourgeois”
ne résout pas la question d’une
exigence d’évaluation qui
demeure. L’évolution de la
classe dépasse la volonté et le
pouvoir de l’élève alors que la
concurrence en est un aiguillon.
Les élèves quel que soit le rôle
qu’ils choisissent réalisent un
destin qui les dépasse parce
qu’ils le méconnaissent d’abord
et aussi parce qu’on ne leur
reconnaît pas le rôle de
décideur. Ils font un premier
apprentissage d’un travail en
transparence dans un
environnement opaque : ils
savent plus de chose sur
Archimède que sur la politique
militaire romaine en Sicile.
Comment
être reconnu ? Être à
l’initiative ?se
faire remarquer dans
l’institution scolaire où
l’artisanat pédagogique ne
suffit pas, ni l’esprit
d’entreprise ou l’audace ? Il
faut y savoir répondre avec
précision à une demande anonyme
de calme, de propreté, de
ponctualité et d’efficacité. Ni
trop lent, ni trop rapide
(agité) il faut être là avec les
autres dans le même rythme.
Cette exigence s’accroît bien
entendu avec les effectifs, la
production en masse de diplômé,
l’alimentation de “gisement de
diplôme”. Le prolétariat devient
classe dominante parce que
tendanciellement il devient la
seule classe, il n’est plus
classé ni classant, il est la
dernière classe, celle qui
survit à un système prédateur.
Mais une classe arrivera-t-elle
au pouvoir sans se fracturer à
son terme pour être redistribuée
afin de reconstituer
partiellement la classe des
premiers, une élite. Dans un
“cracking” permanent de
l’efficacité, la classe serait
en fait et, toujours, l’illusion
d’une stabilité d’un social
fracturé. L’école assurerait le
passage de la gestion privée à
une gestion publique, deux
conceptions du rapport aux
pouvoirs qui se disputeraient
les élites en sortie, l’une
autour de la construction
permanente d’un État, d’un
consensus transversal à un
ensemble de groupes sociaux, qui
privilégie l’action des groupes
les plus dynamiques, les plus
puissants dans l’organisation de
la société civile : l’État n’est
alors que l’expression de cet
objectif et de ses effets.
Se déclasser : la stigmatisation
De l’altérité :
D’une classe à l’autre que se
passe-t-il ? Le phénomène classe
parce qu’il est aussi la
rencontre entre un univers
abstrait, statistique, une
procédure de regroupement et
aussi une opération de
standardisation à plus ou moins
grande échelle en rapport avec
des objectifs. Une classe n’est
plus l’expression spontanée
d’une position elle est
construite autour de cette
position (donc positionne),
comme expression de sa
rationalité - mythe achevé de
l’efficacité. La classe ouvrière
n’est pas simplement
l’expression d’un mode
d’exploitation économique mais,
simultanément, d’un mode
d’organisation économique.
L’exploitation trouve dans la
constitution d’une classe, sa
profitation, son efficacité,
son armée pour la lutte
économique comme l’école trouve
dans ses élites les futurs
cadres de cette armée et les
inspirateurs des combats à
venir. Aussi peut-on comprendre
la solidarité au sein d’une
classe comme groupe primaire où
se joue une division du travail,
des rôles pour la plus grande
gloire de tous. Ce sentiment
d’appartenance nous l’avons
quand nous prenons la défense de
notre “classe” contre un regard
surplombant.
Interdirons-nous à d’autres le
droit de dire qui nous sommes
puisqu’ils n’en sont pas, qu’ils
se contentent de nous réfléchir.
L’élitisme crée le sentiment de
classe, c’est-à-dire amène à
développer l’idée qu’un groupe
n’a de la valeur qu’à partir du
moment où il a des résultats. En
fait il s’agit d’un refus du
statu quo. À Vaucanson, l’école
nationale professionnelle
(E.N.P.) la “crème”, représentée
par les filières nobles et
conscientes de leur noblesse,
prépare les grandes écoles, et
la “lie”, les filières
professionnelles, les
“commerciaux” à la blouse grise,
les futurs comptables, au sein
même d’un univers technique
déplace l’écart, un besoin de
distinction, entre ceux voués à
la gestion, les serviteurs, et
les autres, les maîtres de la
matière, de sa mise en forme et
de sa mesure. Le déplacement de
ce conflit trouve un mode de
résolution momentané par son
inversion virtuelle à l’occasion
d’un match de foot annuelle où
habituellement l’équipe des
sections “commerciales”
l’emporte en final sur l’équipe
des classes de
“Techniques-Mathématiques”, les
“TM”, ceux qui préparent las
“Arts et métiers” : forts en
maths ou en thème mais pas au
foot - une victoire de la
matière sur l’esprit.
Le “terrain” est le lieu réel et
symbolique où se rejoue un
classement social. C’est de
cette expérience d’une parité
qui échappe à une institution
que se pense probablement, de
notre point de vue, l’idée d’un
changement, le passage à un
classement élargi et
relativisateur, la
production d’une situation qui
remette pratiquement en question
la signification d’un a priori
hiérarchique - et pour aller
jusqu’au bout, disons-le, un
autrui généralisé à
stratification variable.
Ce n’est pas la lutte des
classes dans l’idéologie que
nous vivons alors mais une
“revanche sociale” qui rappelle
à quiconque que personne ne peut
exceller en tout et qu’une bonne
équipe de football c’est aussi
une intelligence, c’est-à-dire
une supériorité ; des inférieurs
peuvent être aussi des
supérieurs à certain moment,
dans certaine situation, dans un
univers particulier, dans un
moment singulier : un bon tir au
but, un bon “dribble”, une jolie
passe, un bon placement, une
belle attaque : technique et
stratégie sont à l’épreuve de la
balle, un art de la circulation
d’un bout à l’autre, une
ouverture et une pénétration du
terrain de l’autre, la
réalisation de l’adversaire.
La lutte des classes peut dès
lors se concevoir comme la lutte
entre deux univers dans laquelle
il est impératif de rester à sa
place. Le classisme est
alors une façon de garder sa
différence, d’en prendre soin et
l’ouvriérisme s’inscrit parmi
d’autres procédures d’exclusion,
de sécession, d’exacerbation de
la différence. Le conflit
s’inscrit alors dans la
construction de la différence et
devient la différence.
Paradoxalement le moment d’une
rencontre ici fait éclater les
différences. Nous sommes alors
dans l’admiration de ceux qui
nous dénie toute supériorité au
cri de : “au cul les
commerciaux” et nous avons
le plaisir de les voir
succomber. La rencontre rend
pour une fois les écarts encore
plus délicieux : une classe de
quatrième commercial bat une
classe de première
technique-mathématique : elle se
surclasse.
Il s’agit de la découverte de la
norme de l’inique.
L’internat fait découvrir
l’iniquité normale mais indique
aussi des issues car la
cohabitation est presque
obligatoire. C’est un univers
qui n’a que les apparences de la
fermeture et dans lequel se
rejouent des choix et des
stratégies périphériques.
Aujourd’hui l’internat n’a plus
la figure d’antan. La république
est “moins” tendre avec le
citoyen. Le boursier se fait
rare ou autrement - à travers un
système de prêts se fonde le
citoyen endetté. Le problème de
la politique technicienne est
celui de l’administrabilité
d’un bas massifié, la
participation d’un démos
qui remet en cause régulièrement
la stabilité des élites et qui
doit retrouver son sens en terme
d’élargissement de la pyramide
des compétences - aujourd’hui la
technocratie ambiante parle de
repyramidage ce qui manifeste à
quel point le taylorisme a été
intériorisé - d’extension du
champ de contrôle et non point
de remettre en question trop
brutalement l’exercice des
pouvoirs. Il s’agit de la
destruction d’un ensemble de
pouvoirs distribué à travers le
champ d’une stratification
sociale.
L’effondrement d’un “social”
médian :
chercher, enseigner, former,
éduquer …
Nous avons été moniteur,
animateur, enseignant et
chercheur : sommes-nous dans une
période de régression sociale,
d’involution avec des
caractéristiques économiques et
sociales de pays sous-développé
ou en voie de développement ?
Dans une régression dans l’ordre
des valeurs intellectuelles :
c’est selon. S’il y a une lutte,
elle est contre un
déclassement : le surgissement
de l’individualisme - du retour
du sujet - est aussi un symptôme
de cette peur où, faute de
pouvoir compter sur les autres,
il faut se sauver soi-même. Les
concepts de moniteur et
d’animateur rendent compte moins
aujourd’hui d’un phénomène de
subsidence sociale et de
changement que d’un éclatement,
d’une réalité banalement
empirique qui n’accède pas à une
conscience socio-historique ou
tout au moins n’en veut pas,
pour ne pas avoir à rendre des
comptes à un quelconque tribunal
de l’histoire, diverse dans ses
techniques, ses objectifs, ses
organisations, ses principes,
mais dont le rapport à une
sémiologie ou psychologie, une
volonté d’application rendu
visible en des lieux disparates,
des institutions diverses :
écoles, crèches, centres de
vacances (du camp d’adolescent
de la FOL
au Club Méditerranée), Maisons
des Jeunes et de la Culture,
clubs sportifs, etc. Cette
volonté est aussi affichée dans
un désir affirmé de devenir
“communicant” ou il ne s’agit
plus de dire ou de faire mais de
dire au fur et à mesure ce que
l’on fait, l’apothéose de la
volonté de contrôle dans
laquelle s’exprime le désir de
faire coïncider communication
interne et externe.
L’“ Entreprise” a
particulièrement manifesté ce
souhait avec le concept de
“qualité totale” qui surgit
alors que d’autres évoquent la
fin des idéologies.
On assiste au déplacement d’une
représentation holistique du
social, du sociétal, vers un
social médian ou
mesosociologique qui se
substitue, dans un holisme du
projet et de la tâche, à des
instances qui désormais se
cachent, ; elles laissent à
d’autres le soin de les dire :
Les groupes et les individus
sont sommés de dire ce qu’ils
sont face aux pouvoirs qu’ils se
sont constitués - c’est le
développement du lobbying
dans le prolongement des
activités corporatives et
“consuméristes”, de la défense
d’un cadre de vie (association
de défense des habitants de
la Remise aux fraises par
exemple, cf. entretien Catherine)
à la traditionnelle défense des
intérêts “professionnels” dans
le surgissement du métier -
c’est la “partie” qui tend à
prévaloir sur un “tout” en perte
de vitesse éthique et
économique. Comme on le chante
dans les colonies de vacances de
nos enfances : c’est “l’équipe
qui t’appelle
vient ! vient ! laisse tout”.
L’animateur caché est-il à
l’œuvre
dans des pensées, généreuses ou
séditieuses ?
Avec la distance nous
reconnaissons le point de vue
ancien d’un monde encore présent
dans lequel seul a des
responsabilités l’individu
libéré de la nécessité, du
“porte à porte” et il faut
entendre le discours de
l’intellectuel-cadre, un refus
de se coltiner l’ordinaire
militant pour se consacrer à des
tâches de responsable : “j’ai
tout de suite eu des
responsabilités avec mon
charisme”
. Monde
aristocratique des
intellectuels, de
l’intelligentsia, d’une cité ou
l’humanité ne se décrète pas, à
laquelle on ne peut accéder par
voie d’élargissement,
par décision de justice :
grecque, idéalisée, comme
blanchie par Viollet-le-Duc,
elle est celle du haut
fonctionnaire de la république,
du communiste de la “prise au
tas”, d’une élite d’initiée, du
capitaine d’industrie aux hommes
de qualité. Comment se remettre
d’une vision permise à très peu
et qui nous échappe dans la
gestion de l’ordinaire ? Celle
d’une activité d’enseignement où
la recherche est un luxe et la
nécessité une mythologie, les
gestes de l’efficience
ostentatoires, requis à travers
méthode et technique pour
justifier d’une place à la
grande table des chercheurs.
Comment contredire, renier un
projet de jeunesse celui d’une
pensée libre et partagée sans
trop en souffrir ? Comment ne
pas sombrer dans l’imposture si
ce n’est en acceptant de vivre
une schize dans un
dédoublement fonctionnel où le
chercheur se donne comme objet
d’étude le professeur,
l’enseignant, le poursuit de ses
assiduités inquisitoriales pour
se reconnaître en lui comme le
fruit d’une contradiction, le
mouvement d’une pensée
déterminée vers une pensée
indépendante. Il faut peut-être,
en dépit de ou en raison de
l’école de Palo Alto,
reconnaître peut-être que toute
contradiction ne se réduit pas à
un paradoxe,
à une confusion, accepter aussi
de considérer plutôt celui-ci
est encore la forme, à
l’occasion, de la conscience
prise de la contradiction et ne
pas l’oublier à cause de trop de
dialectique.
Les niveaux ou les écarts
n’existent pas en soi et sont
aussi l’expression normée d’un
mode de résolution d’une
contradiction, une façon de
séparer symboliquement des
individus dont les “intérêts”
divergeraient à un moment ou à
un autre : au hasard l’enseignant
et le chercheur – se pose
toujours la question des traits
d’union. Mais pour se rassurer
sur un état de santé
épistémologique, si le
sociologue pense l’école,
l’université - Durkheim a occupé
d’abord une chaire de pédagogie
- alors l’animateur, le
pédagogue, l’enseignant
chercheur ou non, chacun a
peut-être quelque chance de
pouvoir penser une société,
celle de l’exercice de son
métier - d’un métier à soi
mais aussi pour les autres,
celui qui s’exerce dans la vie
des siens et des autres, dans
une solidarité élémentaire.
_________________________________________________________________
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________________________________________________________
[1]
E. Kant, “ Sur l'expression
courante: c'est bon en théorie ;
mais non en pratique ”, in Kant,
théorie et pratique,
Hâtier, “ Contre Hobbes ”, 1990,
p. 56,
[2]
Un cadre socioculturel, Cf. sur
ce point Jean MAISONNEUVE,
La psychologie sociale,
P.U.F., Paris, 1967, chap. 3,
p. 49.
[3]
Cf. L. ALTHUSSER, Philosophie
et philosophie spontanée des
savants, François Maspero,
“ Théorie ”, Paris, 1967, 1974,
et D. LECOURT, Une crise et
son enjeu : essai sur la
position de Lénine en
philosophie, “ Théorie ”,
François Maspero, Paris, 1973.
[4]
La pensée sauvage, Plon,
1962, p.32, bas de page: “ La
pensée mythique édifie des
ensembles structurés au moyen
d’un ensemble structuré, qui est
le langage ; mais ce n’est pas
au niveau de la structure
qu’elle s’en empare : elle
bâtit ses palais idéologiques
avec les gravats d’un discours
social ancien. ”
[5]Reprise
en différé d'une émotion
identifiée plus particulièrement
dans l’expérience de l'analyse
chez S. FREUD - Ainsi toute
cognition dans son organisation
peut-être replacée dans la
perspective de l'émotion comme
une dialectique de la “ prise ”
- une reprise d'une première
surprise comme méprise en
direction d'un lâcher prise.
[6]
Cl. LÉVI-STRAUSS,
Anthropologie structurale II,
Plon, 1973, p. 15
[7]
E. BOTTIGELLI, Genèse du
socialisme scientifique,
E.S., PARIS, 1967, p. 19,
[8]
P. BRUCKNER, FOURIER,
Éditions du Seuil, 1975, p. 7.
[9]
Ch. FOURIER, Vers la liberté
en amour, Gallimard, 1975.
[10]
Ibidem, in Petit
lexique fouriériste, pp. 8 à 14.
[11]
K. MARX, Lettre à son père,
1837, Pléiade, III, 1982,
Appendices, p. 1371.
[12]
Ainsi peut-on avoir un rapport
au savoir comme rapport d'abord
aux apparences trompeuse,
gangue, prénotions, obstacle
épistémologique. Cette attitude
trouve son paradigme dans le
Mythe de la caverne qui permet
toujours plusieurs chemins mais
toujours en direction du Vrai,
du Bien, du Beau et du “ réel ”
comme réalité des essences -
reste à laisser parler les
apparences pour compléter un
rapport à celle-ci.
[13]
Ibidem, “ Philosophie
épicurienne ”, Cahier
d'études II, pp. 818-819.
[14]
L'homme de retour sur son passé
peut le transformer en destin
alors il est exposé à l'ennui, à
l'embarras d'avoir éternellement
à renouer les fils d'une même
explication, d'un même discours.
Autrement l'histoire devient
tout aussi problématique que le
présent et sans parier sur la
transcendance. La réflexion dès
lors n'est pas nécessairement
l'expression d'un
“ divertissement ” ou d'une
“ rationalisation ”.
L'intellectuel qui s'institue
oracle et, ainsi oriente la
question, ne joue pas forcément
le jeu ; ou bien il représente
le pouvoir, ou bien il en
appelle aux dieux, à une
totalité de pensée, à la
nécessaire fiction mais de ce
fait il s'inscrit encore dans
une position. Cf. A. BRUSTON et
Michel MAFFESOLI, La
domination sans fard, Action
concertée de recherche urbaine.
Université des Sciences Sociales
de Grenoble, U.E.R.
Urbanisation-Aménagement, 1974,
pp. 184-185.
[15]
K. MARX, Lettre à son père,
op. cit. Appendices, p.
1376.
[16]
F. NIETZSCHE, la Volonté,
livre II, t1, pp. 297-298, in
J.M. BESNIER, p. 348.
[17]
Ville situé à proximité de
Grenoble, à une trentaine de
kilomètre, en direction de Lyon,
au pied du massif pré-alpin de
la Chartreuse - lieu de
fabrication de la liqueur de
Chartreuse, à la frontière des
“ terres froides ”, à la sortie
du Y Grenoblois et au porte du
Sillon Rhodanien.
[18]
M. WEBER, dans Le savant et
le politique, souligne cette
distinction qui met en conflit
le souhaitable et le
nécessaire. l’éthique de la
responsabilité à l’éthique de
la conviction.
[19]
Cf. sur ce point le travail
d’Étienne BALIBAR, Sur
la dictature du prolétariat,
François Maspero, coll.
“ Théorie ”, 1976.
Cf. Cornelius CASTORIADIS,
« Valeur, égalité, justice,
politique : de Marx à Aristote
et d’Aristote à nous », in
rev. Textures, 75/12-13, p. 9.
[21]
O.S. : ouvrier spécialisé,
manœuvre, “ manard ” - O.Q. :
ouvrier qualifié - O.P. :
ouvrier professionnel à un
certain échelon, de 1 à 4.
Après surgit le contremaître, la
figure du compromis, l’agent de
maîtrise.
Nous avons bien conscience ici
de reprendre un concept à G.H.
Mead qui permet ainsi de
considérer et penser des
patterns de changement, une
imposition symbolique de l’idée
du changement à partir de ce qui
en signifierait concrètement la
possibilité : carnaval, fête et
transgression en tout genre,
comme une récupération positive
des valeurs de marginalité. Nous
y revenons par la suite dans
l’analyse des impositions, tant
sur la Villeneuve que sur
l’Arche-Guédon.
Fédération des Œuvres Laïques.
Cf. Gérard DEHIER,
Représentations sociales et
« moments utopiques » La
quête d’un « pattern »
d’indépendance : enfance,
militance et habitance Tome I :
Retour sur une position,
le même et le proche. Tome
II : Utopologie habitante, au
loin… Université de Nantes :
U.F.R. Histoire et
Sociologie,
discipline : sociologie, Le 21
juin 1999.
Cf.- France-Culture, Lundi
10.01.1994, entretien entre
Antoine Spire et Jean
Ellenstein.
Cf. Henri BERGSON, un des sujets
de philosophie du Bac en 1967.
Sur la question du paradoxe
comme pseudo-contradiction cf.
P. WATZLAWICK, J. WEAKLAND, R.
FISCH, Changements: paradoxes
et psychothérapie, Seuil,
1975 ; Yves BAREl, Le paradoxe
et le système: essai sur le
fantastique social, P.U.G.,
1979. ; Autour d'Yves BAREL,
Système et paradoxe, Seuil,
1993.
Cf. Ph. BERNOUX, Un travail
à soi, Privat, 1981.
_______________________________________________________________________
Elisabeth Lisse
Docteur en sociologie Angers
Soi et/ou l'autre : à qui sert
la sociologie
« L’idée de frontière ou de
traits, avec un dedans et un
dehors, un ici et un ailleurs,
parait insuffisante. C’est
l’espace d’entre-deux qui
s’impose comme lieu d’accueil
des différences qui se
rejouent. »
D. Sibony, Entre-deux.
L’origine en partage. Paris, Le
Seuil, 1991, P 13
Il y a une trentaine d’années,
j’ai découvert l’existence de la
sociologie en faisant des
études pour devenir éducatrice
spécialisée. Un professeur
passionné va me transmettre son
intérêt pour cette discipline
et, en même temps, pour le
maoïsme. Pendant de nombreuses
années, Mao, Marx, Engels, « la
révolution culturelle »
chinoise, l’émancipation des
femmes… et la sociologie
resteront associés. J’accèderai
à la littérature sociologique
par une premier ouvrage, resté
gravé dans ma mémoire :
« L’origine de la famille, de la
propriété privée et de l’Etat »
de Friedrich Engels. Au fil des
années, la sociologie n’a cessé
d’enrichir les questions qui me
passionnent autour des rapports
que les hommes nouent entre eux,
la manière dont ils les
organisent, ce qui se joue entre
les individus et le collectif…
J’ai ainsi poursuivi ma route
accompagnée par la sociologie et
l’ethnologie. Ce compagnonnage
s’est fait pendant une quinzaine
d’années plutôt en dilettante à
travers des ouvrages, des
conférences, des rencontres…
Puis, j’ai repris un cursus
universitaire tout en
travaillant en prévention
spécialisée, comme éducatrice de
rue auprès de populations
habitant des quartiers
disqualifiés. A petits pas,
après quinze ans sur les bans de
la faculté, j’ai soutenu une
thèse en sociologie en 2005 sous
la direction de Joëlle Deniot.
Cette recherche avait pour sujet
les modes de vie en quartiers
populaires et elle s’intitule :
« On est quoi nous ? D’une
génération à l’autre des vies au
sein de la cité Ney».
Je suis actuellement salariée de
l’Association régionale des
instituts de formation en
travail social (ARIFTS), à
Angers. Cet emploi à temps
partiel, (80%), me laisse un peu
de temps pour poursuivre des
recherches en sociologie.
En 1996, j’engage une première
étude auprès des habitants d’une
cité populaire que j’ai nommé
Ney. Je souhaite, alors,
comprendre le processus de
stigmatisation de cette cité et
entendre les résidants parler de
leur vie quotidienne. Mes années
de pratique professionnelle,
comme travailleur social, m’ont
apporté des connaissances sur
les milieux populaires, mais mes
recherches en sociologie vont
infléchir mes interprétations
sur les pratiques observées. Si
toute recherche change le
chercheur, je n’ai pas échappé à
cette règle. Les rencontres, la
lecture de travaux, dont ceux de
Richard Hoggart, qui conservent
une place particulière dans les
auteurs qui m’ont marquée, ont
contribué à modifier mon regard
sur les milieux populaires, le
travail social et le métier
d’ethno-sociologue. Bien
qu’officiellement sociologue,
c’est à la croisée de
l’ethnologie et de la sociologie
que j’ai cheminé. J’ai fait des
emprunts à ces deux voisines
complémentaires afin d’observer
et de recueillir le point de vue
des acteurs et de les analyser.
J’ai ainsi tricoté diverses
disciplines pour inscrire des
histoires singulières dans des
histoires collectives, dans un
contexte social. Dans ce voyage
à la rencontre d’autres hommes,
d’autres cultures, j’ai tenté de
franchir les frontières. J’ai
ainsi redécouvert d’autres
disciples des sciences humaines
et sociales. Pour essayer de
comprendre des humains
différents et semblables,
l’ethnologie, la sociologie,
l’histoire, la géographie, la
philosophie, la psychanalyse, la
psychologie… se conjuguent. La
notion d’inconscient, par
exemple, est présente dans les
travaux de nombreux
anthropologues et notamment chez
Marcel Mauss.
J’ai ainsi navigué avec plaisir
dans la transdisciplinarité et
j’ai été encouragée et
accompagnée dans cette voie par
Joëlle Deniot. Cette femme
passionnée et passionnante va
m’ouvrir d’autres portes,
d’autres analyses et l’accès à
de nombreux auteurs.
Un cheminement : quelques
étapes…
Mon long apprentissage du métier
d’ethno-sociologue est jalonné
de tâtonnements, de découvertes,
de rencontres… Chemin faisant,
des doutes se sont installés,
j’ai perdu des certitudes et
gagné d’autres convictions.
L’immersion…
Pour faire mes premiers pas dans
la cité Ney et faciliter la mise
en place d’un processus
d’interconnaissance, j’ai
déambulé, observé, écouté,
rencontré des personnes,
participé à des fêtes, assisté à
toutes les réunions, épluché
intégralement quarante cinq ans
de presse locale, réalisé des
entretiens… J’ai choisi une
approche plutôt ethnologique.
J’ai « traîné » pendant 8 mois
et mis mon nez un peu partout.
Ces déambulations m’ont permis
d’entretenir des contacts, de
repérer les lieux, d’observer
des manières d’être et de faire,
de commencer une observation
concrète de la vie sociale de
« faire partie du paysage »…. Ma
place s’est construite dans la
durée et elle s’appuie sur une
succession d’interactions.
Le premier enseignement de
cette étude est de constater que
l’histoire de cette cité
illustre le processus classique
de disqualification des
quartiers populaires. On peut
observer des moments de
ruptures associés au traitement
social et une lente
détérioration des conditions de
vies des habitants et de leur
réputation. Cette dégradation
est liée à la massification du
chômage, aux arrivés de
populations dépendantes des
aides sociales, mais surtout aux
préjugés attachés aux ouvriers,
aux étrangers, aux pauvres et
aux gens du voyage sédentarisés
dans cette cité.
Cette recherche m’a permis de
m’interroger sur les mécanismes
de production d’une identité
collective, (à partir d’une
histoire commune, d’un mythe de
l’origine, d’une stigmatisation
collective, de la désignation de
bouc émissaire, de
l’appartenance à une même
catégorie sociale, au partage de
pratiques semblables…).
L’identité d’une grande partie
des habitants de cette cité
semble diluée dans un collectif.
Cette représentation homogène de
la population fixe l’histoire et
les modes de vie d’une manière
altérée et partielle. J’ai
ainsi retrouvé ce que Maurizio
Gribaudi relevait dans
les quartiers ouvriers de Turin
au début du siècle dernier.
L’unité revendiquée occulte la
diversité et répond à une
rationalisation à vocation
interne (faciliter la vie
quotidienne) et externe (se
valoriser et se protéger).
La bonne distance…
La fin de cette étape marque un
tournant dans mon apprentissage
et suscite l’apparition d’une
question autour de la place de
l’ethno-sociologue : quelle est
la « bonne » distance ? Durant
une année, j’ai pris beaucoup de
plaisir à m’immerger dans la
cité et à m’en imprégner.
Déchargé du rôle de travailleur
social, j’ai tenté d’être à
l’écoute de la connaissance
ordinaire, me laissant aller, au
gré des rencontres et des
occasions. Cette approche m’a
ouvert de très nombreuses portes
mais la proximité avec les
habitants a, sans doute en
partie, orienté mes observations
et mes interprétations vers ce
qu’ils souhaitaient me montrer :
leur unité, leur qualité, leur
homogénéité, leur « esprit de
cité », leur vie de
« villageois »…
Le temps…
Au fil de cette recherche, j’ai
pris conscience de l’importance
du temps. J’ai d’abord été
attentive aux différences entre
les personnes rencontrées, des
gens d’autres catégories et moi
avant d’identifier les
similitudes. Ces habitants
disqualifiés, stigmatisés, se
sont, d’abord présentés comme
faisant partie du groupe des
résidants. Ils ont mis en avant
des caractéristiques
valorisantes avant de pendre le
temps de parler de leur vie avec
plus de détails et plus de
nuances. En privilégiant ce qui
unit les habitants et ce qui
collectivement les distingue
d’autres catégories sociales, ne
risque-t-on pas de faire des
habitants des quartiers
disqualifiés des êtres à part,
de les isoler, d’autonomiser une
catégorie sociale, de présenter
les quartiers populaires comme
des entités séparées, des
isolats humains, de produire de
l’étranger, de les maintenir à
distance et ainsi alimenter le
discours ambiant qui les extrait
du corps social ?
Pour retrouver du singulier dans
les histoires des habitants, de
la nuance, de la diversité, de
la différence au cœur de cette
unité revendiquée, et pour aller
voir plus en profondeur ce que
signifie vivre au quotidien dans
cette cité, j’ai choisi
d’utiliser un autre outil
méthodologique : le récit
biographique. C’est « un choix
idéologique (…) qui valorise la
subjectivité »,
c’est « une méthodologie engagée
et participative dans laquelle
le sociologue, comme individu
social, ne se retire pas
derrière le paravent fictif de
la neutralité et de
l'objectivité. »
C’est aussi un choix qui
m’inscrit dans une filiation
avec les apports de sociologues
de l’école de Chicago.
L’histoire de quatre générations
de la famille Lavoix est le
support de ma thèse. Pour cette
étude j’ai repris des questions
laissées en suspens : Comment
vit-on aujourd’hui dans cette
cité ? Quels sont les points de
vue des habitants sur la manière
dont ils sont perçus ? Quel sens
donnent-ils à leurs pratiques ?
Qu’en est-il de la transmission
des systèmes de valeurs et des
références identitaires ?
J’ai rencontré les membres de
cette famille durant sept
années. Je les ai observés au
milieu de leurs proches et de
leurs voisins, tout en
maintenant des contacts avec
d’autres personnes de la cité
afin de saisir des pratiques
culturelles.
J’ai observé et écouté des
propos sur des vies en train de
se vivre, sur les problèmes du
moment, le quotidien, les
pratiques ordinaires, les ragots
de la cité et ceux de la
famille. La durée permet
d’approfondir les relations et
d’enrichir les matériaux, de
prendre en compte la diversité
et de nuancer les propos. Durant
ces années, mon interlocutrice
privilégiée sera Annick, la
grand-mère et j’ai fait le choix
de lui restituer mes analyses au
fur et à mesure. J’ai pris en
compte ses remarques, ses
commentaires, ses interventions,
ses interprétations même si mes
analyses contredisent parfois
ses points de vue.
Dans le recueil de cette
histoire de vie, une étrange
relation s’est installée entre
la sociologue et l’enquêtée
privilégiée. L’évolution de
cette relation est révélatrice
de mon processus d’apprentissage
du métier d’ethno-sociologue.
Soi et l’autre…
Les premiers entretiens ont posé
les bases de ce qu'Annick a
appelé « notre travail ».
Son histoire doit servir de
support à ma thèse de
sociologie. De son côté, elle
attend un renvoi, une analyse de
ce que je comprends. C'est un
travail à deux, chacune y trouve
un intérêt, chacune apporte son
savoir. Au cours des mois, je
suis entrée progressivement dans
un univers qui n'est pas le
mien. La relation s’est
personnalisée et les réticences
se sont amenuisées. La première
année, nous partageons une
relation de travail. Nous
maintenons une certaine
distance ; il est possible que
la ritualisation de ces moments
et la présence du magnétophone
officialisent la rencontre et
entraînent une certaine maîtrise
des affects.
En racontant sa vie, Annick
prend du recul avec celle-ci.
Elle fait un effort de
transmission, de compréhension
et de précision. Avec une
certaine empathie, je tente de
m’approcher suffisamment de sa
vie et, par moment, de lutter
contre un certain
ethnocentrisme.
Mais pour reprendre les propos
de Ferrarotti « Chaque interview
biographique est une interaction
sociale complexe, un système de
rôles, d'attentes,
d'injonctions, de normes et de
valeurs implicites. (...) Cette
interaction doit être prise en
compte ainsi que les attentes
des deux interlocuteurs. »
Nous passons en quelques mois du
vouvoiement au tutoiement et du
salon à la cuisine. L’atmosphère
est studieuse. Attentive à mes
questions, c’est parfois avec
humour qu’elle me les renvoie ou
me répond : « Tu ne pourrais
pas téléphoner tes questions la
veille ? » Elle me rappelle
ainsi « la brutalité de la
méthode d’interview, qui exige
du locuteur une réponse
immédiate, univoque et bien
entendue. »
Au fil des mois, j’aperçois les
petits faits, les petits gestes,
les petites histoires du
quotidien… des relations avec
les enfants, les amis, les
voisins…
La démarche biographique
m’oblige à m’adapter en
permanence au terrain. Elle
nécessite une souplesse, des
improvisations, un tâtonnement
et une remise en cause
régulière.
C’est un travail de construction
et de réfutation des hypothèses
qui demande un va-et-vient entre
les observations, les paroles et
les interrogations. Les données,
l’analyse et la place du
chercheur sont à réajuster.
Après une année d’écoute
compréhensive, je ne peux pas
rester silencieuse et
observatrice lors des passages
des voisins, des amis et des
membres de la famille. Ce
silence pourrait peser et être
interprété comme de l’irrespect
et une manière condescendante de
regarder. Etre là ne suffit plus
et« rien ne sert de s'effacer,
de regarder de biais, de baisser
les yeux, de prendre un air
modeste, de se faire tout petit
et oublier, nul ne croira que
vous n'avez pas d'opinion sur le
sujet qui vous occupe, ni de
préférence aucune ».
Je tâtonne autour d’une
frontière entre implication,
engagement et distance. J’insère
un peu de ma propre vie dans
l’espace d’intimité qui m’est
ouvert. J’occupe une position
difficile à définir ; ni tout à
fait étrangère, ni vraiment
familière.
Annick lit, corrige et commente
les premières ébauches de mes
analyses. Elle découvre que lire
sa vie n’est pas la même chose
que de la vivre. Elle dit : « ça
fait un peu misérabiliste,
surtout dans mon histoire.
Mais c’est ça, tu ne peux pas
inventer. Mais quand on
le vit, on ne se rend pas
compte. Mais en le lisant…
C’est un peu misère, mais
c’est ça pourtant. (…) Je
me vois comme tu le marques. »
Ce va-et-vient, entre
l’énonciation et le travail sur
l’énoncé, est un temps de
recherche de sens qui ne peut
pas se réduire à la conscience
qu’elle en a, ni à son analyse.
« Tout ne peut être expliqué par
les narrateurs eux-mêmes. (...)
Pour tout un chacun, il est bien
difficile d’avoir une totale
clairvoyance en ce qui concerne
sa propre vie. »
Ce travail d’interprétation sur
l’énoncé est un exercice de
co-construction, chacune de nous
analyse la situation en étant à
des places différentes.
Nous poursuivons notre route.
Annick a « bien voulu accueillir
« l’étrange » indiscrétion d’une
sociologue, puis accompagner son
interprétation ».
Certaines informations ont été
suggérées, dites à demi-mot,
extirpées, parfois transmises
par d’autres personnes.
Annick est parfois en désaccord
avec ce que j’écris. Mais, je
n’écris pas à sa place et je
conserve ma lecture des
événements qu’elle me raconte.
Le temps qui passe joue un rôle
de variable de contrôle des
données. Les points de vue
recueillis à différents moments
se modifient, se complètent et
semblent parfois
contradictoires. Ils donnent
accès à une meilleure
compréhension de la complexité
des situations et des personnes.
Le temps évite de figer des
attitudes et permet d’entendre
des choses qui s’avouent au
détour d’une conversation.
Annick donne beaucoup à voir,
elle joue le jeu tout en gardant
son jardin secret. J’ai ainsi,
de temps en temps, entr’aperçu
des portes semi-ouvertes que je
n’ai pas forcées.
Une relation s’installe où
circulent de la reconnaissance,
de la compréhension et de la
complicité. Annick repère
parfois ma naïveté et mes
préjugés. D’observatrice, je
deviens observée et sujet de
commentaires.
La durée ouvre l’accès à la vie
privée et dans un va-et-vient
entre proximité, empathie et
distance critique, l’affectif
s’est infiltré. Des deux cotés,
nous tentons de garder une
certaine distance mais « ce que
l’on sent et ce que l’on analyse
intuitivement ne s’inscrit
jamais sur une bande magnétique»
écrit Jean François Laé.Curieusement,
on repose sans cesse les bases
de cette relation, sans évoquer
oralement le désir de
reconnaissance qui en est le
ressort. « N’est-ce pas là ce
qui régit quasiment toutes les
relations humaines ? Qui
entretient longtemps des
relations avec un interlocuteur
qui ne lui accorde aucun crédit,
aucune attention, qui ne le
valorise pas ? »
Dans la relation
enquêteur-enquêté,
s’enchevêtrent les dimensions
institutionnelles, affectives et
culturelles. Comme dans tout
travail ethnologique, le détour
par une culture un peu
différente de la sienne renvoie
à des interrogations sur son
propre groupe social. Cette
recherche de compréhension de
l’autre entraîne la mise en
question de soi. Tous les thèmes
abordés sont des supports à
cette réflexion : éducation,
croyances, rapport au corps,
fonctionnement familial et
social… La rencontre de deux
univers proches et différents
soutient la réflexion. La
distance sociale provoque des
surprises et révèle
l’ethnocentrisme. « On persiste
à se servir de son ego pour
interpréter la société et
vérifier ses interprétations.
(…)L’ego est l’élément essentiel
de la recherche anthropologique.
C’est, dans une large mesure, en
observant son propre ego en
action (...) que le chercheur
« découvre » la culture qu’il
étudie (…) C’est là la limite et
la force de l’anthropologie. »
Cette recherche m’entraîne à
parler de moi autant que des
autres. Lorsque j’interroge les
transmissions familiales et
culturelles dans la famille
d’Annick, je questionne ma
propre histoire. Son histoire
personnelle rencontre, s’oppose
et se compare à la mienne, nos
valeurs se croisent et se
juxtaposent parfois. Cette
relation nous fait travailler
toutes les deux et nous
renseigne sur notre histoire,
nos pratiques et nos catégories
de perception. Par un jeu de
comparaison, de similitude et de
différence, je suis prise dans
l’objet d’analyse. Pour
reprendre la proposition de
Philippe Laburthe-Tolra, « le
terrain éduque et modifie
l’anthropologue ».
Cette quête de l’autre et du
semblable, cette recherche de
l’universel et du particulier,
est en fait une quête de soi.
Inévitablement, lorsqu’on
observe et interroge les
pratiques des autres, on
interroge les siennes. Lors de
l’analyse et de l’écriture,
l’autre chez soi, et, soi chez
l’autre, sont toujours présents.
L’interprétation est prise dans
une recherche du semblable et du
différent. Sans cesse
reviendront des questions telles
que : est-ce que tout le monde
ne réagit pas comme ça ? Est-ce
propre à la personne
interrogée ? Est-ce lié aux
conditions de vie ? Est-ce
propre aux milieux populaires ?
Comment est-ce que je réagirais
dans une situation semblable ?
Je me situe où ? Pourquoi cet
intérêt pour les cultures
populaires ?
La fragilité de
l’interprétation…
La sociologie et l’ethnologie
sont une aventure humaine à la
rencontre de soi et de l’autre.
« Le savoir de l’homme sur
l’homme est inséparable du
cheminement de l’être individuel
qui le découvre. »
Le chercheur doit se retourner
vers sa propre histoire et sa
situation. Il est obligé de
maintenir une vigilance critique
et se demander s’il n’est pas
entrain de parler surtout de
lui. Ce constat sous-tend mes
interrogations sur la fiabilité
de certaines analyses
sociologiques. Cette question
est d’autant plus importante
que, lors de mes recherches,
l’instabilité des situations des
gens rencontrés et le temps long
d’observation et d’échange,
m’ont entraînée à modifier sans
cesse mes interprétations. Dans
la durée, les situations
changent, les individus se
présentent différemment et les
évènements passés sont parfois
remodelés, réinterprétés en
fonction de la situation
présente. Au fil des mois et des
années, ma perception des
situations s’est affinée. A
travers ces témoignages, j’ai
perçu la complexité de l’humain,
ses contradictions, ses nuances.
Au cours des années, j’ai eu
souvent envie d’arrêter
d’entendre les personnes afin
d’éviter qu’un nouvel évènement
ne vienne remettre en question
mes analyses. Chaque semaine a
amené son lot d’anecdotes, mais
aussi d’évènements nouveaux, de
tensions, de conflits, de
réflexions sur des vies en train
de se dérouler. Par exemple, au
fil des années et en fonction de
leur situation et de celle de
leurs proches, j’ai pu constater
l’instabilité et la diversité
des discours tenus sur le
travail. J’ai observé des
modifications de situations
individuelles ou collectives
générant un réajustement des
pratiques. C’est, par exemple,
le cas de certains couples où
l’amélioration des ressources et
le travail régulier masculin les
ont recentrer autour du pôle
privé, voire vers un repli sur
la famille nucléaire. Cette
modification n’est cependant pas
présente dans tous les couples.
Avec les Lavoix, j’ai perçu
l’équilibre précaire dans lequel
ils sont en permanence. J’ai
ressenti la fatigue que la
précarité entraîne pour chacun.
Ils soufflent peu, pour se
protéger d’un avenir incertain,
ils « tendent le dos » comme
dit Annick. Rien ne semble
acquis. Je comprends que
l’attente de ce qui va arriver
est aussi teintée d’espoir ;
d’un espoir d’un lendemain
meilleur. Tout peut arriver ;
même gagner au loto ! Je
comprends aussi qu’ils
s’accordent des pauses,
savourant certains instants.
J’ai compris que la précarité
économique pèse sur les
relations sociales et ne
contribue pas toujours à leur
sérénité. J’ai ressenti avec
force que « ces gens-là » sont
souvent sur la brèche ; s’ils
baissent les bras, s’ils
arrêtent de se battre, s’ils
s’apitoient sur leur sort ou
s’ils s’isolent, ils se
fragilisent. La proximité avec
les Lavoix m’a permis de
ressentir ce qu’est la
précarité, d’éprouver des
émotions face à des évènements
douloureux qui parfois semblent
s’accumuler. L’affectivité, les
émotions, (les leurs et les
miennes) et la durée ont été des
sources d’analyse de leur
situation. Pour ce type de
recherche, pour ouvrir des
portes de compréhension, j’ai
perçu l’importance de l’empathie
de l’ethno- sociologue avec les
personnes qui sont les sujets
d’étude ; à condition de ne pas
être trop près ! Le principal
obstacle à l’interprétation
n’est pas qu’une question de
distance affective mais surtout
d’ethnocentrisme, de
représentations et de
confrontation de valeurs, qui
influence de toute façon
l’analyse.
Les savoirs indigènes…
L’enquête de terrain a ainsi
alimenté ma réflexion sur les
conditions de production de la
connaissance ethnologique et
sociologique et sur le rapport
aux savoirs. Mes recherches ont
été l’occasion de faire
l’expérience d’une confrontation
des savoirs. Je suis arrivée
dans cette cité, avec un passé
de travailleur social ayant
arpenté pendant 15 ans d’autres
quartiers populaires. Je savais,
intellectuellement, que la
présentation de soi est
différente suivant
l’interlocuteur, mais j’en ai
fait l’expérience. La finesse
des analyses proposées par des
jeunes hommes de cette cité,
m’a, par exemple, étonnée. J’ai
d’abord pensé qu’ils étaient
plus matures que les jeunes
d’autres quartiers avant
d’accepter que je n’étais plus
l’éducatrice face à des
personnes jouant le rôle
assigné de jeunes « en
difficulté ». Devant la
sociologue, ces jeunes hommes
faisaient part de leurs savoirs
sur leur vie dans leur cité.
J’ai ainsi expérimenté les
effets d’un changement de statut
(travailleur social, sociologue)
sur les modalités des relations
et les contenus de
l’énonciation : écarts dans ce
qui est dit, montré, cherché,
compris, vu, abordé, évité…
Fidèle à la tradition
ethnologique, je considère les
« savoirs indigènes » comme
ayant une valeur scientifique et
« l'informateur, comme un
informateur mieux informé que le
sociologue qui l'interroge ».
Lors de mes échanges, Annick
Lavoix, par exemple, a émis des
analyses qui rejoignent parfois
celles d’éminents sociologues.
Elle a aussi formulé des
réflexions qui remettent en
question les miennes ou les
complètent. Avec elle, je
découvre que le narrateur et
l'interrogateur deviennent
partenaires d'un processus de
créativité commune. Il est
évident que « la collecte du
récit est une véritable
« maïeutique. »
Enquêteur et enquêté sont
engagés dans une « aventure du
savoir »
et dans une co-production de
sens. Dans cette relation, notre
position est dissymétrique.
Mais c’est la situation
d’enquête, qui la rend
dissymétrique et non le savoir.
Les places de l’enquêteur et
l’enquêté sont différentes et
des jeux de pouvoir traversent
cette relation. Alternativement,
celui qui pose des questions,
celui qui choisi ses réponses,
celui qui est en position
d’attendre… peut se sentir en
position de domination. Plus que
la différence de catégorie
sociale des deux interlocuteurs,
la situation crée de
l’inégalité. La position sociale
de l’intervieweur, le statut de
chercheur, est cependant un
préalable a ce type de rencontre
et lui donne une légitimité.
Des sujets féminins ? Être
« une » ethno -sociologue ?
Mon apprentissage est jalonné de
rencontres et celles-ci,
étrangement, sont très
majoritairement féminines.
Est-ce lié au fait que je sois
une femme ou à mes sujets de
prédilection ? Lors de mes
recherches, sur les modes de vie
au sein de la cité Ney, j’ai
recueilli surtout le point de
vue de femmes. En dehors des
adolescents et de certains
jeunes adultes, les hommes de la
cité ont été discrets. Ils ont
surtout évoqué le travail, le
chômage ou l’histoire de la
cité. Ils se sont peu exprimés
sur leur vie familiale et encore
moins sur leur intimité.
Peut-être faut-il être un homme
pour entrer davantage dans les
réseaux masculins et établir une
certaine complicité. Peut être,
comme le dit Numa Murard, que le
récit masculin est avant tout un
récit de travail et qu’il est
difficile de recueillir leur
point de vue sur leur vie
familiale, surtout lorsqu’ils ne
travaillent pas. On peut penser
que les hommes ont intériorisé
des normes de définition du
masculin et des sujets
masculins.
Ces interrogations ont été
réactualisées lorsque j’ai
entrepris une recherche sur les
besoins des parents en
situations professionnelles
précaires, pour faire garder
leurs enfants de 0 à 12 ans.
Cette étude s’inscrit dans le
cadre du programme européen
EQUAL Marguerite qui a pour
objectif de favoriser la
conciliation de la vie
professionnelle et de la vie
familiale, et de tendre vers
l’égalité entre les femmes et
les hommes. Cette recherche
s’est appuyée sur le constat que
l’accès difficile aux modes de
gardes des enfants est un frein
au travail féminin et que les
emplois proposés aux mères peu
qualifiées sont fréquemment
associés à de bas salaires, des
temps partiels et des horaires
atypiques.
Dans ce programme européen est
notifiée l’obligation de faire
participer les usagers à la
recherche. Respectant le cahier
des charges, j’ai formé un
groupe de parents à l’entretien.
Ce sont en fait six femmes qui
ont répondu à cette proposition.
Elles habitent un quartier
populaire de la ville et ont un
emploi précaire et/ou des
horaires de travail atypiques
ou sont en congé parental. Nous
avons élaboré ensemble la grille
d’entretien, mis en place une
permanence hebdomadaire pour
échanger avec toute personne
intéressée par le sujet et
organisé des réunions avec des
parents et des professionnels.
Lors des permanences, je serai
accompagnée des six femmes
investies dans cette recherche.
Elles ont réalisé la majorité
des cinquante entretiens qui ont
permis de recueillir le point de
vue de parents, de repérer leur
organisation, leurs difficultés,
leur ressenti, leurs
propositions… J’ai ensuite
poursuivi l’analyse des
entretiens après avoir échangé
avec les apprenties enquêteuses.
Nous avons confronté nos
connaissances. Pour cette
recherche-action, je me suis de
nouveau appuyée sur « les
savoirs indigènes ». Un des
intérêts de la participation de
ces mères a été de profiter de
leurs réseaux mais aussi de
leurs savoirs sur la
problématique du travail
précaire et de la garde des
enfants. J’ai ainsi affiné la
grille d’entretien à partir de
leur point de vue, des
réflexions qu’elles
recueillaient auprès de leurs
proches, de leur interprétation
et de la confrontation de nos
différentes représentations.
Nous avons, par exemple, eu un
très long débat sur les raisons
qui font que certains parents
acceptent ou non de faire garder
leurs enfants à leur domicile.
Ce débat a porté sur le rapport
à l’intimité, au propre et au
sale, à la honte, à l’image de
soi… Avec une question
récurrente : N’est-il pas aussi
difficile de confier son
logement que ses enfants à un
étranger ?
Lors de cette étude, une
nouvelle fois, je n’ai rencontré
que des femmes y compris chez
les professionnelles. (12 mères
participeront aux réunions, 18
viendront discuter à la
permanence et 50 seront
interviewées.) Toutes ces mères
ont des emplois avec des
horaires atypiques ou/et
irréguliers ou/et à temps
partiel, faiblement rémunérés.
N’avoir entendu que des femmes
est lié en partie aux modalités
de recueil des coordonnées de
parents acceptant de nous
recevoir
mais surtout au fait que la
question de la garde des enfants
reste l’affaire des femmes. Lors
des entretiens à domicile,
certains hommes sollicités ont
laissé leur femme répondre. Dans
leurs propos, les mères
rappellent que les frais de
garde sont pensés en fonction de
leur salaire et non celui de
leur conjoint. C’est
« l’argent de la mère » et
pas celui du couple qui finance
la garde. Une femme dit « mon
métier doit payer ma garde ».
L’enquête montre que ces mères,
qui veulent ou qui doivent
travailler trouvent des
solutions de garde souvent
insatisfaisantes. Elles
entraînent une absence de
sécurité et de sérénité, une
succession de personnes
différentes auprès des enfants,
une absence de respect du rythme
des enfants, une très forte
culpabilité des mères… On
s’aperçoit aussi que la garde
d’enfant est précaire ou très
onéreuse dès que les parents ont
des horaires de travail
irréguliers ou atypiques. Cette
recherche montre aussi
l’incohérence de l’organisation
des différents modes de garde
des enfants. Le découpage
s’opère en fonction de l’âge des
enfants. Il n’est pas toujours
judicieux car il ne prend pas en
compte les fratries. Faute
d’harmonisation des horaires,
par exemple, il est possible de
faire garder un enfant de moins
de trois ans avant 7 heures
mais que fait-on de celui qui
est âgé de 4 ans ou de 6 ans ?
J’avais rencontré précédemment,
dans la cité Ney, des jeunes
mères qui avaient renoncé à
chercher un emploi. Compte tenu
de leur peu de qualification,
celui-ci risquait d’être
précaire, mal rémunéré et à
horaires atypiques. Ces femmes,
qu’elles travaillent ou non ont
les mêmes désirs : ne pas être
isolées, avoir leur indépendance
notamment financière, ne pas
être chez elles toute la
journée, avoir une certaine
stabilité matérielle… Ces mères
de la cité Ney avaient renoncé à
travailler et elles avaient mis
en place d’autres stratégies
pour répondre à leurs
aspirations : se déclarer
officiellement seules pour
percevoir « leurs » aides
sociales et être indépendantes
financièrement, entretenir
quotidiennement un réseau de
relations et de solidarité,
sortir de chez elles… Mais leur
choix se faisait au détriment
des hommes. Pour bénéficier des
aides, pour anticiper les
risques d’instabilité, elles les
évinçaient en partie de la
sphère familiale. Les hommes
avaient du mal à trouver leur
place.
Quels que soient
les choix et les stratégies
mises en place, vie familiale et
précarité sont difficiles à
concilier.
La sociologie au service de
qui ?
Une
autre question fondamentale
imprègne ma réflexion : à quoi
sert la sociologie ?
L’ethno-sociologie est, pour
moi, une aventure à la rencontre
de soi et de l’autre. Les
recherches sont, il me semble,
des supports d’échanges. Elles
sont autant d’occasion de
combattre les représentations
sociales, les idées reçues sur
les « autres ».
Le
sociologie et les
représentations sociales : Le
peuple des sans…
Ce
sont surtout les représentations
sociales véhiculées sur la
population des quartiers
populaires qui m’ont mobilisée.
Je souhaite apporter ma pierre à
l’édifice de la connaissance des
milieux populaires. « Ces
gens-là » sont aujourd’hui
nommés par le manque : de
culture, d’organisation,
d’éducation, de goût, de
ressources, de prévoyance, de
repères… Les terminologies
actuelles sont porteuses de
représentations qui ressemblent
à une nouvelle déclinaison des
« classes dangereuses ». On
retrouve une étonnante
similitude avec les discours du
XIXè : hygiénistes,
paternalistes, moralisateurs et
colonialistes. Le vocabulaire
est souvent issu des discours
médiatiques et politiques. Peut
être qu’un travail d’invention
de mots est à impulser avec
l’aide, sans doute, de nos
collèges linguistes, latinistes
ou hellénistes. On peut penser
qu’il existe des mots mais que
les sociologues ont perdu une
certaine distance face à
l’utilisation que les médias en
font, (population à problème
voire problématique, problème de
l’immigration, diversité,
inemployable, exclus, quartier
sensible, mixité sociale,
banlieue…).
L’attention portée à la vie des
membres de la famille Lavoix,
m’a ouvert des portes
d’interprétations d’expériences
sociales d’une population
résidant dans une cité
populaire. Cette famille
singulière est inscrite dans un
espace disqualifié, celui de la
cité et dans une catégorie
sociale. Ses manières d’être et
de faire remettent en question
les discours tenus sur les
habitants des quartiers
populaires. Elles attestent,
notamment, d’une persistance de
traits culturels spécifiques des
milieux populaires pauvres : la
solidarité, la dignité,
l’honneur, la différenciation
marquée des rôles hommes et
femmes, la place centrale des
mères, la capacité à vivre
l’instant, une sociabilité de
proximité, un ancrage
territorial résidentiel, un
maniement de l’humour … Ces
modes de vie reposent sur le
primat du collectif sur
l’individu, sur la protection
des leurs et la solidarité
contrainte. L’appartenance à un
groupe familial et de voisinage,
la protection offerte par
ceux-ci, l’incitation au
conformisme, les expériences
partagées et la proximité
sociale et spatiale permettent
la reproduction de certaines
pratiques sociales et des
valeurs qui les soutiennent. On
identifie des valeurs et des
manières de vivre qui forment un
socle stable et sont transmises
à travers les générations, sans
être pour autant statiques. Les
manières d’être et de faire sont
réajustées aux conditions de vie
actuelle et laissent place à des
écarts individuels. Comme pour
chacun d’entre nous, ces
pratiques culturelles s’appuient
sur des modèles hérités,
l’expérience de chacun, les
normes du groupe d’appartenance
et les interactions avec la
société. Les évolutions sont
celles de la société actuelle,
tant sur le plan démographique,
politique, qu’économique.
Certaines sont liées aux progrès
de la technique et des sciences.
On observe ainsi une progression
du confort, une diminution des
familles nombreuses, une
augmentation du niveau scolaire,
une émancipation des femmes, une
baisse de l’influence du PC, un
éloignement du politique, une
mutation dans les formes de
militantisme… On repère aussi
des stratégies qui s’adaptent
aux évolutions des politiques
sociales. Les modifications sont
le fruit de choix individuels et
collectifs dans un éventail des
possibles. Chacun a sa manière
d’emprunter au passé des
matériaux, des valeurs, des
modes de vies, des systèmes de
relations, dans lesquels il
puise et qu’il réactualise.
L’ampleur du chômage a cependant
déstabilisé les références
identitaires masculines. Le
chômage massif et la précarité
économique ont renforcé la place
centrale des femmes au détriment
de celle des hommes. La
modification du marché du
travail prive les hommes d’un de
leurs rôles traditionnels, celui
de travailleur nourrissant sa
famille. L’identité masculine
est renvoyée à un modèle
essentiellement défini autour du
travail et de l’autorité. Cette
référence permet de conserver
une place pour chacun et
d’orienter les relations mais
elle rend le rôle de certains
impossible à tenir. Un grand
nombre d’hommes de la cité ne
gagne pas sa vie et ne peut plus
être à la hauteur des attentes.
La situation sociale actuelle
les met dans une situation de
dette permanente.
Cette population n’est pas
homogène, la cité abrite à la
fois des gens travaillant plus
ou moins régulièrement, des
retraités et des allocataires de
prestations diverses. Un grand
nombre d’entre eux vit en
équilibre précaire. Si les
solidarités humaines sont le
ciment de la vie d’une majorité
des habitants de la cité, elles
ne peuvent générer, à elles
seules, une réelle stabilité
sociale. En situation de
vulnérabilité, les personnes
rencontrées restent cependant
attachées, incluses,
« affiliées » à la société. Si
elles ne sont pas sans repère,
elles ne sont pas non plus
passives, résignées ou exclues,
contrairement aux
représentations véhiculées dans
les médias. Elles sont
inscrites dans la société. Leurs
pratiques montrent avant tout
que leur modèle culturel n’est
ni complètement dépendant, ni
complètement autonome du reste
de la société. Il s’inscrit dans
un système culturel national
avec des écarts, des différences
et des similitudes. Les manières
d’être et de faire montrent
leurs connaissances du
fonctionnement de notre société,
des règles sociales et des
réglementations diverses avec
lesquelles ils savent jouer.
Elles confirment leur
inscription dans la société
française et leurs facultés
d’adaptation. Le chômage, la
pauvreté ou l’habitat en cité
disqualifiée ne sont pas
synonymes d’une rupture sociale.
Leur situation renvoie les gens
de Ney au sein des fractions
précarisées des milieux
populaires.
Loin d’une conception binaire de
la société opposant les exclus
au inclus, les « in » et les
« out », la vie des résidants de
cette cité se laisse appréhender
dans une dialectique du proche
et du lointain. S’il n’y a pas
d’homogénéité culturelle au sein
de la société française, il n’y
a pas, non plus, de
discontinuité, de rupture, entre
les modes de vie des habitants
de la cité et ceux des autres
catégories sociales. Pour
reprendre les propos de Georges
Devereux, chercher à comprendre
une culture est « une manière
d’appréhender à la fois les
composantes particulières et la
configuration générale du monde,
de l’homme ou de son espace
vital ».
La
sociologie : « un dialogue entre
les classes sociales. »
L’ethno-sociologie participe à
la compréhension des humains
mais je m’interroge sur la
destination des travaux. Les
recherches sont-elles au service
des populations observées, des
pouvoirs publics, du grand
public, d’un nombre restreint de
chercheurs ou de sociologues ?
Les personnes qui ont été les
sujets de mes recherches sont
des co-constructeurs de sens.
Ils sont les premiers
dépositaires d’éléments
d’analyses que je peux apporter.
C’est pourquoi, comme de
nombreux sociologues, j’ai
décidé de restituer mes
conclusions aux gens
rencontrées. Cette démarche
reflète un choix éthique :
échanger avec les individus
concernés à partir des analyses
auxquelles je suis parvenue. Il
limite les discours « sur eux »
et tente des discours « avec
eux ». Cette restitution
participe au processus de la
connaissance collective et peut
apporter une contribution à une
meilleure compréhension de leur
situation. La demande faite par
des résidants d’un quartier
populaire en est une
illustration. Ils m’avaient
sollicitée pour faire une
conférence et animer un débat
afin de tenter de comprendre
pourquoi il y a un écart très
important entre ce qu’ils vivent
au quotidien et les discours
médiatiques tenus sur les
quartiers populaires. Une femme
a conclu la très longue soirée
en disant : « finalement
notre quartier, c’est juste un
quartier ouvrier, pourquoi il ne
le disent pas ? »
Restituer, est aussi une manière
de s’acquitter en partie d’une
dette. Comme tout ethnologue,
j’ai le sentiment d’avoir une
dette envers la population de la
cité Ney qui m’a laissé
observer, fouiller, noter. La
dette est encore plus importante
envers Annick et sa famille.
Pendant sept ans, je les ai
observé au milieu des leurs. La
restitution de mon travail est
sans doute inconsciemment, une
sorte de contre don, un moyen de
me dédouaner d’une partie de ma
culpabilité. De la même manière,
j’ai restitué les conclusions de
la recherche sur les gardes des
enfants, aux cinquante femmes
qui avaient accepté de
participer.
Ces recherches, j’ai choisi de
les restituer aux populations
concernées mais aussi aux
salariées de différentes
institutions et aux
représentants des pouvoirs
publics locaux. Je constate que
la demande d’éclairage
sociologique est parfois
ambivalente. Les pouvoirs
publics sont parfois en
recherche de recettes, de
confirmation de leurs
représentations, de valorisation
de leur action, plus que de
connaissances. L’ethnologie et
la sociologie permettent
cependant la confrontation des
points de vue et de
l’expérience. Elles offrent une
lecture de notre société et
peuvent introduire de la
complexité, de la diversité, de
la nuance dans le débat
politique. Pour reprendre les
propos de Reisman, la sociologie
est pour une part « un dialogue
entre les classes sociales. Elle
montre aux gens les modes de vie
de fractions de la société avec
lesquelles ils n'auraient jamais
eu de contact autrement. »
Même si ce dialogue n’est pas
toujours facile, les recherches
peuvent permettent de prendre du
recul, de changer les
représentations et de sortir de
certains clichés. A un moment où
les écarts se creusent au sein
de la société,
les sociologues peuvent ramener
la question des quartiers
populaires sur le terrain
politique, en réintroduisant au
centre des débats les grande
thématiques sociologiques sur
les inégalités, la
stratification sociale, les
antagonismes de catégories
sociales... Aujourd’hui, avec la
massification du chômage, ces
thématiques ont été remplacées
par un clivage entre population
fragilisée et privilégiée et le
chômeur est renvoyé à une
responsabilité individuelle ou a
une explication par le milieu.
L’heure n’est pas aux
interrogations sur les facteurs
de dérégulation sociale qui
risquent de perdurer. Et, pour
reprendre les propos de Robert
Castel : « il semble plus facile
et plus réaliste d’intervenir
sur les effets les plus visibles
d’un dysfonctionnement social
que de contrôler le processus
qui l’enclenche, parce que la
prise en charge de ces effets
peut s’effectuer sur un mode
technique, tandis que la
maîtrise du processus exige un
traitement politique. »
Pour conclure, je crois que
l’ethnologue, le sociologue, les
chercheurs en sciences humaines,
sont des passeurs de ce qui
n’appartient pas toujours à leur
propre histoire mais à notre
humanité. Cette conviction est
un des messages transmis par
Claude Lévi Strauss.
__________________________
Dans les travaux regroupés sous
le titre de Sociologie et
anthropologie, Marcel Mauss
affirme à de multiples reprises
la nécessité d’une étroite
collaboration entre la
sociologie et la psychologie. Il
fait régulièrement référence au
concept d’inconscient, notamment
dans Analyse et explication
de la magie. Il écrit
ainsi : « En magie, comme en
religion, comme en linguistique,
ce sont les idées inconscientes
qui agissent. » Paris, PUF, 1989
(1950) p 109.
M. Gribaudi, « Les diversités et
les conflits potentiels (...)
étaient minimisés et contrôlés
rituellement sur le plan public
de l'interaction sociale pour
permettre - dans un implicite
pacte de « fondation » -
l'existence de ce tissu
d'échanges et de relations
quotidiennes dans lequel
convergeaient, bien que dans des
mesures différentes, les
exigences de beaucoup d'acteurs
sociaux. » Itinéraires
ouvriers, espaces et groupes
sociaux à Turin au début du XXè
siècle, Paris, EHESS, 1987,
p 167 et p 168.
M. Catani et S. Maze, Tante
Suzanne, Paris, Méridiens,
1982, p 27.
N. Quéloz,
« L’approche biographique en
sociologie : essai
d’illustration et de synthèse »,
in Cahiers de l’IHTP,
7, 1987, pp.47-63,p
48.
Si
raconter sa vie c'est,
évidemment, sélectionner des
événements et des personnes,
réaménager sa vie en gommant les
passages incohérents, peu
glorieux... Si c'est un travail
de reconstruction, « les point
saillants du récit de vie
relèvent essentiellement de la
cohérence des choix sociaux
opérés. De la structure de vie
sociale du sujet se dégage
précisément des répétitions et
des constantes énumérées,
constantes qui permettent de
dessiner un mode de vie, une
éducation, des valeurs, une
unité idéologique, vérifiés par
la cohérence renouvelée des
choix du sujet. » Louis Vincent
Thomas dans la préface de
Tante Suzanne, op. cit,
« C’est l'assemblage plus ou
moins cohérent, plus ou moins
fluide, d'éléments quotidiens
concrets (un menu gastronomique)
ou idéologiques (religieux,
politiques), à la fois livrés
par une tradition (celle d'une
famille, d'un groupe social) et
réactualisés au jour le jour à
travers des comportements
traduisant dans une visibilité
sociale des fragments de ce
dispositif culturel, de la même
manière que l'énonciation
traduit dans la parole des
fragments de discours. Est
"pratique" ce qui est décisif
pour l'identité d'un
usager ou d'un groupe, pour
autant que cette identité lui
permet de prendre place dans le
réseau des relations sociales
inscrites dans
l'environnement. » Mayol in M.
De Certeau, L. Giard, P Mayol,
L'invention du quotidien. 2.
Habiter, cuisiner, Paris,
1994, p 18.
D’une « acculturation à
l’envers », « d’une attitude qui
tente de saisir par l’intérieur
le sens qu’(elle) donne à (son)
comportement ». F. Laplantine,
« La description ethnographique »,
Nathan, 1996, est cité par
P. Laburthe-Tolra, Critiques
de la raison ethnologique,
PUF, 1998, p 5.
F. Ferrarotti, Histoire et
histoires de vie : la méthode
biographique dans les sciences
sociales, Paris, Méridiens
Klincksieck, 1983,
p 52.
J. F. Laé, Travailler au
noir, Métailié, 1989, p
16.
« L’objet
se construit peu à peu, par une
élaboration théorique qui
progresse jour après jour, à
partir d’hypothèse forgée sur le
terrain. Il en résulte une
théorie d’un type particulier,
frottée au concret, qui n’émerge
que lentement des données »
J. P. Kaufmann,
L’entretien compréhensif,
Paris, Nathan, 1996, p 22.
A. Gotman, « La
neutralité vue sous l'angle de
l'E N D R », in A.
Blanchet, ( dir.), L'entretien
dans les sciences sociales,
Paris, Dunod, 1985, pp
149-182.
A. Madec, Chronique familiale
en quartier impopulaire,
Thèse de doctorat de sociologie,
Paris VIII, sous la direction de
LAE Jean-François, 1996, p 337.
J. Deniot, Ethnologie du
décor en milieu ouvrier. Le bel
ordinaire, Paris,
l’Harmattan, 1995, p 21.
J. F. Laé « Les
perceptions et les intensités
relationnelles débordent
complètement le poids des mots ;
bien plus, elles les pilotent»,
op. cit., p 19.
(…) Dans la vie ordinaire, on ne
s’interroge pas en permanence
sur ce maintien des relations.
Tant qu’elles ne troublent pas
le cours de l’existence, on
empile, le plus souvent, les
séquences en ne sachant plus
très bien pourquoi on entretient
des relations amicales avec une
telle personne plutôt que telle
autre. » A. Madec, Thèse,
op. cit., p 39.
A. Cohen, « La tradition
britannique et la question de
l’autre », in M. Ségalen
( dir.), L’autre et le
semblable, Paris,
Presses du CNRS, 1989, pp
35-52, p 48.
P. Laburthe-Tolra, Critiques
de la raison ethnologique,
Paris, PUF, 1998, p 16.
J. Jamin, Le texte
ethnographique. Argument,
Etudes rurales, janvier-juin,
97-98. Cité par G. Althabe,
J. Cheyronnaud et B. Le Wita,
« L’autre en question », in
M. Ségalen ( dir.), L’autre
et le semblable, op. cit.,
pp 53-60, p. 54.
D. Bertaux, « L'approche
biographique : sa validité
méthodologique, ses
potentialités », Cahiers
internationaux de sociologie,
n° 69, 1980, pp 197-225, p 219.
« La collecte du récit est une
véritable « maïeutique. »
(...)Narrateur et narrataire
sont des partenaires qui se
trouvent situés dans un rapport
dialectique qui est celui de
l'interrogation socratique.
(...) Le document produit est
bien issu de l'interrogé, mais
l'interrogation est, elle, issue
de l'interrogateur. » S.
Clapier- Vallandon, J. Poirier,
P. Raybaut, Les récits de
vie, Paris, PUF, 1989,
(1983), p 52.
C. Petonnet et M. C. Pouchelle,
« Le rôle de l’ethnologue dans
les sociétés », in M. Ségalen
(dir.) L’autre et le
semblable, Paris, Presses du
CNRS, 1989, pp. 183-191, p 191.
Alain Blanchet, l’entretien
dans les sciences sociales,
Paris, Dunod, 1985
Cette
recherche a fait l’objet d’un
rapport, intitulé : « Diagnostic
partagé : situations
professionnelles précaires :
quelles solutions pour l’accueil
des enfants de 0 à 12 ans. »,
Association Petite enfance,
Angers, 2007.
Les coordonnées des personnes
interrogées ont été transmises
par des structures de garde
d’enfants, l’ANPE, une
association d’aide à domicile,
par l’intermédiaire des réseaux
amicaux dans le quartier et des
femmes participant à la
recherche.
E. Lisse « Monoparentalité et
sociabilité féminine.
Apprentissage du rôle de mère en
cité populaire » in
anthropologie de l’école,
Ethnologie Française, paris,
PUF, Octobre 2007/4, pp 733-741.
G. Devereux, Essais
d’ethnopsychiatrie générale,
Paris, Gallimard, 1977, (1970),
p 365.
Dans ses travaux, Georges
Devereux différencie le modèle
culturel universel, qu’il
appelle « méta-culture » et qui
va de pair avec notre humanité
commune, et les différentes
cultures qui en sont « une
version particulière »
Ibidem.
Reisman est cité par H. Becker,
« Biographie et mosaïque
scientifique », in
Actes de la recherche en
sciences sociales, n° 62-63,
juin 1986.
Voir les travaux de
l’observatoire de la pauvreté
sur les écarts grandissants
entre le revenu moyen et le
revenu médian en France.
R. Castel, « Les pièges de
l’exclusion », in Lien
social et politiques R.I.A.C.,
34, Automne 1995, pp 5-21, p 17.
_________________________________________________________________
Yves Gérin
psychologue clinicien Amiens

L'hypothèse d'une crise
identitaire de la psychologie
Théorisation ,
professionnalisation, impasses
Analyser
la situation actuelle de la
psychologie française nous
conduit à nous interroger sur la
spécificité de la
professionnalisation du
psychologue, essentiellement
clinicien
.C 'est, à partir de cette
perspective centrale, envisager
une grave crise
institutionnelle, transversale,
dont l’expression manifeste, le
conflit entre cognitivistes et
cliniciens, recouvre, en fait,
différents aspects intriqués et,
d'abord , du fait de la
confusion des registres,
théoriques et
pratiques, complexes et
difficiles à formalise
Alors qu’au cours de la première
moitié du XX° siècle se
développait, aux États-Unis, une
psychologie comportementaliste,
la profession de psychologue
n’existait pas en France. La
psychologie restait une
discipline relativement
marginale; soumise, d'une part,
à
L’emprise idéologique de
l’ordre et des pratiques
médicales, de l’autre, à la
prégnance d'un enseignement
universitaire où elle n’était
qu'un secteur de la philosophie.
Pour essentiels qu'ils soient,
les développements relatifs à l
'oeuvre de Janet et à la pensée
Freudienne ne pouvaient
évidemment concerner une
profession toujours inexistante.
.L'époque restait celle d’une
conjoncture intellectuelle,
historique, sociologique et
politique, ou l’avènement de
pratiques psychologiques de
terrain n’était pas encore
identifiable. Leur spécificité
n’était pas reconnue et le
cadre scientifique, sanitaire
de l’époque ne pouvait annoncer
leur implantation de masse, dont
on sait qu'elle interviendra
ultérieurement.
Les bases épistémologiques et
théoriques de la psychologie
actuelle sont cependant déjà
présentes. Des débats ont lieu
qui préfigurent les rivalités
actuelles et annoncent une
psychologie irréversiblement
divisée et sous tension. En écho
à la pensée Freudienne émergent
des oppositions entre
psychiatres, psychanalystes,
psychopédagogues et tenants
d’une psychologie universitaire
expérimentaliste. Des
oppositions qui, pour autant,
n’empêchaient pas le
regroupement, au nom du
signifiant psychologie, de
spécialistes et
chercheurs soutenants des
options divergentes ayant,
chacune, leurs propres réseaux
de chercheurs et leurs
publications spécifiques. . Peu
structurée, la psychologie se
constituait à partir d'un
regroupement hybride reposant
sur le consensus sociologique et
politique d’experts qui
restaient, cependant, au plan
théorique, en désaccord. C'était
surtout à partir du dépassement
de certains points de vue
rétrogrades et conservateurs,
médicaux, psychiatriques,
éducatifs, pédagogiques, que
s’établissaient les contours
flous d’une communauté
intellectuelle et
institutionnelle. Une situation
dont on constate qu'elle est
toujours d'actualité.
Ce cadre
historique va déterminer
l’évolution récente de la
psychologie, dont la situation
contemporaine exprime
concrètement la
déstructuration et l'absence
d'unité. Il s’agit, en fait, de
situer l ‘irréversible de
l'aspect paradigmatique
de ruptures fondamentales
devenues impossibles à
élaborer. .L 'écart semble
définitif entre un ensemble de
démarches praticiennes, proches
du travail social,
psychothérapie, pratiques
d'approfondissement socio
éducatif, et le secteur de la
recherche investi par les
sciences neurologiques,
biologiques, psychiatriques,
éventuellement la linguistique,
la philosophie de l’esprit.
Soit entre la psychologie
praticienne et clinique et une
psychologie qualifiée, à partir
de critères objectivants, de
scientifique .L 'institution
universitaire semblant
toutefois, paradoxalement,
sociologiquement, résister.
Davantage que le champ de
pratiques fragilisées et
morcelées ou les psychologues
évoluent souvent dans la
précarité et la dépendance. *
Aussi manifeste et crucial
qu'il soit, cet éclatement de la
psychologie apparaît
cependant peu lisible, voire
refoulé.
Ce qui a pour effet d’annihiler
les tentatives et initiatives,
universitaires et
professionnelles, dont
l’objectif serait de restaurer
la place et la lisibilité
sociale de la psychologie, de
son enseignement et de pratiques
en dette de cohérence. Davantage
que des oppositions frontales,
engageant théorie, éthique,
pratique,ce qui parait, au fond,
dominer est l 'impression d'une
confusion, d une difficulté et
même d 'une incapacité majeure à
structurer et articuler des
discours et pratiques en
fonction des exigences et
attentes sociale .Les
différences épistémologiques
fondamentales, les profondes
antinomies sous disciplinaires,
l 'empirisme des pratiques ,
paraissent ainsi devoir
entretenir une représentation
trompeuse, faussement unitaire,
un pseudo irénisme, entretenus
par la résistance à admettre,
tous secteurs confondus, une
vulnérabilité .
Parmi les multiples éléments
permettant d’analyser une
situation complexe, sont,
exemplairement, à retenir l’idée
d'une relation historiquement
ambiguë du champ de la
psychologie clinique à la
médecine, les conditions
toujours précaires de
l’autonomie scientifique et
praticienne, la variabilité et
l'incompatibilité des différents
idéaux théoriques, l’enjeu
constitué par la proximité
méthodologique et technique de
la psychanalyse.
Université Formation Lisibilité
sociale.
La
création, en 1947, d’une licence
de psychologie, puis celle des
diplômes spécialisés
correspondants marque, au plan
universitaire, la création
statutaire de l’autonomie de la
psychologie. Elle s’accompagne
de celle de laboratoires
spécialisés, le CNRS, attribuant
des contrats de recherches aux
psychologues recrutés.
L'orientation était, selon leur
intitulé, sans
équivoque:"psychologie et
psychophysiologie", conforme à
une logique comportementaliste
toujours, au sein de la
psychologie, dite
"scientifique"et de laboratoire,
très largement dominante. La
recherche officielle en
psychologie reste, il faut le
rappeler, actuellement intégrée
au domaine des sciences du
vivant, où son identité
apparaît, au demeurant, malgré
tout, menacée.
Si l’autonomisation de la
psychologie universitaire, son
accès au statut de discipline
magistrale, intégrant les
sciences humaines et se séparant
de la philosophie, a constitué
un temps essentiel de
reconnaissance sociale, cette
création ne s’est réalisée que
dans un environnement spécifique
n’admettant pas l’émergence
corrélative d’une dynamique
professionnelle et praticienne.
De multiples malentendus,
tensions, une carence
identitaire, des impasses
techniques et méthodologiques,
institutionnelles, allaient
logiquement et définitivement
faire chroniquement symptôme.
Lequel résultait d’une carence
originaire d’ordre,
probablement, méthodologique,
relative à l’organisation, la
signification,
l’institutionnalisation des
pratiques.
La période de l’après guerre
était ainsi celle de la
nouveauté d'un enseignement
universitaire, d’une formation,
mais aussi de l 'attribution de
diplômes dont la
finalité sociale, technique,
professionnelle ne répondait pas
à des objectifs clairement et
techniquement définis.
Si l’on pressentait la notion
d'un champ spécifique
d’exercice, scolaire, social,
médical, offrant logiquement des
débouchés,les conditions en
restaient complexes, empiriques,
soumis à une commande sociale
éloignée de l 'université. Un
hiatus apparaissait,
irrévocablement, entre
enseignement, recherche et des
pratiques vouées à la
discontinuité, sinon la rupture
(1).
L’idée, en devenir, d’une
pratique psychologique,
soignante et relationnelle,
clinique, sans doute
évaluatrice, se faisait jour.
Qui devait intégrer la pratique
des tests Alors que La place
des tests, question complexe et
polémique, apparaissait comme
nécessaire Qui serait celle
d'une connaissance empirique du
sujet, dont le statut serait
complémentaire à l’approche
médicale.
La reconnaissance de l’acquis
universitaire restait faible et
l’impression de para
médicalisation dominait .Au
diagnostic et soin médical
pouvait faire écho une démarche
complémentaire, peut être
subsidiaire, utile plutôt
qu'indispensable.
C est dans ce contexte
historique que les psychologues
vont essayer, à partir de
l’emprise du discours médical,
de construire une nouvelle
pratique relationnelle où il
s’agirait d'admettre la place du
sujet, sa vie psychique, mais
aussi sa relation aux
institutions.
De nouvelles attentes
apparaissaient de la part d’une
société en quête
d'accomplissement et de
productivité ou le regard sur
la maladie admettait désormais
l’inadaptation, l’échec, le
handicap. Le sujet atteint dans
son psychisme n’était plus
seulement malade, il était aussi
celui qui, ne pouvant
s’inscrire dans l’idéal
institutionnel et social,
appelait une nouvelle forme
d’écoute et de sollicitude.
Inscrite dans la mouvance des
nouveaux idéaux de l’après
guerre, l’attention au sujet en
souffrance impliquait donc, au
delà du regard médical et
psychiatrique, la nouveauté de
l 'écoute de "l’homme en
situation" que, le premier,
Lagache définissait (2).Le
programme était explicite. Il
s'agissait de conseiller,
guérir, éduquer, prévenir et
résoudre les conflits. Mais
aussi de conseiller et soigner
psychologiquement. Une démarche
qui, tout en restant proche de
la psychiatrie, se voulait être,
en même temps, une improbable
synthèse de la psychanalyse, de
la psychologie, de certains
critères expérimentaux et
diagnostiques, des tests. La
mise en place d'une pratique
psychologique annonçait
l'ambiguïté des fonctions de
conseil et de soin auxquelles
les psychologues ne pourraient,
par la suite, jamais déroger.
Celles ci allaient proliférer.
Au cours des années soixante,
intervient le phénomène,
essentiel autant qu'original, de
la diffusion massive de l
ensemble des pratiques
psychologiques et,
distinctement, psychanalytiques.
Ce qui constitue
sociologiquement, l’expression
d’un nouveau statut pour la
psychologie, à propos duquel
il convient d’admettre un
éloignement essentiel du
discours de la psychologie
universitaire .La complexité,
souvent inextricable des liens
psychologie universitaire,
psychanalyse, s’installe et
devient une donnée historique et
épistémologique fondamentale.
De ce développement,
différencié de la psychologie
universitaire ainsi qu’à un
autre niveau, de la psychanalyse
et de la psychologie
praticienne, émerge, au moins
pour partie, la vulgarisation
et l’empirisme des pratiques.
Lesquelles entretiennent, en
définitive, un rapport ténu à la
formation universitaire, avec
tous les paradoxes d'une
situation spécifique ou l’acquis
d'un savoir diplômant ne
s'appliquait que de manière
aléatoire à l’exercice
professionnel. Abstraction et
séparation, l’autonomie
universitaire de la discipline
annonce une difficulté
fondamentale à théoriser ce que
parait recouvrir le champ
d'exercice des psychologues (3).
Il n 'y aura, évidemment,
pas de définition univoque,
cohérente et rigoureuse, mais de
multiples évolutions
singulières, fréquemment
individuelles, toujours
étroitement dépendantes de
l’espace social
d’intervention. Institution
scolaire, travail social,
psychiatrie et santé mentale,
travail et recrutement, hôpital
et laboratoire, justice ,
exclusion, constitueront
diverses figures de l 'évolution
professionnelle de psychologues
dont la pluralité évoquera
aussi, contradiction et
émiettement, singularité et
'individualisme .En définitive ,
malaise identitaire, coexistence
plus qu'intégration .Le corpus
théorique de la discipline, l
'unité d 'objet, tendront à se
désagréger du fait des aléas du
terrain et de ses multiples
contraintes . Un contexte ou
l’idée d’unité et de rigueur
méthodologique disparaîtra,
par exemple, à partir, de la
polyvocité et de l’inflation de
la démarche d’entretien.
Se situer dans l 'actualité de
la pratique des
psychologues nous conduit à
inverser la perspective basique
selon laquelle ils reçoivent et
travaillent la demande du
sujet. Ils ne reçoivent de
demandes de sujets qu'en
fonction de l’adresse de leurs
lieux d’exercice (4).
Elles sont complexes, recouvrent
et orientent, sinon occultent,
la problématique du sujet en
souffrance. Il s 'agit ainsi de
se positionner par rapport à
l'échec social, au sens large, à
l 'expression des symptômes de
la rupture du lien social et ses
corrélats , violence, passage à
l 'acte, toxicomanie,
marginalité, détresse économique
.C'est, en cela, le remède aux
crises de la famille, de la
filiation , du travail, le
recours systématique à l
'appareil judiciaire et
administratif, qui deviennent l
'argument d'un
travail diversifié ou le
psychologue est appelé à
résoudre concrètement la
situation conflictuelle de
malaise développée par un sujet
aux prises avec les aspects
complémentaires et intriqués des
conflits psychiques et sociaux
.En position de travail avec le
sujet mais aussi de soumission
au terrain et , de plus en
plus,confronté à une clinique
psychosociale,le psychologue est
dans l 'obligation d'admettre
la mission consistant à
resituer un sujet en souffrance
psychique dans le cadre général
de la cohérence et de la
fonctionnalité des institutions.
Ce qui amène à s’interroger sur
l'aspect, particulièrement
compliqué, de l’abord clinique
d'un sujet confronté à la
désaffection d’idéaux
humanitaires, à la perte de
certaines valeurs filiales de
transmission, au nouvelles
formes, insidieuses ou brutales,
de déni de la subjectivation
mais aussi, à contrario, à la
nécessité de respecter les
critères de gestion adaptative
du social. A une indéniable
mutation des structures du
social ou apparaissent de
nouvelles expressions des
comportements individuels, aux
évolutions conjointes des
symptômes névrotiques ou
psychotiques, correspond la
nécessité, pour le psychologue,
d’admettre la mission
d'inventer une position et une
place, ce à, quoi la formation
universitaire ne saurait
préparer et n’est pas, par
ailleurs, sans soulever
d’importants problèmes
déontologiques et d’éthique. .
S'il y'a donc diffusion de la
psychologie, celle ci ne
recouvre pas exactement
l’expansion correspondante d’un
champ professionnel soumis à des
contraintes et paradoxes souvent
dissuasifs ou redoutables. Ce
qui est une question politique
puisqu'il y a à reconnaître la
question de la gestion de la
confrontation du sujet psychique
aux défaillances
institutionnelles, celles de
multiples dérives
psychologisantes et de
l’éloignement ou de l’impasse
témoignée, à ce propos, par les
universitaires.
Le psychologue n’écoutant,
selon une certaine idéologie
normalisante du soin,
la souffrance qu'aux fins de la
réduire, sinon de la nier. S'il
s’agit du travail d'un réel
historique s'exprimant de
manière concrète et contingente
sur un sujet éprouvant la
souffrance liée au rejet, au
délaissement, au refus
d’admettre certaines exigences
qualifiées d'irrecevables, de
multiples dérives
psychologisantes, la complexité
mise en jeu, situent donc, par
rapport au terme psychologie, la
nécessité d’adjoindre ce que
serait l’hypothèse conjointe
d’une clinique du social (5)
L’expansion, au sein du discours
universitaire, d’un enseignement
axé sur les sciences cognitives
a, logiquement et de plus en
plus, acquis une influence
accrue sur la pratique des
cliniciens. Elle ne va
nécessairement dans le sens
d’une clarification de celle ci,
telle qu’elle était développée à
partir du discours
psychanalytique. Elle contribue
à la réapparition des domaines
traditionnels de la psychologie
des comportements, de la
performance intellectuelle,
toujours difficile à associer à
une perspective de travail sur
le symptôme et l’opacité du
sujet psychique .La place prise
par l’explication cognitive tend
ainsi à accroître le conflit
méthodologique et
épistémologique et, surtout,
déstabiliser des professionnels
toujours en recherche de
supports et repères.
. Ce qui contribue ainsi, de
manière insidieuse et détournée,
à dénoncer et détruire une
psychologie clinique
praticienne devenue science
sociale dont la pertinence,
révolue ou suspectée, serait
expulsée par l’attente
pragmatique des effets et
résultats objectivants de
nouveaux courants expérimenta
listes et comportementalistes
exploitant l’observation des
conduites et comportements.
Avec, en ce sens, la
neutralisation de la dimension
subversive engagée par un sujet
dénonçant la défaillance des
institutions et de leurs
interférences.
Compléxité et ambiguité des
demandes
Insister
sur la dépendance du psychologue
aux institutions nous introduit
,logiquement ,à l 'inverse de la
position d 'un psychologue hors
institution ,qui serait alors
un psychanalyste ; à l 'idée d
'une référence à l 'idéal social
et institutionnel d'une guérison
ou, en tout cas,d' une
pacification.
Guérir, soigner, traiter le
handicap puis accompagner,
prendre en charge et même
instituer un protocole
compassionnel, prévenir et
comprendre les problèmes
sociaux, le psychologue admet
deux registres structurellement
disjoints de demandes. La
demande qu'on lui adresse et
celle adressée par le patient.
Ce qui en résulte devenant une
demande hybride de
psychologie transformant
profondément la simplicité du
modèle initial fondateur de la
relation clinique duale. Il
s'agit d’autre chose, soit d'une
inscription originale parallèle
ou subsidiaire à l’adresse du
médecin, de l’enseignant, du
travailleur social, du juge .La
consultation admettant alors une
dimension d'expertise supposée,
conforme à l’administration et
gestion du médical, du social,
du judiciaire.
Approfondir ce que recouvre ici
la nouvelle configuration de la
demande nous éloigne
radicalement de la psychanalyse.
S’il s’agit de travailler
avec"l’autre», c’est avec l
« autre » du social, mais pas
nécessairement avec celui de
l’inconscient. Psychologue et
patient sont tous deux
assujettis, à partir des
dispositifs psychiatriques,
médicaux et sociaux, à la
banalisation du traitement
social d’un "problème"à la
définition sommaire qu'il
s’agirait de subvertir. Effet
de demande, de nomination,
désignation, la marque
diagnostique et médicale évolue
vers un processus de lecture
assouplie ou l’intervention du
psychologique devient alors
dangereusement proche de
l’idéologie de la
psychologisation.
A la demande adressée au
psychologue fait écho l’audience
massive acquise par une
discipline remplissant certains
besoins paradoxaux, peu en
rapport avec la scientificité
originale et qualifiante
émanant de l’ordre
universitaire. Référence
dominante, la psychologie
constitue un appoint aux champs
scolaires, médicaux, sociaux,
qu’il faut distinguer
fondamentalement de l’exigence
inaugurale de l’axe et de
l’ambition du travail clinique
et psychopathologique avec le
sujet. Un certain discours
psychologique exerce, à ce
propos, une emprise
considérable dont la teneur
participe aussi de l’idéologie,
de la croyance, d’une
vulgarisation relative. Un
contexte ou l’expansion ne doit
pas faire illusion puisqu'il est
aussi celui d'un dangereux
affadissement de la rigueur des
pratiques. Où les questions
idéologiques portant sur le
contrôle social retrouvent leur
pertinence et actualité (6).
Les orientations universitaires
restent, dans cette conjoncture,
structurellement, éloignées des
attentes sociales et de la
difficulté des praticiens à
inscrire leur pratique
Ce que devrait être la
reconnaissance de l avènement d
'une psychologie scientifique s
'efface derrière la nécessité
d 'une réussite liée aux
débouchés, celle ci étant
davantage effet d 'une attente
sociale de réassurance, de
création d 'un espace de parole
,de rétablissement d 'un espace
d'expression de la subjectivité,
des motifs ou la rationalité et
scientificité universitaire
n 'apparaissent pas autrement,
en amont, que par transparence.
Les recherches, la formation,
la sélectivité élitiste
constituent une logique
universitaire relativement
hermétique. Qui ne peut
cependant irréductiblement
refouler ou forclore ce qui
parait se jouer sur la scène
sociale. L’université jouant,
dans son espace et ce que
recouvre sa logique magistrale,
un rôle sélectif, contraignant
mais plutôt inadéquat à
apprécier ce qui pourra être
demandé par ailleurs aux
psychologues et à la
psychologie.
Aux demandes sociales, soutenues
à partir de la psychologie,
s’accorde un
fonctionnement original et
spécifique dont l’analyse
montre bien le paradoxe. Il
s'agit, en effet, de pratiques
extérieures et mêmes
antagonistes à la psychologie
universitaire.
Qui s’avèrent à ces titres
refoulées, ignorées ou
méconnues de celle ci. Comment
envisager l’implantation massive
des pratiques d'adaptation aux
situations, individuellement
vécues, de crises? Comment
apprécier le travail, dont
l’objet appartient au domaine de
la culture de la performance?
Comment situer l’actualité de
que R Castel annonçait déjà d’un
besoin croissant de thérapies
et, à partir de la, de ce que
nous évoquons de la
psychologisation des problèmes
sociaux?
Complexité du lien psychique,
clin ique psychanalyse
Comme il convient de le
rappeler, l’avènement de la
psychologie a correspondu aux
insuffisances de la médecine. La
résistance qu'opposent les
patients souffrant de maladies
mentales aux différents
traitements empiriques proposés,
leur non assujettissement au
corps somaticien et médicalisé,
a annoncé, comme on le sait, de
nouvelles voies. Celles dont
Freud, le créateur de la
psychanalyse, deviendra
l’initiateur paradigmatique.
L’élaboration psychanalytique
apparaît comme l’approche
indivise du sujet autorisée
par le détachement de
l’influence décisive du moi et
de la conscience puis
l'avènement de la dimension
fondamentale de l’inconscient ou
les symptômes prennent leur
origine défensive et
compensatrice. La psychanalyse
côtoie ainsi, sans s'y
confondre, la psychiatrie, Mais
les différences vont,
historiquement, s’estomper,
les disciplines se rejoignent
et les profanes rassemblent les
différents praticiens sous le
vocable"psy"*.
C'est une évolution historique
ou il faut donc situer
l’événement majeur constitué,
au cours des années cinquante,
par la création fédératrice de
la psychologie clinique. Celle
ci ayant, pour objectif, la
systématisation du rassemblement
de différentes branches de la
psychologie et de la
psychanalyse. Ou le présupposé
adaptatif de la psychologie
expérimentale,l 'adaptation, n
'est pas abandonné .Il s 'agit
d'étudier les conditions de l
environnement,les mécanismes
corrélés ; l'orientation
générale est toujours dominée
par la métaphore adaptatrice,
une recherche sophistiquée de l
'adaptation de l 'homme au
milieu(7)(8).
L’équivoque persiste. Jacques
Lacan va ainsi dénoncer la
psychologie et, apparemment,
contribuer à ce que pourrait
être l’affirmation, plus
explicite, d’une psychologie
clinique psychanalytique. Dont
la référence se rapprocherait,
non sans ambiguïté, de la
psychopathologie et, à nouveau,
de la psychiatrie.
Des enjeux théoriques et
éthiques s'annoncent. Difficiles
à discerner, ils supposent
l’approfondissement de
l’ignorance ou de la confusion à
partir de laquelle les
différentes références "psy"
vont évoluer
L’importance déterminante de la
place et du rôle de la
conscience est à mettre en
exergue. Car c'est en fonction
de celle ci que vont se
déterminer des pratiques visant
à travailler, ou non, avec un
sujet demandant une aide et un
conseil, un accompagnement, une
résolution immédiate et
ponctuelle des difficultés. Une
pratique traditionnelle, banale,
superficielle, illusoire. Une
pratique fondamentalement
contradictoire au champ de
pratiques psychanalytiques qui,
elle, repose sur du non savoir,
sur de l’ignorance. Celle du
sujet mais aussi celle du
psychanalyste, simplement
supposé savoir. Celle ou
transparaît, dans des conditions
souvent opaques, peu
explicitées, l’opposition
psychologie, psychanalyse;
psychologue, psychanalyste (9).
Le psychanalyste admet une
ignorance structurelle,
constitutive de la subjectivité.
Toute prétention à une
connaissance objectivante et
intégrale du sujet lui apparaît
comme du ressort du fantasme,
voire du délire. . Qui est
pourtant le paradigme de
l’actuel discours de la science,
l’opposé d'une
démarche recherchant, au
contraire à admettre l’ignorance
et l’assumer
Une ignorance qui n’est pas u
ne déficience, mais, surtout, la
reconnaissance d’une volonté du
moi de ne pas savoir sur et à la
place de l’autre. .Qui suppose,
la mise en place de conditions
techniques spécifiques de
travail. Question posée à la
conscience, la démarche
analytique est ce qui permet de
supposer ce que peut laisser
échapper, en tant que savoir
inconscient, le sujet .Lequel se
l’approprie. L’ignorance, le non
su, l’insu, étant alors ce qui
est refoulé et réapparaît comme
manifeste du réel de la parole.
En ce lieu du malaise du
sujet témoignant de son
refoulement est à situer,
précisément la différence avec
la psychologie, Le non savoir
est, dans le discours
psychologique, promu comme une
loi du fonctionnement du
psychisme humain et du rapport à
la réalité que, seule, en son
registre propre, peut théoriser,
la psychanalyse. Qui ne peut
s’intégrer à l’épistémologie
d'une psychologie appliquant les
critères des sciences
expérimentales aux situations
rencontrées.
L’opposition se radicalisant du
fait de l’avènement de
recherches psycho biologiques
tout à fait étrangères aux
questions d'intégration sociale
et de contextualisation. D’une
tendance lourde oriente les
recherches vers l’individu, par
exemple traumatisé, à propos
duquel ne se posera plus la
problématique incidente des
effets psychiques de la
violence sociale.
C’est qu’ils 'agit donc, malgré
tout, pour le psychologue, de
savoir, de croyance au savoir
puis, en fonction de celui ci,
de s’autoriser à conseiller .L
'appareillage particulier d’un
savoir psychologique admettant,
l’implication, dérogeant à la
neutralité ou il s’agit
d'écouter un sujet dans son
abstraction et son étrangeté.
Le psychologue applique ce qui
reste de son savoir en fonction
d'enjeux, théoriques et
politiques considérables. Ce qui
définit une position ambiguë où
il s’agit toujours, en dépit
des dénégations, de conseiller
et accompagner des sujets
conformément à certaines
exigences collectives de gestion
du malaise ambiant.
Des
perspectives aléatoires, une
discipline en crise
La situation actuelle de la
psychologie admet donc une
absence de cohérence,
ambivalence, duplicité, dont
l’expression se manifeste,
d’abord, au niveau des pratiques
.Celles ci recouvrent en fait un
champ correspondant à des
données multiples et variables
dont l’analyse montre qu'elles
actualisent des données
extérieures à l’exercice précis
de la psychologie scientifique
ou de la psychanalyse. La
psychologie s’inscrit de ce fait
dans une dépendance politique et
institutionnelle problématique
provenant de ce qu'elle répond à
certains besoins étrangers à son
objet, toutes théories
confondues Il s’agit donc de
fonction politique, difficile à
reconnaître et à formaliser. Qui
semble se développer et en
fonction de laquelle intervient
la question récurrente de la
signification des débouchés en
psychologie proposée au très
important public étudiant.
La question du recrutement des
psychologues reste, en effet, un
enjeu décisif, celui de
l’argument des débats sur le
sens et le contenu des
formations universitaires et des
recherches. Celles ci ou
apparaissent toujours des
clivages et ou on reconnaîtra
l’importance déterminante des
processus de gestion et
rentabilisation sociale et, en
ce se |