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L’Europe
à nos portes ????
Quelle
présence en "Europe", Belgique, Royaume
Uni Espagne Pologne
Joëlle Deniot, (Rome,
Louvain Manchester) Jacky Réault (Rome, Louvain
Manchester)
,Bruno Lefebvre (Almeria, Lisbonne, Varsovie), David Looseley (Leeds,
Louvain, Manchester) Claude Javeau
Université Libre de Bruxelles, Clélia Van
Lerberghe, Université de Louvain la Neuve.
Dernière
modification 23°
mars 2011
|
Activités
internationales du
LESTAMP
et
d'Habiter-Pips Axe III.
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Fenêtres et murailles
L'homme
âgé en réflexion à la fenêtre dans la muraille,gouache d'Anne Réault
d'après un détail de
Giotto.
(copyright 2008) |
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IASPM INTERNATIONAL
BRANCHE FRANCOPHONE-EUROPE
Joëlle Deniot et
Jacky Réault, membres de
International Association for
Studies of Popular Music, Section
francophone Europe, participant au
colloque fondateur de Louvain en
février 2007 (Lire
in fine le compte-rendu de de David Looseley
Paru dans Volume et offert aux
membres de Iaspm BF.)
ASMCF
Joëlle Deniot et Jacky Réault,
invités aux Conférences of The
Association for the Study of Modern
and Contemporary France 2008
Conference‘Constructing French
Identity / Identities 5 and 6
September 2008The University of
Manchester Hulme Hall -
Lire les
abstracts
Bruno Lefebvre entre
la Pologne et Almeria en Espagne.
(Article sur site, lire aussi plus
ancien, L'immigration en Europe.)
|
|
The
Association for the Study of
Modern and Contemporary
France
2008
Conference
‘Constructing French
Identity / Identities’
5 and
6 September 2008
The
University of Manchester
Hulme
Hall
ALPHABETICAL LIST OF PAPER
GIVERS AND ABSTRACTS
(extracts from the site.)
Joëlle Deniot (Université de
Nantes / CEFRESS Amiens)
Le
corps multiple de
l’interprète …ou
l’écho de Phèdre. *
Edith Piaf, Juliette
Gréco, Barbara, Catherine
Ribeiro : quatre figures de
la chanson française. Cette
dernière, au-delà des genres
qu’elle embrasse, s’inscrit
dans une culture fortement
ancrée, des arts et des
lettres dont elle porte peu
ou prou l’empreinte. Malgré
les difficultés que l’on
rencontre pour tenter de
cerner des traits
identitaires et identifiants
d’une culture vivante de la
chanson au sein d’une
histoire nationale, nous
pouvons avancer que le
syntagme de chanson
française renvoie, dans
l’idéal du moins, à une
spécificité : à savoir celle
d’une forme musicale où
prévaut la poétique du
verbe. C’est dans cette
logique que se situe
l’identité vocale des quatre
interprètes de notre étude.
Nous nous proposons donc
d’examiner d’abord comment
s’incarne, chez elles, dans
leur persona
scénique, cette poétique du
verbe. A travers des
extraits filmés de récitals,
de concerts nous aborderons
cette part du geste dans la
voix. Nous nous demanderons
comment pour chacune, tracer
une esquisse allant à
l’essentiel de cette image
visuelle de la voix ; puis
nous nous demanderons
comment d’un style à
l’autre, d’un univers
musical à l’autre, nous
pouvons retrouver de
profondes récurrences, dans
ce langage gestuel
entrelaçant et métaphorisant
divers lieux du corps. La
question sera alors de
savoir si de telles
interprètes ne se rattachent
pas, pour la part lyrique de
leur gestualité, à une
culture du tragique et même
d’un féminin tragique
prenant source dans la
longue tradition française
du théâtre s’inspirant des
grands mythes antiques.
_____________________________
* Note de
l'éditeur du site,
une partie de la teneur cet
article que la traduction en
anglais aurait par trop
torturé, se trouve dans
l'article "Images
pour une voix, le langage
scénique d'Edith Piaf"
publie in J Deniot J
Réault avec L Delmaire,
Espaces, Temps et
territoires.
Collection Cahiers du
Lestamp II. Nantes Lestamp
Edition 2010, mais est
égalementt disponible sur ce
site (cliquer dans l'index
sur L'Edith Piaf de
Joëlle Deniot)
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The
Association for the
Study of Modern and
Contemporary France
2008
Conference
‘Constructing French
Identity / Identities’
5 and 6
September 2008
The
University of Manchester
Hulme
Hall
ALPHABETICAL LIST OF PAPER
GIVERS AND ABSTRACTS
(extracts from the site
University of Manchester)
Réault (LESTAMP et
Université de Nantes)
‘Je
chante car je suis en
pierres du pays’
Ou
Jacques Bertin, l’amour fou
de quelle francité ?*
A l’instar de sa chanson,
l’épopée en France
chanson de geste ne
ressemble à aucune autre
jamais vraiment séparées
l'un de l'autre, du Roy
Renaud à la jeune fille
blonde, elles se
retrouvent à contre-temps de
la montée de
l’insignifiance
(Cornelius Castoriadis) avec
Jacques Bertin breton si
doux amoureux fou des femmes
et de la francité.
Il
n’interprète pas ses
chansons mais livre cette
voix toujours blessée
toujours nue, (j.Vasca)
dont on ne sort jamais
indemne, les poèmes-chants-combats
de vie, la geste d’un
homme libre mise-en-voix,
vibrations d’une âme-corps,
supposant toujours l’unisson
d’une communauté présente
(les publics l’écoutent
comme une solennité sacrée)
métonymie, d’un peuple
entier. Ne trouve-t-il pas
dans tous les registres du
populaire, la
communalité (J Deniot, J
Réault) des fondamentaux et
des mémoires antiques, le
travail solidaire, la source
identifiante des
peupleraies de mythes et
de poésie, ses patries
plurielles, des pays,
langue, visages, voix et
paysages : deux mille ans
de chemins creux : sa
Bretagne, sa petite
France, l’Andalousie?
Ce chanter-là tout entier,
que les classes parlantes
(J Réault),
traquant le mythe et
le symbole, lui reprochent
cruellement, ne se résout
pas dans l’urgence de
l’intimité. Si ce qu’il
chante dans cette
gravité si spécifique, ce
sont moins des hauts faits
que des images
exemplaires encore
communes d’un passé
présent
empaysé, si ce sont
aussi faiblesses extrêmes et
hautes chutes, il reste
toujours un sujet, héros
consubstantiel à un
peuple toujours menacé.
____________________________________
* La précision des
références nommées est
postérieure et redevable à
l'éditeur de ce site. |
|
|
La société française de
stratigraphie a notamment repris
l'adresse de Jacky Réault solidaire
de la pétition pout continuer de
rédiger les articles scientifiques
en français, publié à l'origine dans
la liste Info-Tertre de l'Université
de Nantes. Cliquer sur http://www.univ-brest.fr/geosciences/dada/mail.cgi/archive/cfs/20080226121746/
Le Lestamp a
également invité,
Claude Javeau
Professeur émérite à
l'Université Libre de Bruxelles,
2010
Clélia Van
Lerberghe, doctorante à
Louvain La Neuve. 2009
|
_______________________________
|
David Looseley University Of Leeds.
d'après le site de
la revue Volume, infra,
qui l'a
publié;
article
distribué
aux
membres
de IASPM
Francophone
Europe.
«
Musiques populaires :
une exception
francophone ? », un
regard de cultural
studies en forme de
dialogue avec deux
chercheurs du Lestamp.
On publie ici un texte de la
principale figure scientifique
vivante des Cultural
studies anglaises, David Looseley qui rend
compte ici du Colloque de
Louvain Musiques populaires :
une exception francophone ? de
février 2007, et des
interventions de Joëlle Deniot
Jacky Réault et Gérome Guibert
(ancien doctorant de Joëlle
Deniot,). Sur la conception du populaire,
un des thèmes centraux évoqués
par David Looseley, et
développée notamment dans ce
colloque par J Deniot et J
Réault co-fondateurs du
Laboratoire d'Etudes et des
Transformations des Milieux
populaires, voir sur le
site lestamp.com, leurs fiches
personnelles ( Chercheurs du
lestamp) Equipe Lestamp), sur les sites de Joëlle Deniot, chanson réaliste et chanson
française de multiples
articles interférents et sur
www.sociologie-cultures.com,
Pour un lieu commun des sciences
sociales, L'essai en
co-production, Le Commun et,
l'article de J Réault, Peuple
politique Peuple social Peuple
sociétal, l'article de Joëlle
Deniot dans le livre collectif,
Le peuple dans tous ses états.
David Looseley (d'après le site de Volume,
infra)
« Musiques populaires : une
exception francophone ? »
Synthèse du premier colloque
de l’IASPM – branche
francophone d’Europe
organisé les 8 et9 février
2007 à Louvain-La-Neuve,
Belgique par Christophe
Pirenne. [Première parution dans Copyright Volume! 5-2
2006, p. 199-204]
Les 8 et 9 février 2007
s’est tenu le tout premier
colloque de la branche
francophone d’Europe de l’IASPM
(International Association
for the Study of Popular
Music), créée en 2005.
L’absence d’une telle
branche au sein de cette
association mondiale de
chercheurs spécialisés dans
l’étude des musiques
populaires avait longtemps
été à regretter. Il fallait
de toute évidence qu’une
telle structure existe pour
contrebalancer le poids
traditionnellement accordé
par l’Association aux
musiques anglophones. Et
celles et ceux qui, comme
moi-même, ne sont ni
francophones d’origine ni
citoyens de pays
francophone, mais qui se
penchent quand même sur les
musiques actuelles
francophones, souhaitaient
particulièrement le dialogue
entre les visions
analytiques et culturelles
de deux cultures
universitaires qui n’ont pas
eu grand chose à se dire en
la matière.
Pourtant, comme Gérôme
Guibert l’a rappelé dans sa
communication, on oublie
souvent qu’une branche
spécifiquement française
avait déjà existé, de 1985 à
1989, et qu’un premier
colloque IASPM avait eu lieu
en pays francophone
d’Europe. En 1989, c’est
même la 5e biennale de
l’association mondiale qui
se tient à Paris, à
l’instigation d’Antoine
Hennion et de a revue Vibrations, attirant 80
intervenants de 24 pays.
Mais selon G. Guibert, cet
événement ambitieux et
prometteur a plutôt déçu,
révélant ‘les fractures
entre recherche francophone
et anglophone’, et ne
mettant en présence que ‘des
blocs de chercheurs
homogènes et antithétiques’.
Les raisons en étaient à la
fois linguistiques (le
colloque fut en principe
bilingue, mais ses
correspondants ne l’étaient
pas) et épistémologiques,
puisque les Anglophones
représentaient pour la
plupart la nouvelle
‘pluridiscipline’ des popular-music studies,
issue des cultural
studies, alors que les
Français (majoritaires parmi
les francophones) se
réclamaient de disciplines
spécialisées et séparées.
Dialogue de sourds donc.
Dix-huit ans plus tard,
l’expérience a été beaucoup
plus réussie. Il est vrai
que le colloque de
Louvain-La-Neuve a été plus
confidentiel et a réuni
uniquement des
francophones—d’origine ou
d’adoption (Français,
Belges, un Québécois, trois
Anglais, plus un Français
installé en Angleterre). Et
ils étaient toujours pour la
plupart des représentants de
disciplines plus ou moins
traditionnelles :
musicologie, histoire,
études littéraires, science
humaines. Pourtant le
dialogue s’est instauré tout
de suite entre les diverses
approches de celles-ci et
les perspectives
pluridisciplinaires des cultural studies.
D’abord, de nombreux
intervenants— pour la
plupart, les plus jeunes—ont
directement évoqué ces
perspectives, interrogeant
les personnalités
fondatrices des
popular-music studies comme
Philip Tagg, Simon Frith ou
Adorno. Par ailleurs, le
titre du colloque a favorisé
ce genre de rapprochements,
en privilégiant ce vocable
contesté de ‘musiques
populaires’ et en invitant
les intervenants à sepencher
sur ce qui singularise les
musiques francophones.
La problématique d’une
exception francophone a en
effet servi de tremplin à
plusieurs thèmes et
préoccupations, qui se
faisaient jour au fur et à
mesure des 24
communications, malgré la
diversité de celles-ci. J’ai
moi-même donné le coup
d’envoi, Christophe Pirenne
m’ayant invité à faire en
guise d’introduction un tour
d’horizon de cette
problématique. J’ai donc
cherché à faire ressortir
les composantes distinctives
des discours publics
français sur les musiques
populaires (médias,
professionnels de la
musique, intellectuels,
institutions), à savoir: la
difficulté de nommer ces
musiques, le souci d’éviter
le ‘populisme culturel’ des
cultural studies, et,
de concert, un certain refus
de percevoir ces musiques
comme uniquement un plaisir
privé. D’autres
communications ont interrogé
la notion d’une spécificité
francophone sous des angles
bien différents du mien,
mais elles ont toutes permis
de voir, explicitement ou
non, que cette spécificité
existe bel et bien dans le
domaine musical, s’incarnant
avant tout dans le mot même
de ‘chanson’. Vocable qui
n’a pas son équivalent en
anglais et qui s’offre donc
en alternative à l’hégémonie
croissante de la notion
anglo américaine de popular music, mais qui
semble également résumer
toute une panoplie de
significations esthétiques,
culturelles et sociétales
qui—c’est le moins que l’on
puisse dire—ne sont pas
faciles à cerner.
En décortiquant la carrière
et l’image publique de
Mistinguett, en partie à
l’aide des Stars d’Edgar Morin, Catherine
Putheil-Dessin a exposé les
différences entre les
processus de mythification
en oeuvre au music-hall
français et au cinéma, soit
entre ‘vedette’ et ‘star’. Joëlle Deniot, replaçant
son papier dans le contexte
de débats très récents sur
la notion de chanson
française, a identifié pas
moins de cinq ‘topiques’
pour définir l’originalité
de celle ci, parmi
lesquelles la proéminence de
la langue, du mot—‘le
chanter pour dire’—et le
chassé-croisé entre monde de
lettres et monde de la
chanson’. Des approches
essentiellement littéraires
et linguistiques ont
également été adoptées
par Céline Cecchetto
(‘Popularité et mémoire dans
la chanson française
contemporaine’) et
Jean-Nicolas de Surmont
(‘L’Ingénierie lexicale au
service de la poésie vocale
: propositions, problèmes,
solutions’). Par contre,
Stéphane Hirschi a voulu
mettre en relief une tout
autre conception de cette
spécificité. Pour lui, la
chanson se définit par sa
fredonnabilité, par
l’interprétation que l’on en
fait et qui lui donne corps,
et par une temporalité
spécifique qu’il a qualifiée
de ‘compte à rebours’ et d’
‘expression d’une agonie’.
Mais le caractère
exceptionnel de la chanson
française n’a été ni la
seule préoccupation des deux
journées, ni la seule
découverte. Pour beaucoup
dans la salle (Fabien Hein :
‘Jésus, Satan et les
musiques populaires’, Damien
Tassin : ‘Le « Gai Savoir »
des pratiques rock’, pour
n’en citer que ces deux
exemples), les musiques
populaires, c’est avant tout
le rock, ou—comme l’on dit
beaucoup plus en anglais
qu’en français—pop music
: les musiques nées
depuis l’avènement du
rock’n’roll, et plus ou
moins sous son influence.
Catherine Rudent s’est
demandée s’il y a ‘une façon
de sonner’ populaire, et a
suggéré que ce soit la
répétition. Dans une
communication
particulièrement riche,
François Ribac, répondant à
sa propre question
provocatrice, ‘pourquoi les
Beatles sont-ils anglais ?’,
c’est-à-dire pourquoi les
musiques anglophones
ont-elles été ‘populaires’,
a souligné l’importance des
travaux empiristes des
scientifiques et ingénieurs
britanniques depuis Newton,
travaux qui dans les studios
d’enregistrement du
vingtième siècle ont
favorisé une démarche
expérimentale chez les
ingénieurs du son.
Ainsi, sans que cela soit
directement prévu au
programme, beaucoup des
débats se sont spontanément
portés sur les définitions
conflictuelles du terme
‘populaire’. Mot piégé par
sa 'polysémie’ (Stéphanie
Molinaro : ‘Le Concept de
musique populaire à
l’épreuve de la réalité
sociale du rap’), sa
‘malléabilité’ (Vincent
Rouzé : ‘Populaire, vous
avez dit populaire ?’), et
surtout par l’analyse
misérabiliste des
‘Bourdivins’, qui ont mis en
circulation une distinction
fort douteuse et
hiérarchisée entre la
fonction esthétique du
savant et une fonction
présumée sociale du
populaire. Pour certains,
le populaire garde son sens
séculaire : celui du Front
populaire de 1936, comme
Jacky Réault l’a déclaré
dans l’un des débats et
confirmé dans sa propre
communication, ‘La Chanson
comme mobilisation
populaire’. Pour
d’autres, peut-être
majoritaires, le ‘sens anglo
saxon’ des musiques dites
‘populaires’, défini par
plusieurs intervenants comme
‘musiques de masse’ ou
‘musiques connues de tous’,
est dominant. Mais ce
clivage sémantique est, pour
moi, moins béant qu’on ne
pourrait le croire, car ce
fameux sens anglosaxon est
en réalité plus complexe, la
notion de ‘musiques de
masse’ étant toujours
contaminée par le sens
(francophone) de ‘musiques
du peuple’, ce qui donne
en effet une double
légitimité à la pop-music,
à la fois commerciale et
sociale.
Plusieurs communications ont
interrogé en effet l’enjeu
de cette légitimité par
l’entremise de l'opposition
apparemment binaire entre
haute culture et culture de
masse. S. Molinaro et Anne
Pétiau ont cherché à
repenser la notion de
musiques populaires à
partir, respectivement, du
rap et des musiques
électroniques. Olivier
Julien a exploité ses
travaux antérieurs sur les
Beatles pour situer les
musiques populaires entre
musiques folklorique et
sérieuse : elles ne sont ni
l’une ni l’autre mais
composent une nouvelle
synthèse urbaine et
‘phonographique’.
Dans la discussion qui a
suivi ce papier et celui de
V. Rouzé, qui tous les deux
avaient mis en doute l’idée
selon laquelle popular
music égalerait musiques
authentiques du peuple, il y
a eu un débat passionné et
passionnant sur la question,
que J. Réault a su résumer
en une revendication:
‘surtout ne pas créer une
orthodoxie du populaire’. Ce
qu’on pouvait observer en
effet, c’était à la fois un
glissement du langage
critique francophone vers le
sens anglosaxon, les
frontières entre chanson et
musiques populaires
devenant de plus en plus
'poreuses’ selon Cécile
Prévost-Thomas, mais en
même temps un mouvement
vigoureux de résistance à ce
glissement. Ce qui montre
qu’au moins les études sur
les musiques populaires
francophones se trouvent
aujourd’hui à un carrefour,
alors qu’en 1989 il semblait
s’agir de deux routes
parallèles qui n’allaient
jamais se croiser.
La question de la légitimité
s’est aussi posée sous deux
angles bien différents de
ceux-ci. Premièrement, des
approches comparatistes, ou
le populaire a été cerné à
travers l’histoire de l’art
(Emmanuel Parent), les
musiques expérimentales
(Matthieu Saladin), et le
dualisme musique de
création/musique
d’exploitation (Barbara
Sallé). Et deuxièmement, par
le biais de la politique
culturelle. Jean-Charles
François, aidé par son
collègue Eddy Schepens (qui
aussi prononcé le mot de la
fin), a montré dans son
intervention sur le Cefedom
Rhône-Alpes à Lyon que le
débat entre musique sérieuse
et musique de masse n’est
pas que théorique mais
retentit au niveau
institutionnel. A Lyon, en
2000, à la suite
d’initiatives prises par
Catherine Trautmann, alors
Ministre de la Culture
depuis 1997, il fut décidé
que, en plus du jazz déjà
reconnu, il fallait
accueillir toutes les
pratiques musicales, même
les musiques
actuelles/amplifiées. Mais,
à en croire J.-C. François,
c’est une chose de
reconnaître ces musiques ;
c’en est une autre de les
faire cohabiter avec les
musiques déjà en place, car
il y a toujours ‘un refus de
vivre ensemble’. Autre
vecteur de légitimation, les
quotas radiophoniques, dont
Bruno Rodriguez a retracé
les enjeux depuis leur mise
en place en 1994-1996. Le
Québec a des quotas depuis
1971, mais Martin Lussier,
doctorant en communication à
Montréal, a plutôt souhaité
aborder la légitimité sous
une autre forme : celle de
la logique de la catégorie
institutionnelle à l’oeuvre
aux premières ‘Bazarderies’
tenues à Montréal en 2005
pour explorer et consolider
les musiques dites
‘émergentes’. Ici, le chemin
de la reconnaissance, c’est
la dénomination tactique,
car pour que la scène
émergente existe, ‘il faut
la nommer’.
La dénomination comme moyen
de légitimation peut aussi
expliquer la montée depuis
les années 60 de la notion
politique de francophonie,
traitée par C.
Prévost-Thomas. Derrière la
création d’institutions
comme le Conseil francophone
de la chanson, il y a un
désir d’affirmer non
seulement une langue
partagée (180. 000
Francophones dans le monde),
mais aussi des éléments
culturels : ‘une solidarité
qui permettrait de partager
des valeurs communes’. Bien
sûr, le problème que cela
pose est de savoir
identifier ces valeurs, car
les communautés
linguistiques concernées
sont souvent éloignées
géographiquement et
culturellement les unes
des autres. C’est toute la
question posée par le point
d’interrogation figurant
dans le sous-titre du
colloque et c’est une
question que nous n’avons
pas suffisamment
approfondie, d’autant moins
qu’une grande proportion des
communications étaient en
réalité focalisées sur la
France—ironie, puisque nous
étions en Belgique. Cette
problématique pourrait être
poursuivie par la branche à
l’avenir, et peut-être à la
lumière de nouvelles
perspectives ouvertes par
les études post-coloniales.
En 1989, à Paris, la
confrontation souhaitée
entre cultural studies anglophones et
recherches francophones sur
les musiques populaires,
c’est, selon G. Guibert, ‘la
guerre de Paris [qui] n’aura
pas lieu’. En 2007, à
Louvain-la-Neuve, cette
‘guerre’ a bien eu lieu mais
il ne s’agissait plus d’une
guerre. Ce qui m’a
frappé, c’est que les études
françaises, plutôt fermées
sur elles en 1989, se sont
admirablement ouvertes
depuis au dialogue
international. Le problème,
c’est que le monde
anglophone n’a guère renvoyé
l’ascenseur, bien que les
choses commencent à bouger.
C’est cette invisibilité des
musiques francophones
d’Europe au sein des
préoccupations dominantes de
l’IASPM qu’il faut
contester. Cette ambition ne
doit pas pour autant
signifier l’abandon de la
spécificité des approches
analytiques francophones.
Pas de pensée unique. Le
caractère hautement
innovateur des cultural
studies, de pair avec
l’hégémonie mondiale de la
langue anglaise, risquent
de faire croire à de
nouvelles générations de
chercheurs francophones
qu’il faut obligatoirement
passer par là. En effet, il
faut passer par là sans
doute, mais il est impératif
que cela ne revienne pas à
un nouveau conformisme. Les
études sur les musiques
populaires internationales
ont besoin des francophones
d’Europe, justement parce
que les questions posées,
les méthodes adoptées par
ceux-ci sont
‘exceptionnelles’ : elles
ont une autre couleur, une
autre histoire, elles
proviennent parfois d’une
autre vision de la culture
et de la société et c’est
très bien comme cela.1 Pour
qu’il y ait confrontation,
synthèse, il faut qu’on soit
deux. D’ailleurs, bien
que plus institutionnalisés
aujourd’hui qu’à leur
naissance, les cultural
studies en
Grande-Bretagne comme aux
États-Unis sont loin d’avoir
une identité stable et sûre
d’elle. Les perspectives que
nous avons échangées à
Louvain-La-Neuve se doivent
donc de s’y frayer une
place. La branche
francophone d’Europe est
maintenant là pour cela.
David Looseley
Université de Leeds,
Royaume-Uni
Notes
1. Le groupe international
de recherche sur les
cultures populaires que j’ai
récemment lancé à Leeds
(Leeds Popular Cultures
Research Group) a justement
pour ambition de situer,
de‘localiser’ les cultures
populaires dans leurs
contextes nationaux,
culturels, linguistiques,
etc.(voir le paragraphe du
site intitulé ‘Locating
Popular Cultures’). La
langue de travail du groupe
est l’anglais, mais ses
membres sont de diverses
nationalités et il
rassemble, entre autres,
beaucoup de linguistes :
francophones, hispanophones,
italophones, etc. Pour
d’autres renseignements,
voir http://www.leeds.ac.uk/smlc/Popularculturesresearchgroup.htm
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Bruno LEFEBVRE
Professeur de Sociologie - Université de Nantes -
LESTAMP
Droits de
reproduction et de diffusion réservés ©
LESTAMP - 2007
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France
N°20050127-4889
A Béa, Lucile, Laaroussi, Gérard
et tous ceux que j’ai croisés dans les serres…
Journal d’enquête, Almeria juin 2006
Comme tout journal d’enquête, cet écrit peut être sujet à
polémiques. Il fait suite à « posted workers in France », rédigé cet hiver pour
la Confédération Européenne des Syndicats (ETUI en anglais),
et c’est une contribution à l’ethnographie, ce qu’on appelle
le travail « de terrain », que les sociologues français et
d’autres intellectuels peuvent tenir pour suspecte. Cet
écrit peut être accompagné d’images et d’un film
« cinétique » en version web.
La région d’Andalousie compte huit provinces dont Sevilla
est la capitale. Les villes de la côte méditerranéenne
bénéficient de l’air humide de l’océan à l’ouest ; si le
tourisme domine, leurs économies sont relativement
spécialisées : l’une d’entre elles est connue pour
accueillir la mafia russe, la jet set, les personnels
politique et ceux du show business ; Malaga est
connue pour son trafic portuaire entre le Maroc et
l’Algérie. Almeria, 200 Kms plus à l’est, capitale de
province équivalent à un département français est située
dans une des régions les plus arides d’Andalousie, elle
n’est pas tournée vers le tourisme, mais vers la production
de fruits et légumes.
Il s’agit pour moi de culture « hors-sol », selon ma
définition. Ce système n’a rien à voir au niveau technique
comparé aux serres d’Arabie Saoudite où les racines des
légumes se nourrissent d’un air pulsé et de brumes
fertilisantes. Ici, pour construire une serre, on passe tout
d’abord un bulldozer pour égaliser les roches du désert, on
remblaie avec des gravats de construction immobilière. On
dépose ensuite 15cm de gravier, puis 15cm d’argile récupéré
dans les montagnes pour ne pas perdre d’eau. On étale 15 cm
de terreau, fumier, compost, naturel ou synthétique, puis
15cm de sable dans lequel passent les tuyaux d’arrosage, les
engrais, les insecticides et pesticides. Les aubergines,
poivrons, tomates, concombres et courgettes, strictement
calibrés, poussent à ces deux derniers niveaux.
La « mer de plastique », comme on l’appelle, produit 40 000
tonnes de légumes par jour. Elle s’étend sur une bande de 80
ou 100 Kms de long selon les calculs, sur 30 de large, les
serres entourent entièrement les villages et les routes. Les
30 000 propriétaires de 50 000 Ha emploient environ 100 000
ouvriers, puisqu’il faut en moyenne dans l’année 2 ouvriers
par hectare, mais la production est stoppée de juin à
septembre, car il fait trop chaud. En effet, les serres sont
chauffées au pétrole entre 30 et 40°c, et dès le mois de
juin, la température avoisine les 50°c au soleil, il
faudrait les réfrigérer. Ces 100 000 ouvriers, dont on
compte moitié de marocains, un quart d’africains noirs et un
quart de gens des pays de l’Est ayant remplacé des marocains
depuis les émeutes racistes de l’an 2000,
doivent « cohabiter » avec 177 000 espagnols. Ces nationaux
travaillent dans les infrastructures du transport, de la
distribution, des fournitures de matériel ou dans le
commerce.
Depuis les ratonnades de 2001 organisées par le Front
National et le Parti Populaire
selon les ouvriers, une section syndicale du SOC, « Sindicato
de Obreros del Campo y del medio rural », Syndicat des
Ouvriers de la Campagne, a vu le jour, hébergé comme à
Sévilla, dans les locaux d’un syndicat d’enseignants
fonctionnaires, l’USTEA.
Le SOC est considéré à l’échelon régional comme illégal par
les grands syndicats reconnus par l’Etat, UGT et les
Commissions Ouvrières, car 90% de ses adhérents, étrangers,
n’ont pas le droit de vote. Il est né en 1974 de
coordinations entre des associations d’immigrés et des
fractions des Commissions Ouvrières, faisant scission avec
les grands syndicats officiellement favorables à la
politique d’immigration telle que la conçoit l’Etat. Il
revendique une réforme agraire et la « légalisation » des
tous les travailleurs étrangers, c’est à dire droit de
résidence et droit au contrat de travail. Mais les
configurations des économies agricoles sont fort différentes
selon les provinces, les tarifs journaliers sont tous
différents, et les sections de Sevilla, de Cadix et de
Huelva, voisine du Portugal sont les plus puissantes et les
mieux organisées.
Dans ces trois provinces se sont développées récemment des
productions de fraises, d’oranges et de pêches. Sevilla
compte 20% d’étrangers, soit 90 000 personnes : à la main
d’œuvre traditionnellement marocaine et sub-saharienne
s’ajoutent maintenant des Polonais, des Ukrainiens et des
Roumains sélectionnés nominativement dans les pays d’origine
selon un mécanisme semblable aux contrats OMI en France,
caractéristiques de « l’émigration choisie ». Mais souvent,
les employeurs se passent de rédiger des contrats de travail
la deuxième année, lorsque la population est sur place.
Entre 2002 et 2006, la main d’œuvre féminine pour cultiver
les fraises est passée de 6000, 9000, 12 000, 21 000 à 33
000 à Huelva. En hiver, la récolte des olives emploie
également cette population. En cas de litige, le SOC emploie
des méthodes radicales comme le blocage des fermes ou des
villages et la police joue alors le rôle de conciliateur
entre ouvriers et employeurs, «De toute manière, la Garde
Civile n’a pas le droit d’obliger à faire travailler les
gens ». La fierté des sections SOC de ces trois
provinces est d’avoir récupéré une propriété de 1200 Ha d’un
Duque exproprié par le gouvernent andalou, il y a 15
ans pour faire fonctionner la production des villages en
autogestion, selon les projets de la CNT dans les années
trente. Ailleurs dans la région, quelques maires mettent en
place des assemblées de village pour réaliser un tel modèle.
Il semble qu’en Italie ou en France de telles expériences de
« comités de gestion de la production locale », aussi
puissants que les conseils municipaux, aient lieu également.
Localement, à Almeria, même si le SOC est « illégal », cela
n’empêche pas la section de défiler de manière unitaire pour
le 1er mai avec l’USTEA, la CGT et la CNT. La
section crée en 2002 est minuscule, comme le local, bondé
par des groupes d’ouvriers chaque jour de nationalité
différente ; il y a deux permanents, un espagnol réputé
anarchiste et un marocain réputé marxiste, aidés lors de ma
présence par une étudiante française en Master de géographie
et un retraité, ancien syndicaliste suisse dans le BTP. Je
suis vite présenté comme un « companieros », un
compagnon de route, mais n’assisterai jamais à un débat
idéologique ; trop d’organisations pratiques sont à mettre
en place. Un autre local tenu par un autre permanent
marocain, a été créé en 2005 à El Ejido, à l’ouest, petite
ville, gros village, comme on veut, où ont eu lieu les
violences les plus graves et j’assisterai aux réunions
préparatoires de marocains et de maliens pour la création
d’un troisième local à l’Est, à Nija.
Le SOC cherche donc des correspondants dans les champs de
serre pour développer son influence pour l’instant
minuscule ; seulement 1000 adhérents-cotisants ! Ces
correspondants, qui me serviront de guide, d’informateur et
d’interprète, sont fréquemment des hommes scolarisés ayant
fait des études académiques en France, physique, chimie par
exemple, et qui, leurs sœurs mariées et leurs frères ayant
trouvé du travail localement par le biais de la famille, ne
trouvent plus d’emploi chez eux. Ils développent alors des
discours critiques sur la corruption des administrations de
leurs pays, tout comme leurs homologues rencontrés dans les
vignes des grands crus du Bordelais en janvier 2006. (Pour
le père ou les chefs de famille, envoyer un fils étudier en
France dans les années 80 ou 90 ne serait-il pas une
stratégie pour se libérer d’une charge financière ou
matrimoniale ?…). Cela ne concerne que les Marocains, je
connais moins bien les Sub-Sahariens et l’on m’a dit que des
villages dans les ex-pays de « l’Est » étaient entièrement
composés de vielles personnes et de jeunes enfants, tout le
monde étant parti.
Les adhérents du SOC local sont composés à 90% d’Africains
du Centre ou du Nord, auxquels s’ajoutent des Argentins et
des Européens. Les ouvriers des Pays de l’Est ne s’engagent
pas dans le syndicat et ce dernier considère que la moitié
d’entre eux sont entrepris par la mafia, ils auraient de
plus la préférence des employeurs. La fierté de la section
est d’avoir obtenu des logements gratuits en ciment, munis
de l’eau et l’électricité pour une quinzaine de Sénégalais,
au Nord, à Tabernas, mais les Roumains sont en général
favorisés ; on chuchote qu’ils bénéficient de l’air
conditionné dans leurs containers. Des conflits entre
nationalités sont fréquents pour l’accès aux meilleurs
logements et en définitive, ce sont les employeurs qui
transigent puisqu’ils sont propriétaires des sols. De toute
manière, on attribue des logements « officiels » qu’aux
étrangers possédant des permis de résidence. Tous les
containers ou tentes en plastique récupéré dans les serres
anciennes que j’aurais l’occasion de visiter pour y mener
des entretiens, ne sont munies ni d’eau, ni d’électricité.
La volonté gouvernementale est de raser les bidonvilles pour
décourager l’immigration, ainsi, 260 personnes ont été
déplacées à Pâques, et le chef de la police a demandé par
voie de presse, une médaille pour avoir délogé la population
sans qu’il y ait d’émeute. Six cents logements sociaux ont
été construits, mais ils ont été attribués aux Espagnols qui
travaillent dans le transport ou la distribution de produits
agricoles.
Il existe quelques associations ethniques de soutien aux
immigrés, mais « elles sont trop petites, elles ne font
rien » De plus, celles qui envoient des « subventions »
ou des aides provoquent la jalousie de ceux qui n’ont rien.
La demande des ouvriers vis à vis du syndicat est
principalement la fourniture de bicyclettes, car il faut
aller chercher de l’eau potable parfois à plus de 10 Kms,
mais ce service ne suscite pas forcément de nouvelles
adhésions. Georges, le Suisse a un projet de construction de
logements munis de douches et de coins cuisine collective,
dont la location serait de deux Euros par jours et nous
visitons ensemble des sites où pourraient avoir lieu les
travaux. Celui-ci est sur l’emplacement d’un ancien village
de plastique où résidait une centaine de personnes. Il y a
eu un incendie il y a 9 mois et la municipalité a décidé à
cette occasion de couper l’eau, les propriétaires en ont
profité pour disperser la population. Le « chef » de village
qui était un syndicaliste a obtenu des papiers de résidence
nationaux et a choisi de quitter la région. Il reste à coté
d’une serre désaffectée, deux « chabolas », cabanes
en béton de 12 mètres carrés servant autrefois à entreposer
des outils, semblables aux gourbis maghrébins. Au milieu des
gravats et des ordures, elles abritent respectivement dix
« Maliens » dont beaucoup sont nés en Côte d’Ivoire et huit
Marocains de Tiznit ; ils ont beaucoup voyagé et un certain
nombre a été SDF à Madrid. Débarquer par Madrid pour
l’Europe s’avère hasardeux : certains se sont fait prendre
par des groupes de marocains nomades, trafiquants d’alcool
et violents entre eux, d’autres ont découvert le rôle
caritatif des églises catholiques et des centres sociaux.
Ils prient dehors, en direction du Sud, vers leur pays, et
non vers l’Est ; les tapis de prière sont toujours très
propres et protégés dans des poches en plastique. Quelques
uns possèdent des téléphones portables, ils résident ici
depuis deux ou trois ans. Un orage récent a inondé les
chemins de terre et les habitations ; on ne peut y
circuler en voiture.
Les Maliens gagnent 34 Euros par jours et les Marocains, 30
Euros ; ils ne connaissent pas le tarif des conventions
collectives provinciales qui est de 40,8 Euros ; en fait, le
salaire le plus élevé que j’aurais l’occasion de relever,
est de 37 Euros pour un chef d’équipe. Ils sont conscients
que les patrons ne déclarent pas toutes les heures, même
lorsqu’ils sont analphabètes. Ils affichent toujours devant
les étrangers un optimisme surprenant. Un jeune Sénégalais
passe en vélo, il gagne 30 Euros par jour et nous déclare :
« J’ai souffert beaucoup, mais maintenant, ça va, j’ai
trouvé un logement en dur ». Il est le seul ouvrier dans
une exploitation où travaillent le patron, sa femme et ses
deux fils. Mais la morte saison d’été approche et le travail
va bientôt cesser. La communauté des 500 Maliens de
l’endroit, envie les conditions de travail dans certaines
grandes exploitation, comme celle de ce « chef » qui emploie
30 Sénégalais, « Lui, il compte toutes les heures, c’est
OK ». C’est assez drôle de voir Georges, avec son accent
suisse, discuter avec les africains. Il teste bien sûr son
projet de logement à 2 Euros par jour et celui-ci serait
bien accueilli, mais il insiste, « Il faut être derrière
nous pour le projet, il faut nous aider avec le syndicat ».
Les Maliens connaissent le syndicat mais ne sont alors plus
du tout convaincus. Il y a peu, il y avait une réunion
syndicale à quelques kilomètres, et l’excuse est : « Tu
sais bien que je ne pouvais pas aller à la réunion
syndicale, puisque je voyageais » (je me promenais en
vélo vers Almeria).
En fait, le projet est trop cher, compte tenu du montant des
salaires pratiqués. Il faudrait aussi prendre langue avec
les municipalités, et avec le COAG, le puissant syndicat des
exploitants agricoles, ce que les permanents du SOC refusent
absolument. Il faudrait se rendre à l’Administration
Régionale, à Sevilla, distante de 450 Kms, rencontrer le
« Défenseur du Peuple », sorte de médiateur entre les
associations et le Gouvernement. (Il semble que cette
fonction soit d’origine anglaise et j’ai fortement
l’impression que cette fonction institutionnelle fait lacune
en France, pour adoucir les égarements des préfets et
procureurs). La section locale du SOC a elle-même des
difficultés pour prendre rendez -vous avec la section
régionale. Ne parlons pas d’ouvrir un débat avec l’une des
six coopératives de producteurs, ou avec les distributeurs
ou transporteurs qui livrent les légumes jusqu’à Oslo et
Moscou. Le SOC veut rester « pur », et manque donc de
visibilité sociale. Les tractations et négociations sont
longues. « Ici, seul le vent va vite ».
La régularisation « extraordinaire » des sans papier en
Espagne en 2005 a provoqué une fuite des ouvriers
régularisés de la région, puisqu’on peut gagner ailleurs, 45
Euros par jour pour le même travail. Il ne reste ici que des
sans papier qui circulent continuellement, certains ayant
plusieurs employeurs par an. Les propriétaires sont
défavorables aux régularisations, ils se plaignent ; « On
régularise la main d’œuvre, et elle s’en va ! ». Ils ont
mis en place avec la complicité de l’Administration locale
un système de permis de résidence et de permis de travail
valable uniquement dans la province d’Almeria, ce qui
contribue à rendre la main d’œuvre captive, ou si l’on
préfère, à segmenter spatialement les marchés du travail.
Tout le monde est très attentif en cette saison aux
prochains statuts d’autonomie qui seront bientôt votés en
Catalogne. Les ouvriers arrivent par bateaux, petits ou par
ferries, par bus, par avions, et 9000 d’entre eux
proviennent cette année des camps de rétention des Iles
Canaries que l’on ouvre lorsqu’il y a surpopulation. Cette
circulation pose également des difficultés au syndicat
puisque ceux qui obtiennent des papiers prennent des
distances. La section cherche alors à travailler davantage
avec des espagnols, avec des émigrés stables dans le domaine
du bâtiment et dans la restauration, où les rémunérations
sont plus élevées, mais elle deviendrait ainsi un syndicat
interprofessionnel.
Les embauches s’opèrent par réseau ethnique, par
interconnaissance, ou par l’intermédiaire de plusieurs
marchés de main d’œuvre dans des commerces ; et les files de
demandeurs s’alignent le long des trottoirs ou sur les
places des bourgades, les groupes ethniques faisant cercle,
les employeurs potentiels se promenant au milieu. J’ai pu
observer de tels rassemblements pour la réfection des
pavillons et maisons secondaires dans le Sud de la France,
il y a une dizaine d’année, ils étaient dénommés « marchés
aux esclaves ». On dit aussi, mais cela fait peut-être
partie des invariants mythologiques : que l’on peut
rencontrer des Roumains le long des routes qui portent une
pancarte autour du cou ; « 20 Euros la journée ».
Mais de plus en plus, les propriétaires préfèrent recruter
directement dans les pays de l’Est par le biais de leurs
prospecteurs-placiers, comme le faisaient les entrepreneurs
français du bâtiment dans le Sud de l’Europe et au Maghreb,
il y a encore 35 ans.
Compte tenu de la variabilité des salaires, la concurrence
entre nationalités est affirmée ; il y a peu de temps, les
Africains qui attendaient sur un marché de main d’œuvre à 20
Kms à l’Ouest d’Almeria se sont vu chassés par des
Ukrainiens. Les tarifs varient selon l’urgence des travaux à
effectuer et la règle est de ne jamais les demander avant
d’être embauché, « on a réussi à négocier à 32 Euros la
journée ». Nous avons vu que la concurrence est forte
pour l’accès au logement et il est évidemment impossible de
porter plainte devant la Garde Civile quand un patron refuse
de compter tous les jours travaillés alors que l’on est sans
papier. On comprend donc que malgré ses efforts, la section
de SOC ait des difficultés à organiser des réunions
interethniques ; lors d’un dernier rassemblement de
Sénégalais, les Wolofs ont quitté la salle parce que
personne ne parlait leur langue.
Il est impossible de circuler sur les chemins de terre dans
les champs de serres sans être accompagné, car on peut s’y
perdre ; en effet, les plastiques obstruent tout point de
repère et la brume issue de l’évaporation de la mer empêche
de voir les montagnes. Des chiens gardent les entrepôts
d’outillage, les bassins d’engrais, d’un liquide vert foncé,
sont grillagés. Il y flotte des bouées car les ouvriers Y
glissent souvent et certains s’y noient. Ces six Marocains
vivent dans deux petits containers, l’un servant de chambre,
l’autre de cuisine, entre les deux, un petit espace muni
d’un robinet et d’un lavabo, sert de douche et de garage à
vélo. L’électricité a été coupée par le propriétaire, donc,
plus de musique ni de frigidaire. Ils vont acheter
l’essentiel de leur alimentation, composée de carottes,
d’oignons, de pommes de terre dans un Lidle à une
quinzaine de kilomètres, proche de l’autoroute de la station
de bus qui mène à El Ejido. Quand je leurs dis qu’ils paient
là-bas ce qu’ils produisent, cela les fait rire (quelle
conscience économique !). Il est strictement interdit de
rentrer dans les serres en dehors des heures de travail pour
récupérer des légumes non calibrés. Bien sûr, les ouvriers
voisins de nationalités diverses viennent nous visiter, les
distractions sont rares.
Leur employeur possède 60 Ha, ils sont payés 30 Euros de
l’heure en liquide, mais sur leur fiche de paie de « peon
agicola eventual » ne figure que 6 ou 7 jours de travail
déclaré pour 24 jours réellement effectués. Ils se rendent
chaque mois en ville pour cotiser à la sécurité sociale, ils
paient en liquide l’institution, 72 Euros par mois : « Il
y a des expulsions si on porte plainte à la mairie ou chez
le Gouverneur, ou bien les contrats ne sont pas renouvelés.
On ne peut pas parler ». Il résident ici depuis 1, 2 ou
5 ans, certains sont venus sur ces terres en espérant une
régularisation « extraordinaire », mais maintenant, ceux qui
possèdent un permis de résidence ne peuvent quitter le lieu
(traduisons le département) : le permis n’est valable que
dans la province. Tous voudraient aller travailler dans une
autre région, à Murcia par exemple, où l’on est payé
effectivement 40 Euros de la journée pour cultiver les
orangers, travail moins pénible, comme j’ai pu le constater
dans le Sud du Maroc (mais là-bas, les salaires journaliers
sont de 4 Euros). Les tarifs relevés les plus bas sont de 24
Euros par jours pour 18h de travail pour des Sénégalais et
de 10 Euros pour 10h par jours pour des Roumains. Les
horaires de travail sont de 7h à 11h, puis de 16h 30 jusqu’à
21h et l’hiver de 8h à 16h en continue. Pour des raisons de
température locale et de variation saisonnière du marché des
fruits et légumes européens, la production de tomates dure
de septembre à juin, celle des concombres, poivrons et
aubergines de septembre à avril.
Certains ont tenté un retour au pays et furent déçus, se
sentant victimes du racisme, ou rejetés comme dans n’importe
quel pays d’Europe ; et je pense que nos jeunes banlieusards
lorsqu’ils vont faire du tourisme au Maghreb sont bien
privilégiés. « Au Maroc, il n’y a rien à faire, sinon
attendre la mort. On n’a pas confiance, il n’y a pas de
démocratie, on ne peut pas investir, il n’y a pas de droit
commercial, sauf pour les… On se sent toujours comme des
étrangers, au Maroc, comme ici. Au Maroc, avec 1000 Euros,
tu peux rien faire, il faut acheter un poste de travail 7000
Euros, ou 10 000 Euros quand on est diplômé. Le consulat du
Maroc à Almeria nous traite comme notre Administration
traite les Marocains » On rêve de pouvoir quitter la
zone et des rumeurs ou des phantasmes de réussite alimentent
les discussions ; tel routier gagnerait 3000 Euros par mois,
telle Equatorienne se serait mariée à un Espagnol. Ces
hommes, entre 20 et 35 ans, ont des parents retraités
ouvriers dans les mines, dans la grande industrie, ou
proviennent des petits bleds montagnards proches de la
frontière algérienne. « On va être célibataire jusqu’à la
fin de notre vie. Les titulaires de diplômes
universitaires français n’orientent presque pas la
discussion, mais traduisent au besoin. Ceux qui étaient
athés sont devenus musulmans, au fil des épreuves de leur
vie, et ceux qui n’ont jamais été scolarisés, sont devenus
mystiques, mêlant des notions d’islam, de don de soi et
leurs expériences personnelles, « moi, je suis fier
d’avoir enrichi mes patrons, grâce à moi, leurs enfants sont
allés à l’école ». Mais il n’y a pas de mosquée, même
informelle, chacun prie individuellement. Le dimanche est
consacré aux courses, au téléphone, à la lessive des
vêtements, les ouvriers sont toujours très propres, les
sub-Sahariens portent des survêtements de sport, les
Marocains des vestes et des tee-shirts.
Pour les ouvriers, les espagnols qui résident dans la zone
des serres « se croient européens. Ils n’ont même pas la
bouche pour dire bonjour. Les espagnols, c’est comme les
lapins, ils baisent et ils pleurent pour avoir des
subventions, et ils sont racistes ». Il est vrai que de
nombreux petits agriculteurs sont descendus des montagnes
dans les années 75/80, juste après la mort officielle de
Franco, abandonnant leurs terrains, pour acheter un lopin de
cailloux dans la plaine côtière dés que des canaux
d’irrigation furent construits. De gigantesques travaux
d’irrigation supplémentaires sont d’ailleurs à l’étude.
La « gestion » du personnel est variable selon les
exploitants. La plupart des exploitations sont familiales,
d’une surface d’à peine un hectare, les propriétaires âgés
sont très peu scolarisés, voire illettrés. « Les petits
propriétaires disent : j’en ai bavé, fais comme moi. Les
immigrés qui ont réussi disent la même chose », ou
d’autres disent, comme certains français, « je suis chez
moi, je fais ce que je veux ».
D’autres propriétaires venus des villes ont acquis de
plus grandes parcelles et emploient plusieurs équipes.
« Avant les équipes étaient de la même nationalité,
maintenant, ils mélangent l’Ukraine, l’Equateur, le Maroc,
pour éviter les contestations collectives. On est payé de la
même manière, mais on ne fait pas le même travail. Les
Marocains font le travail le plus dur, construire les
serres, creuser, s’occuper des produits nocifs et les autres
vont trier les tomates » Il y a parfois des refus de
travailler lorsqu’il faut manipuler les produits pendant
trop longtemps, dans la mesure où l’on sait que l’on peut
changer de patron facilement. Un seul « bon patron » est
connu dans la « terra de El Ejido », c’est un « étranger »
de Grenada (200 Kms). « Lui, il fait tourner les ouvriers
pour les produits, ou alors, on fait les produits 2 ou 3
heures et on est payé la journée ». Ces produits,
pesticides et insecticides sont nommés « Benino » par
les ouvriers. Ils sont interdits en Europe et proviennent
d’Israël et de Turquie. Les ouvriers connaissent
l’emplacement des caches, des hangars ou magasins gardés par
des chiens et les fameuses « piscines » en pentes inclinées
dans lesquelles on risque de glisser. Les ouvriers cultivent
donc les légumes avec des masques, des « nez de cochon »,
non fournis par l’employeur. (J’ai depuis un regard autre
lorsque je trouve ces légumes dans les supermarchés
français). « Ca coûte cher, ces masques, 3 Euros. Au bout
de deux mois, quand je suis arrivé ici, j’avais des
allergies cutanées. En général, ceux qui travaillent ici
depuis 5 ou 6 ans tombent vraiment malades ».
A l’exception des centres commerciaux, il n’y a que six
cafés dans toute la zone de serre (rappelons : 80Km sur 30)
qui acceptent de servir les ouvriers, en général tenus par
des commerçants marocains. A Almeria, les commerçants sont
plutôt agréables lorsque je suis seul, mais dés que je
rentre dans un bar en compagnie d’un africain, nous sommes
ignorés, non servis, mais il est toléré de discuter ou de
lire le journal sur place. Les 4x4 sont très nombreux et les
play-boys se promènent dans des décapotables peintes aux
couleurs des USA (je n’avais vu ça que dans des films
populaires américains, comme quoi, tout peut arriver). A El
Ejido, tout petite ville, deux rues commerçantes seulement,
l’ambiance semble beaucoup plus tendue : seuls la Garde
Civile et un vieil ouvrier promenant son chien m’indiqueront
le chemin exact pour accéder au petit local du SOC, les
autres m’envoyant sciemment dans une direction opposée ou
refusant de me répondre lorsqu’ils comprennent ou savent
qu’il s’agit d’un syndicat. Seules les prostituées roumaines
et bulgares rencontrées par hasard me témoigneront quelque
intérêt : c’est 30 Euros la passe, soit une journée de
travail, ou si l’on préfère, six paquets de cigarettes au
prix français, mais elles ne connaissent pas la topographie
des lieux et ne peuvent m’indiquer mon chemin.
Les ouvriers des containers m’indiquent une propriété
voisine, « dans son camion, il y a des jolies filles ! Il
va chercher des femmes roumaines qui n’ont pas de papier. Il
dit je veux 500 filles pour les fraises, on ne cultive pas
les fraise ici, il fait trop chaud. Le patron a 60 ans et
ses deux fils les font venir chez eux pour les essayer.
Celles qui ne veulent pas, vont trier les légumes dans la
coopérative. Il faut accepter tout, c’est obligé. Ici, on
peut acheter tout. La police prévient les proprios des
contrôles pour qu’ils cachent les sans papiers ». On
m’explique ensuite que l’on peut acheter un contrat de
travail et une carte de résident pour un an, chez le
Gouverneur en présence du patron pour 1500 Euros, tarif
vérifié plusieurs fois au cours de l’enquête et dans
différents endroits. Celles qui se prostituent et qui
gagnent, me dit-on, 100 Euros par jours, pourraient
s’arrêter et acheter un contrat de travail, tout comme les
hommes qui travaillent 2 ou 3 mois gratuitement pour obtenir
une « régularisation ». Lorsque je fais part des ces
observations, vient une question, plus souvent posée, par
les femmes que les hommes : savent-elles, lorsqu’elles sont
recrutées sur place, « au pays », qu’elles vont se
prostituer ? Il me semble que oui, pour celles qui n’ont
aucune qualification ; elles ont de jeunes enfants que leurs
parents âgés d’une quarantaine d’années peuvent garder, ou à
la rigueur ce sont les grands-parents qui assurent cette
fonction. La prostitution devrait être considérée comme une
forme d’immigration comme une autre, et tous les droits des
migrants devraient s’y appliquer.
Pour ceux qui achètent ces fameux « papiers » (mais là, je
m’y perds, on parle simultanément espagnol, portugais, arabe
et français), le regroupement familial permet aux femmes un
droit de résidence, mais pas celui de travailler : elles
devraient, elles aussi, acheter un contrat de travail.
J’avais pourtant le mois précédent, grâce à mes amis de
Lisboa, étudié très précisément le Droit Portugais sur les
permis de travail et de résidence, dans ce domaine,
semblable au Droit Espagnol : les employeurs décident de la
régularisation et on peut comprendre comment la loi est
utilisée ici. Mais comment se fait-il qu’avec des lois
identiques, les systèmes « d’intégration » (à quoi ?) soient
si différents en Andalousie ou au Portugal ? Comment se
fait-il qu’au Portugal, les 100 000 Ukrainiens accueillis se
disséminent en zone rurale ou urbaine, dans toutes les
branches professionnelles, alors qu’à Huelva ou Sevilla ils
sont ségrégués ? Modes de colonisations autrefois différents
ou mise en place à Lisboa d’un réseau associatif, d’une
société civile et d’un « travail social » particulier ? Les
changements de régimes politiques ont pourtant eu lieu à peu
près au même moment…
Certains ouvriers ont des propositions de travail en
Angleterre pour travailler dans des restaurants par le biais
de leurs collègues pakistanais, « mais le problème, c’est
les papiers ». On me demande pourquoi la Croix Rouge,
financée par l’Union Européenne, ne propose pas cette année
des formations dans les domaines du bâtiment ou de la
soudure, ou des bourses pour 300 Euros par trimestre, ce qui
permet de quitter le secteur ? Pourquoi les ONG belges,
allemandes, suisses, ont quitté les lieux ? Je n’en sais
rien. Le sentiment est celui d’une répression accrue depuis
que des rapports diffusés en Europe ont été publiés sur la
situation et que la délégation du Forum Civique Européen a
interpellé les pouvoirs publics. Les interventions
européennes nuiraient-elles à la paix sociale locale ? Il
nous faudrait considérer que des analyses, expertises,
témoignages publiés en Europe, Afrique ou ailleurs
contribueraient à renforcer les alliances des notables
locaux et à les obliger à établir des revendications
« d’autonomie » ou de « démocratie locale », selon les
consensus médiatiques et politiques en vigueur. Finesse du
répertoire d’argumentation de ces Espagnols, cette idée de
démocratie locale est fort à la mode parmi les technocrates
européens et les intellectuels bien pensants. « Small is
beautiful », ou le « village mondial », on s’en souvient
dans les années 70, est un des premier slogan en faveur de
la globalisation économique, relayé par la consommation
privée de l’internet, tout en glorifiant la possibilité de
vivre entre soi, comme dans une communauté (mais ici, il y a
des esclaves qui travaillent).
Mais comment gérer l’argent touché en liquide ? Les banques
acceptent les comptes, même sans adresse fixe, puisque dans
ces chemins terreux, on peut seulement localiser « terra
Almeria, terra El Ejido, terra Tabernas, etc… ». Cela me
rappelle les ouvriers et maçons Mauritaniens de Lisboa qui
construisaient l’exposition universelle de l’An 2000,
« comme ça, si tu tombes d’un échafaudage, personne ne te
connais. Mais l’exposition, on la connaît comme notre
chambre », ou les morts inconnus des sous-traitants de
Bouygues, lors de la construction du grand stade de foot de
Paris.
Donc, que faire de l’argent ? « Si tu veux acheter ou
louer une maison, il n’y a pas de compromis de vente,
l’agence encaisse 500 Euros par mois, mais pendant combien
de temps ? On a des comptes en banques, mais ils prennent 5,
10 Euros pour les frais, parfois il y a de la ponction de
120 Euros, pourquoi ? Ils ont peur de tomber dans la crise.
Quand il reste quelque chose à la fin du mois, on l’envoie
au Maroc, c’est la seule solution ». Ainsi comprend-t-on
que ce n’est pas par « solidarité » avec une parenté qui les
a rejetés, ni « pour faire plaisir » comme on a
essayé de me l’expliquer que l’on solde tout compte, à la
fin du mois : les banques sont assimilées à une corruption
généralisée. On reprend alors les vielles bonnes méthodes
des tontines ;
tous cotisant régulièrement en liquide, comme les africains
ou les asiatiques lorsqu’ils veulent s’acheter des
commerces, mais là, c’est pour se payer de grosses voitures,
des Mercedes en général achetées au marché noir des Pays-
bas ou en Allemagne, pour rentrer au pays ou voyager
ailleurs pendant la morte saison d’été. « Ou alors, il y
a des club, des bordels, il faut payer 10 ou 12 Euros rien
que pour rentrer et une femme, c’est 50 Euros, mais ça peut
aller jusqu’à 200. Tout le monde dépense son argent là
dedans, ou alors dans le secteur touristique. ».
La rationalisation de ces situations d’une main d’œuvre
captive est cependant exprimée par nombre d’ouvriers.
« Le Maroc est un danger pour l’Andalousie, il y a
concurrence, c’est la même économie (au niveau des
industries touristiques et agro-alimentaires), et il y a 1%
de la population marocaine qui travaille en Espagne ».
Ce dernier semestre, deux marocains ont encore été agressés
sur la route et un correspondant du Soc a trouvé la mort (Azzouz
Hosni, le 13/2/2005) dans une embuscade en ville. « Les
sans papier, c’est un enfermement organisé, les patrons
veulent garder cette main d’œuvre. Quand il y a des
contrôles de la Garde Civile, les expulsions ou non, c’est
une question de chance, il faut un quota pour le
Procureur. »
Pourtant, malgré les désillusions, « L’Europe est
encore vue comme un paradis démocratique » ; « être
civilisé », pour ces marocains, rejoint la définition d’Ibn
Khaldûn de 1372 post JC,
« c’est pouvoir nouer des contacts, aider ». Dans ce
cas, la population nationale ne le serait guère. Le racisme
était considéré en 1945 comme une barbarie.
La construction du racisme et son corollaire, les idéologies
communautaristes que les médias et les mouvements populistes
français s’appliquent depuis longtemps à diffuser, supposent
ici la corruption de la police, des Administrations et des
hommes politiques. Alors que les journaux de Sevilla ou de
Huelva expliquent que les 50 000 Ukrainiens dans ces deux
provinces sont plus jeunes, plus diplômés que l’ensemble de
la population provinciale et qu’ils vont dynamiser la
culture locale (journal ADN, Sevilla, 5/6/06), la presse,
ici, développe largement que la police recherche deux
mineurs séquestrés dans la région ; que des « islamistes »
auraient préparé un attentat pour l’inauguration d’un
nouveau terrain de football ; qu’à propos d’une polémique
autour de l’enlèvement d’une statue de Franco dans une ville
voisine, la célèbre chanteuse Shakira déclare que cette cité
est un « centre historique de culture ». (Journal Almeria
Voce, 14/6/06). .Les étrangers disent pour leur part,
« La police contrôle tout, quand on va en ville, ils
confisquent les papiers et ils vont au restaurant pour nous
faire attendre. On a confiance en rien. ». Le maire se
permet des discours ouvertement xénophobes, ce qui choque
ces ouvriers. En fait de culture, les musées sont fermés et
les fouilles archéologiques traversent directement les
strates d’une domination musulmane de presque 900 ans pour
chercher des vestiges romains, grecs ou phéniciens, comme on
le faisait au Portugal sous le règne de Salazar.
Partout dans la région, dans les aires de repos, autour des
lacs d’irrigation où l’on peut utiliser des barbecues, on
lit des graffitis « interdit aux bougnoules » (moros).
Le terme « le Gouverneur », équivalent d’un préfet français,
sert aux ouvriers à désigner l’Administration Provinciale
dans son ensemble, Sécurité Sociale comprise, « On aura
jamais de retraite ». On comprend facilement pourquoi
les Andalous sont particulièrement attentifs aux projets
d’autonomie de la Catalogne ou du Pays basque, car certains
voudraient y instaurer un Droit Local provincial. Cela me
fait penser aux utopistes rencontrés dans les forums sociaux
ou à la Ligue de Droit de l’Homme pour qui une « démocratie
territoriale » est la solution à tous problèmes… pour qui
possède le droit de vote. En France, les domestiques ont eu
le droit de vote en 1933, les femmes en 1945, et il y avait
un projet en 1981, abandonné depuis, pour que les étrangers
payant des impôts aient un droit de vote local. Ici comme
ailleurs, il y a trois sortes de populations, celle qui a le
droit de vote, celle qui travaille, paie des impôts et
cotise aux retraites mais qui n’a pas le droit de vote, et
celle qui travaille sans avoir aucun droit, ni voix. Il
semblerait utile que les hommes, femmes, enfants (des
citoyens ?) qui travaillent quelque part aient un droit de
vote, au moins local ; ce serait un rempart contre les
trafics d’humains, la corruption des fonctionnaires et de
ceux qui les dirigent, l’exploitation des vides juridiques
par les entreprises de sous-traitance, de « prestation de
services ». Evidemment, cela ferait aussi baisser les
pourcentages de votes d’extrême droite et obligerait les
élus à représenter toute la population présente sur
un territoire.
Si la circulation des capitaux et des marchandises en Europe
est avérée depuis longtemps, celle de la main d’œuvre pose
problème, de province à province comme on l’observe en
Andalousie, ou de pays à pays, puisque l’attribution des
« papiers » de droit de résidence ou de droit au travail ne
suivent pas les même règles. Pourquoi vouloir interdire à la
main d’œuvre le droit de pouvoir suivre la circulation des
capitaux ? Ne parlait-on pas récemment d’une « libre
circulation » en Europe et ailleurs ? Quand à la France,
elle n’attire plus du tout. Certes, elle jouit encore d’une
réputation de la « douceur de vivre », mais pour combien de
temps ? «Il y a deux ans, j’ai été en France, il y avait
des associations, des fêtes, des aides de la mairie, ici
j’ai rien vu, mais il y a des milliers qui sont tombés dans
le chômage et il y a trop de répression ». Je comprends
bien pourquoi. Quand on parle de « sociétés de la
connaissance », projet européen, en tant qu’anthropologue,
il me semble que n’importe quelle Université que j’ai
fréquentée au Portugal est mieux équipée que nous d’un point
de vue informatique, et depuis quelques années, nous sommes
totalement déconsidérés. La fondation Volkswagen a lancé un
grand projet de recherche européen sur les mémoires
régionales et professionnelles, thèmes sur lesquels on
excellait dans les années 70 et 80, (j’y ai forgé mes
premières armes) : ont été retenus le Portugal, l’Espagne,
l’Italie, l’Allemagne, la Pologne. Les équipes françaises en
sciences sociales n’ont plus les moyens de payer leur
quote-part dans les projets « internationaux » en cours. Les
historiens du futur étudieront peut être une « grande
régression » : destruction des assurances sociales,
déréglementation du travail, suppression des droits du sol,
fichage informatique, contrôles des mémoires officielles ;
nous nous acheminons vers une société hors sol, comme les
cultures d’Almeria.
Documents
- Acta-resumen de la jornada de debate y reflexion del
SOC-Almeria celebrada en El Ejido el 14 de mayo de 2006.
- Jornaleros de la fresa o esclavos modernos, SOC, Sevilla,
2005.
- Tabla salarial del campo provincia de Almeria, document
gouvernemental, 2006.
- Informe de la campana de recoleccion de la fresa : Huelva,
SOC Andaluz, 2003.
- Memoria campana de la fresa, memoria de actividad, SOC
andaluz, 2005.
- “La fuerza del medio rural”, in Tierra y Libertad, revista
del Sindicato de Obreros del Campo y del Medio Rural de
Andalucia, Especial IX congreso agosto 2005.
- Informe sobre la situacion de las cortijadas y sus
habitants en Nijar (Almeria), Asociacion pro Derechos
Humanos de Andalucia, 2004.
- Asentamientos chabolistas de la provincia de Almeria, El
colectivo immigrante el nuevo chabolismo, Defensor del
pueblo andaluz, 15/5/06,
www.defensor-and.es//informes/ftp/chabolismo/chabolismo.htm
- Chabolismo en Andalucia, informe especial al Parlamento,
Defensor del pueblo andaluz, dec 2005.
- Les fruits de l’hypocrisie, histoire de ceux qui font
l’agriculture, enquête sue les conditions de vie et de santé
des travailleurs étrangers, Medici Senza Frontiere, onlus,
mars 2005.
- El vecino no deseado. Situacion residencial de los
inmigrantes africanos en Almeria, Juan Carlos Checa Olmos y
Angeles Arjona Garrido, revue européenne des migrations
internationnales, 2005.
- Manual de Derechos para trabajadores as extranjeros,
Confederacion General del Trabajo, 2006,
www.cgt.es
- Datos del Padron Municipal de Habitantes a 1/1/2005.
Estadisticas Demograficas del Municipio de El Ejido.
Le goût amer de nos fruits et légumes, l’exploitation des
migrants dans l’agriculture intensive en Europe,
Informations et commentaires, le développement en question,
Forum Civique Européen, mars 2002.________
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