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Décors Intérieurs et
Milieux Populaires
Joëlle DENIOT
Professeur de sociologie à l'Université de Nantes
Droits de
reproduction et de diffusion réservés ©
LESTAMP
2005 |
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La
beauté n’est pas une qualité inhérente
aux choses elles-mêmes, elle existe
seulement dans l’esprit qui la contemple.
D. Hume
J'ai observé des intérieurs sans luxe, sans exotisme ou autre
rareté, écouté leurs habitants, collecté sur cinq ans plusieurs
centaines de clichés, tenté en croisant analyse ethnographique,
parole de mes interlocuteurs et support iconographique, de
restituer les sens, à fleur d'objets et d'espaces, de ces décors
du commun. Les photographies proposées ici, à nu, sans
commentaire sont donc extraites de cette longue démarche
ethnosociologique réalisée auprès de soixante dix ménages
ouvriers de la région nantaise. Les femmes accrochent leurs
canevas aux murs de la salle à manger, protègent de la
poussière, de l'usure, fauteuils ou canapés récemment acquis.
Les hommes tapissent la demeure avec des papiers peints aux
motifs densément resserrés : Les photographies produites pour
l'enquête sont ces instruments .de recueil et de témoignage de
l'état des lieux.
Mais fixer cet environnement, ce lexique physique des objets
domestiques, c'est immédiatement s'interroger sur les empreintes
culturelles qui s'y condensent, qui s'y adossent : Les
photographies explorées pour cette étude sont aussi - pièges
illusoirement réalistes -ces instruments de saisie indirecte,
fugitive de sentiments "intérieurs", d'imaginations
"intérieures", d'un rapport intériorisé à l'espace habité. A
travers l'agencement des mobiliers, des tissus ou des bibelots,
dans leurs associations, leurs mises en ordre ou au propre
circulent tacitement des codes esthétiques et moraux plus ou
moins contraints, plus ou moins marqués par le milieu social, le
milieu local d'enracinement et d'identification des habitants
rencontrés. Dans ces investissements décoratifs circulent des
manières de vivre l'intimité familiale ou conjugale, des
inquiétudes concernant l'apparence ou la simple décence du chez
soi, des inquiétudes à propos du regard des autres, sur sa
propre indignité ou sa propre bienséance.
Fabrication de l'image ou lecture de l'image oscillent ainsi
continuellement entre un repérage de l'inventaire des biens, et
un décryptage des usages, règles ou valeurs signifiées par le
biais des appropriations matérielles du logis. Ces mises au
point photographiques se veulent également évocatrices d'un
questionnement touchant à l'identité populaire des décors,
touchant à l'identité des univers de vie des ouvriers, en dehors
de l'usine, des chantiers, des collectifs militants, autrement
dit en dehors des traditions communautaires les plus légitimes
du groupe, envisagés sous le seul angle masculin
de son existence professionnelle ou para-professionnelle. On
remarque d'ailleurs sur ces images que les décors des familles
ouvrières ne livrent ouvertement aucune référence à l'univers
usinier, aucune référence aux univers syndicaux et politiques.
Seuls les plus ruraux d'entre ces ménages, accumulent toujours
les grands symboles d'une affiliation religieuse dans les
centres conviviaux de leurs logements. Mais si toutefois l'écho
de l'usine et des convictions partisanes existe bien, il est
présent en mode mineur, dissimulé dans les formes anodines du
calendrier, du lot de la tombola, du nouveau revêtement des sols
sorti clandestinement de la "boîte", de la table de télévision
fabriquée "en douce" à l'atelier.
N'a-t-on pas affaire à une classe qui tend à homogénéiser les
procès socio-techniques du travail, qui tend à homogénéiser
l'accès à un marché des produits de masse ? Peut-être s'attend -
on à trouver des intérieurs assez peu différenciés ? Or le point
de vue de l'espace privé nous fait découvrir non pas
l'uniformité des attitudes mais au contraire la pluralité des
individuations familiales inscrites à même les supports
mobiliers ou muraux. La sélection photographique exposée a tout
d'abord suivi le parti de parcourir cette diversité des
signatures, des trames, des gammes ornementales, puisqu'après
ces lentes stations de logements en logements, puisqu'après de
fréquents recours à la mémoire visuelle des lieux, l'évidence de
leurs nuances multiples est le premier élément qui, très
visiblement, s'impose.
Cette mise en évidence des contrastes s'accompagne d'un autre
choix : le privilège accordé aux perspectives en plans moyens.
Le nombre des photographies montrées étant restreint, j'ai
décidé de laisser hors champ les logiques d'agencement de
l'unité spatiale de la pièce, pour mieux cerner les détails des
surfaces et des pans décorés. Car le décor se comprend de près,
quand on s'attarde aux couleurs, aux factures des matériaux, des
objets, quand on s'attarde sur les visages, les poses des
portraits de famille, sur la tapisserie qui jauni ou se décolle.
Quelques plans rapprochés de bibelots typiques correspondent ici
à ce souhait de regard à coeur.
Dans cette optique des singularités se laisse deviner des écarts
"historiques" entre aménagements modernes ou vieillis, neufs ou
obsolètes, sans que ces disparités soient nécessairement
imputables aux écarts générationnels des habitants. On peut '-
faute de mieux - s'arranger avec des équipements d'emprunts ou
de récupérations. En effet, dans cette optique des différences
se laisse également deviner l'hétérogénéité des statuts au sein
d'un tel groupe d'acteurs sociaux : les ancrages plus citadins,
plus ruraux se lisent dans les décors ; modes de vie plus
précaires, mieux maîtrisés, sans parler des marquages nets d'une
trajectoire ascensionnelle, font signe, font traces sur les
palettes variées de ces appropriations esthétiques et spatiales.
Cependant, rien de mécanique. La stylisation la plus achevée
peut se retrouver chez l'O.S. Le relatif délaissement de. toute
embellie peut se retrouver chez l'ouvrier qualifié
résidentiellement et professionnellement stabilisé. Le
célibataire, en marge des normes de vie du groupe, peut
surprendre par le soin apporté à son logis. C'est dire que le
décor ne confie pas, au premier coup d'oeil, le secret des
biographies de ces décorants. Comme toute mise en scène, comme
tout travail d'élaboration des apparences, il tend même à
transfigurer, à exalter, à soustraire la part des
mécontentements de soi, des manques, des réassurances, des
bien-être.
Quelle que soit l'inégalité de situations de chacune de ces
familles, nous sommes là dans les décors des conforts
domestiques conquis - éventuellement de fraîche date - comme le
signale parfois la faible densité des meubles et l'absence
regrettée de tout habillement mural. Ainsi, en feuilletant
plusieurs fois cet album composé de figures et d'angles
décoratifs résolument diversifiés, fragmentés, ne voit-on pas -
de façon récurrente - au delà des contrastes immédiatement
perçus, affleurer quelque ressemblance plus interne, plus
souterraine ? Divergents, opposés, pluriels ces décors n'en sont
pas moins frères, voisins, cousins de style.
Si de ce style nous devons suggérer quelques traits, soulignons
que presque tous ces décors partagent le même besoin, le même
rêve de plénitude, la même recherche de l'effet de
densification. Embellir, faire sien, rendre toujours plus
familier, plus rassurant, plus proche son espace, en
l'occurrence veut très souvent dire ajouter les éléments aux
éléments. Abondamment, les centres des salles à manger, des
cuisines sont occupés. Traditions des tables centrales, sous
l'abat-jour, sous le lustre, sous les feux d'une lumière unique,
et dont le pôle décoratif est renforcé par cet attachement aux
toiles cirées de la semaine, aux nappes plus fragiles des jours
d'exception. Ornements des céramiques, des poteries, des fleurs
de jardin au mitan des tables, ces symboles et dispositifs de la
réunion familiale : On rencontre partout la métaphore du
redoublement des centres, des valeurs de la centralité. Dans
cette esthétique de l'appropriation comble, toute surface
mobilière, dessus de buffets ou de réfrigérateurs, à hauteur de
vue ou de plafond, peut devenir présentoirs pour toute une gamme
de bibelots de très faible valeur marchande.
Les aléas d'une telle surcharge peuvent d'ailleurs susciter des
voisinages ironiques : les souvenirs pieux se retrouvant, sur le
manteau de la cheminée, coincés entre la boîte à café et la
boîte à sel. Cette esthétique du plein se dit encore dans toute
la panoplie des habillements présents dans ces intérieurs.
Savoirs couturiers des femmes, morale ménagère et culture
d'économie guidant tous les travaux d'une utile préservation des
objets, soins coutumiers apportés aux recouvrements des murs :
l'univers de ces familles ouvrières est empli par un
foisonnement de motifs textiles et para-textiles qui, de la
tapisserie aux paravents, des tentures aux coussins cohabitent
dans l'exubérance, l'éclat de leurs couleurs, de leurs rythmes
sans souci des harmonies préétablies, en marge des codes des
esthétismes savants. Dans cette logique des enveloppements
saturés, on retrouve parfois le plafond paré de papiers peints,
le poste de télévision enfermé dans sa housse de tissu.
Quand la césure s'opère, quand les vitrines et les présentoirs
s'aèrent, se dépouillent, c'est que les habitants tiennent à
exprimer un éloignement statutaire de forte résonance dans le
milieu considéré, tel le passage du mari de son poste d'atelier
à un emploi de bureau, tel l'abandon, pour une fonction
d'encadrement, des travaux de simple exécution. Autre trait de
ce style : si les objets sont, en règle ordinaire, nombreux et
dépourvus de valeur marchande, c'est que leur valeur est
ailleurs et leur nombre signifiant. Porteurs de mémoire
familiale et familière, ils sont là en laudateurs et en témoins
de l'intensité, de la fréquence des échanges entre parents ou
amis.
Cadeaux reçus, force objets décoratifs posent les jalons d'une
intégration familiale réussie. A les suivre, se dessine, dans
le logement, une sorte de carte des réseaux parentélaires
privilégiés. La présence de la symbolique familiale supplantant
les enseignes d'un ralliement aux regroupements combatifs, aux
collectivités ludiques de la classe, la marque ouvrière de ces
décors s'en trouve minorée. Reste en ces derniers une marque
populaire dont certains paysans, certains employés peuvent se
rapprocher. Rien de très étonnant à cela, puisque, dans cet
Ouest d'urbanisation restreinte et d'industrialisation
sporadique, ouvriers et ruraux se croisent biographiquement ;
hommes ouvriers et femmes employées se marient. C'est donc à
partir de ces unités familiales mixtes des milieux d'enfance et
de vie, dans la société immédiate des proches, que s'apprennent
les modèles, que s'éduquent des goûts, que s'empruntent des
modes en matière d'aménagement de la sphère privée.
Décors tournés vers l'auto-symbolisation domestique : la
fréquence de l'usage ornemental des portraits de famille en est
la preuve la plus manifeste. De fonctionnement souvent
matrifocal - surtout lorsque les épouses ne sont pas salariées -
ces ménages ouvriers honorent au logis la figure maternelle. De
ces mères, de ces grand-mères, captées à différentes étapes de
leur biographie, on rencontre le regard éternisé, dans des
cadres soignés, placés en perspective évidente sur les buffets
de la salle à manger, sur les postes de télévision, dans le
petit meuble-vitrine du salon.
Cependant, suivant en cela le mouvement de la société globale,
le portrait des enfants, emblème du groupe familial, représente
encore l'image photographique la plus répandue. Rares sont les
familles qui, maintenant, ne disposent pas .d'au moins un visage
enfantin parent, ouvertement mis en valeur dans leur intérieur.
Enfants en costumes des grands rituels du baptême, de la
communion solennelle ; enfants jouant sur les plages : les
photos d'amateurs, plus ou moins éclairés, peuvent concurrencer
les photos du professionnel auquel on confie pourtant toujours
le soin de magnifier les quelques cérémonies initiatiques
rythmant socialement votre existence. Le "naturel" des poses
commence à se substituer au hiératisme des attitudes ; l'effigie
des individus, les traits de leur physionomie apparaissent au
détriment des portraits de groupe qui s'estompent.
Si de somptueuses expositions photographiques de la triade
familiale classique - le père, la mère et l'enfant - viennent
démentir cette proposition, on note que ces exceptions sont à
référer à des couples non citadins, d'origine paysanne, dont
l'époux, sans qualification, ne travaille à l'usine que par
défaut ... d'autres emplois possibles. Liens des décorants au
cercle des leurs. Mais aussi attachements des décorants aux
pratiques qui les identifient, aux lieux qui les enchantent.
Esthétique d'une expression sans contour ? sans ruse ? Il y a
dans ces aménagements une imagination, une logique
sentimentales de l'évocation des proximités.
Tableaux, posters, objets dont les habitants s'entourent, nous
livrent - autre trait de style dominant - l'étendard de leurs
activités favorites dans les moments les plus vivement
ressentis. Scènes de chasse, de pêche à la ligne, ombres et
feuillages des bords de rivières, séquence colorée des courses
hippiques : les tableaux, luxe ici apprécié, mais peu diffusé,
n'ont pour thèmes que les horizons des passions reconnues et
vécues par les habitants eux-mêmes. Sans effort d'allusion
légitimante à la culture lettrée, il s'agit là d'une
iconographie de pratiquants, d'amateurs : l'ouvrier des
chantiers navals contemple en privé des constructions
portuaires, des infinis marins qui ont pour lui un sens propre.
Ce sont d'ailleurs plutôt des passions d'hommes que l'on affiche
aux murs. A moins que la reproduction, par un peintre local, de
la terre, de la maison d'enfance, dans ses détails les plus
exactement conformes à la mémoire, ne vienne renouer, pour tel
couple de migrants bretons, bien des fils biographiques où la
femme peut également voir retraduite en touches de brun et
d'ocré, une part de ses paysages intimes.
Dans ces logements ouvriers, les références picturales
classiques s'introduisent bien sûr par la voie des larges
duplications lithographiques à bon marché, mais de façon plus
inattendue, elles s'introduisent récemment grâce au support des
puzzles : décors nés du jeu, de la complexité oeuvrante entre
père et fils. Peu importe la tonalité Vermeerienne ou
Raphaëlienne de l'image dans les choix offerts par le marché, le
puzzle est une affaire de détente et d'entraide entre les hommes
de la maison. Valant pour les difficultés techniques qu'ils
recèlent et non, cette fois, pour les figures, les volumes
qu'ils dévoilent, les puzzles n'en constituent pas moins un
décor de proximité : proximité des liens filiaux, des liens
paternels et des liens d'ouvrage. Pourtant, toute suggestion
d'une rêverie tournée vers l'inconnu n'est pas exclue de ces
intérieurs. Posters des soleils couchants sur la palmeraie,
posters des Afriques, des Australies lointaines sont là, chez
les plus jeunes ménages, pour rappeler, dans leurs aménagements
provisoires, transitoires, l'ironie nostalgique des rives
inaccessibles.
Mais le repère constant de l'ailleurs se lit toutefois bien mieux
dans une imagerie hispanique dont presque tous les décors sont
pourvus. Amples robes du flamenco ou de la sévillane, figurines
or, rouge et noir de la danse et de la corrida : on n'hésite pas
à se parer chez soi de tous les symboles, messages stéréotypés,
drapeaux de ces cieux presque accessibles. Témoin du voyage
réalisé ou désiré, le folklore d'Espagne est à prendre comme une
sorte d'emblème commun de l'évasion. Nous parlions précédemment
d'une occupation des centres et des métaphores de la centralité
véhiculés au sein de ces espaces. Le registre animalier,
végétal, antropomorphe d'une grande part des bibelots engrangés,
nous montre - nouvelle caractéristique de style - que ces décors
sont également construits autour des métaphores du vivant.
Les habitants goûtent la compagnie de cet "écureuil" recouvert
de feutrine dont ils caressent le pelage roux ; « J’aime bien ce
qui est sauvage » déclare un ouvrier soudeur en désignant
cette biche de plâtre peint dont l'oeil si noir, si saillant
ranime le moulage. Apercevant ces fleurs fraîchement cueillies,
puis ces fruits immortels plus mûrs, plus vrais que pêches,
bananes ou agrumes comestibles, apercevant ces chouettes, ces
renards empaillés, ces trophées de carpes ou de brochets à
l'écaillé vernissée, on constate qu'il entre dans ces
compositions de l'univers privé force jeux imaginaires et
décoratifs entre nature et artifice. Euphorie de l'imitation :
oui, mais en précisant que nos décorants aiment la ressemblance
par excès, celle qui, à la nature morte, tente d'arracher le
vif.
Lorsque exceptionnellement le charme discret des objets de
brocante vient balayer l'intense attrait des bibelots naïfs,
c'est toujours qu'alliance matrimoniale aidant ou promotion
venant, les destins ouvriers de ces habitants ont changé de
voie. Il n'en va pas de même pour le patrimoine mobilier de tels
espaces où s'exposent tous ces bibelots. Si dominent, une fois
l'installation domiciliaire du ménage définitivement acquise ou
acceptée, les styles régionaux néo-rustiques des meubles de
chambre, de salle à manger et même de cuisine, l'arrivée
minoritaire des styles mobiliers royaux ne fait pas
nécessairement écho à une élévation statutaire des occupants.
Familles stabilisées d'ouvriers spécialisés, ou d'ouvriers
qualifiés, ayant une trentaine d'années ou bien entrant dans la
période d'après retraite, le plus souvent en maison individuelle
toutefois, peuvent se mobiliser pour des achats de ce type.
Concluons par cet autre trait minimal commun : la libre
hétérogénéité des strates décoratives pouvant séjourner,
s'entrecroiser dans ces logements. L'obligation des coordonnés
stylistiques n'ayant pas tout à fait figé ces décors, la poupée
de foire aux taffetas luxuriants et vaporeux peut encore
voisiner avec les grands classiques du mobilier royal, sans que
la maîtresse de maison, toujours vivement attachée au
merveilleux de sa poupée, venue d'un autre temps de sa vie, ne
puisse être soupçonnée d'un quelconque anachronisme esthétique.
Les acteurs de ces décors ne figurent pas centralement sur ces
clichés. Les arrêter face à l'objectif de la caméra n'était pas
le propos de cette démarche. Toutefois pas de lieux habités sans
sujets habitants. Aussi ces derniers surpris dans les usages
ordinaires de leurs espaces, dans les moments fugaces d'un
repos, d'une conversation, d'un déplacement sont-ils ça et là
visibles, toujours sous les traits d'une présence active, les
faisant furtivement apparaître en marge de l'image.
Joëlle DENIOT
Professeur de sociologie à l'Université de Nantes.
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