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Suite
de
J Réault
Ouvriers de
l'Ouest
in ATP Cnrs,
l'ouest bouge-t-il ? Nantes Vivant 1983 1983Ouvriers
de Saint-Nazaire ou
la double vie-Ouvriers
de l'Ouest II[1]
(1) |
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Ouvriers
de Saint-Nazaire
ou la double vie
Ouvriers de l'ouest
II. Déc2008 |
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Jacky Réault
Agrégé d’histoire, Ancien directeur du GIRI, Groupe
Interdisciplinaire de Recherches sur l'Industrialisation
- CNRS,
MDC en sociologie (Université de Nantes)
Membre du conseil d'équipe de
Habiter-Processus Identitaires
Processus Sociaux EA 4287 Université de Picardie Jules
Verne,
Lestamp-Association. |
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Hégélienne
l'histoire
ouvrière nazairienne ? A chaque grand
moment, à chaque flux ou reflux d’industrialisation,
domine l’esprit d’un des trois peuples ouvriers qui la
consti- tuent, se référant en frontières mouvantes à deux
grands blocs culturels sous l’égide arbitrale
d’un centre autoritaire personnalisé, la
magistrature
singulière du maire de Saint-Nazaire entre coutume et
institution. La survie
culturelle de chaque peuple alors que son moment de
scène est passé, leurs conjonctions en mobilisations
unitaires ou polarisées, constituent sur fond
territorial d’intense
insularité mentale, la spécificité
nazairienne. Son milieu intelligible n’est
pas la ville mais un pays invisible manifesté en gestes épiques
dans l'après-Guerre, statisti -quement découvert
en 1967
comme aire
d’emploi, au
tournant récessif des
Trente Glorieuses, prodrome de la
mondialisation. |
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Penser les ouvriers nazairiens exclut d’entrée de penser
simple ; nous n’apporterons ici aucune munition pour
aucun camp ! Trop d’idées toutes faites trop d’histoires
de convention très contrôlées assaillent, à la fois et
heureusement communes et plurielles ! |
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Certes c’est par la ville site de ses géants chantiers[2]
qu’on les nomme ; elle fut leur seule "scène nationale",
leur matrice unificatrice. C’est dans ses rues
qu’affluent et dans ses places que se concentrent
visiblement et cycliquement les multitudes ouvrières
qu’attirent encore en 2008 quand se profile la crise des
crises, ses doubles chantiers de l’air, de l’eau,
...celui du feu de la forge est mort à Trignac en 1932
lors d’une marche funèbre dite «marche de la faim » et
qui atteint sans gagner, Nantes, le, - vu d'ici- ,
trop "chef"-lieu. C’est dans la ville que siègent,
longtemps temple de la République, la Mairie arbitrale,
la Bourse
du Travail, les Unions Locales, centres de conquête de
l’aire et un devenu si improbable en 2008 encore Centre
de culture populaire. C’est là qu’une encore classe ouvrière,
comme séparée d'une société qui l'a reléguée au musée
social, ordinairement
virtuelle hors l’usine ou le chantier, se donne
brusquement à voir en immenses messes unitaires de rue,
- réassurance rituelle face à l’Etat, au patron à
l’hydre des sous-traitants, à la mondialisation - ;
mais elle sait s’y ranger aussi en ordre
de batailles, épopées de rue et d’usines où excellent
(aient ?) des multitudes viriles : Culture de fierté et
de force chez les hommes assemblés dans cet Ouest de la
dispersion bocagère, précieuse
survivance ! C’est pas définition la ville-commune, qui
permit l’institution de cette fonction municipaliste,
sans doute plus
corporatiste que tribunitienne, du
maire-notable populaire du temps du bordereau[3a]
et peut-être encore par réminiscence sourde, de la
mairie mutante d’aujourd’hui, fascinée par Nantes, la
dépopularisée[3b].. |
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C’est pourtant de plus large que de cette ville très
moyenne mais jamais médiocre que l’on va parler ici et
que résume joliment un mot identique emprunté à l’espace
on l’on battait le blé, l’Aire.. Le syntagme aire
d’emploi naît d’un temps historiquement unique (l’apogée
des Trente Glorieuses) où le travailleur libre[4]
se sait encore par définition « précaire » ce qui n'est
pas forcément triste, c'est l'attribut ambivalent du
salariat. Il éprouve donc contradictoirement que sa seule liberté est
tout à la fois, -son fragile lien
(d’emploi), - sa capacité de le délier lui même en
licenciant son patron, en détail les jours de grève ou
en gros quand joue pour lui la tension du marché du
travail, - et pour civiliser les contrats léonins,
la paradoxale garantie d'un Etat à la fois
combattu et toujours sollicité - et enfin l'assurance palpaple, quand il le peut, d'un patrimoine
familial et lignager sauvegardé ou reconquis. Tout cela fait beaucoup
de réels mêlés pour les manuels prémachés d'une pseudo
Science Economique et Sociale. Cette dense réalité là est décidément
insupportable et globalement hors d'atteinte même d'une
authentique sociologie devenue disciplinaire et "undercontrol"
de quelques clans au savoir achevé. Les travailleurs
libres d'ici pratiquent sans fin ces contradictions : pas étonnant
qu’ils se divisent en plusieurs pensées et qu’il se divisent eux-mêmes
et parfois contre eux mêmes, pour ne se retrouver que dans d’exceptionnelles
mais si puissantes retrouvailles collectives !
Ce n’est pas la ville qui les a engendrés mais ces pays
si divers entre terre mer et fleuve, Presqu’île
guérandaise, Pays de Retz, confins de Nantes aux bords
du sillon de Bretagne c’est de là que sourd la vie (les
vies) diverse (s) qui les ont modelés, la ville-scène-de-jour, ne
les connaît que comme un vaste chœur qui ne serait même plus
la métonymie du démos mais sa réalisation rituelle, d’où
la tentation d’insularité mentale que cultive encore la
forte sous-culture de l'anarcho-syndicalisme en ses
métamorphoses contemporaines. Et pourtant, si la « ville ouvrière », « la
capitale (avec Nantes alors) de la contestation
sociale », fut promue scène nationale des luttes
sociales des années 50 et 70 n’est-ce pourtant pas
surtout par la geste fondatrice (1955) de bataillons
juvéniles en vies et solidarités villageoises encore
vivantes[5],
les soudeurs ruraux, arrivés de la dernière
pluie.
Les ouvriers nazairiens d’aujourd’hui toujours nombreux
baignant toujours, fait exceptionnel en France à cette
échelle, dans leurs propres traditions et cultivant
leurs propres mémoires, travaillent et vivent plus que
jamais dans la dispersion, entre Pontchâteau, Donges et
Paimbœuf. Moins urbains par le travail, ils habitent
toujours moins Saint-Nazaire. D’origine la ville est
habituée à mourir un peu chaque soir, mais désormais, à
l’ère de la mondialisation, et comme toutes les autres,
elle tend toujours plus à refouler ses peuples hors ses
murs. Au moins Saint-Nazaire, ville si enracinée dans un
bout du monde si matériellement présent de mer de fleuve et
de roc, restée industrielle et ouvrière, échappe encore
à l’insupportable arrogance des bobos[6]
déterritorialisés qui se sont appropriés les capitales y
compris celle des Pays de Loire[7],
même si les derniers infléchissements de la mairie
donnent l’impression d’un affadissement d’une imitation
de l’exemple nantais qui tendrait à ne plus proposer
d’identification collective que celle très déréalisée
que se donnent partout les hauteurs des "classes culturelles"
(E. Todd) qui
restent maîtresses des centres villes. A
Saint-Nazaire l’heure est cependant loin d’être venue où
la vie publique et les respirations de l'imaginaire, pourraient ignorer qu’elles doivent toujours
compter avec les « politiques de peuples »[8]
toujours latentes et prêtes à resurgir.
La
navale au cœur
La Navale
nazairienne, celle que célèbre l'ouvrage où s'inscrit à
son origine cet essai, symboliserait leur unité : mais quelle
assemblée de peuples désassortis que le soir disperse
entre Vilaine et Vendée au delà des deux ponts si beaux
et qui enjambent si large qu’on est, les ayant franchis,
dans des au-delà qu’aucune annexion ne menace,
construits qu’ils sont entre mythe et histoire dans
l’imaginaire[9].
Quelle armée ouvrière fut plus divisée contre elle-même,
inégalitaire, si peu citadine, quoiqu'elle ait fait
récemment et ceci contradictoirement aussi grâce à son
ambivalent dernier maire, d'évidents progrès : L’usine de la ville,
celle des producteurs citadins désormais si intriqués de
l’économie du savoir, ingénieurs techniciens ouvriers,
c’est l’aviation, l’actuelle Airbus industrie avatar
provisoire de la virtuelle Europe[10],
mais si enracinée aussi dans la ville, le territoire et
l’État français. Reste que si les effectifs de la Navale
fondent lentement, ni le pétrole ni la chimie ou même
l’Aérospatiale ne modèlent toujours en 2008 aussi large
territoire de vie quand le travailleur rentre chez lui. Le salarié modal résiste à la lénifiante et
confuse "tertiarisation", prêt à penser globalisant des
manuels scolaires ; il reste ouvrier, et l’ouvrier
modal est toujours le « métallo » masculin qualifié
quoique toujours plus imprégné de sciences et de
techniques[11a].
Le sanctuaire du métallo est peut-être encore le
Chantier naval si fortement nommé par le sonore vocable
breton de Penhoët, intégré dans ce tissu vivant, borderline
entre la terre et l’eau, de la métallurgie d’après
Vulcain mais sujet historique flamboyant de 1932, 1955,
1967, etc. , où travaillent soixante pour cent encore de
cette improbable classe-ouvrière-cyclique anachronique
et contemporaine, si intense
dans ses brusques et aléatoires renaissances quand elle
se manifeste apparemment à contre histoire et se fait ce
faisant, de temps en temps l’histoire même.[11b].
Pas
plus que la forme de la ville ni même la forme
utérine d’où sort le navire, le travail ouvrier ne
résume les vies ouvrières séparées et
communautaires, les vraies vies, dessinant des
territoires variés. L’expression moderne d’aire
d’emploi les condense en les trahissant. L’offre
d’emploi centralisée, le marché les unifièrent, mais il
les voile : Sous l’aire une poignée de
cantons des dizaines de communes[12]
où les ouvriers restent, - ce qui n’est plus le cas de
la ville -, majoritaires, n’en finissent pas d’exister
pour eux mêmes. Sur ces fiefs ficelés par le réseau de
transports, sur les travaux divers de l’industrie tant
unifiant que diviseurs, une geste ouvrière historique
unifiée, s’est faite mémoire, institutions, rites,
identité ouvrière voire, on l’a suggéré,
ouvriériste, mais en plus, pas à la place,
d’autres identités. Le mode capitaliste de
production n’a pas détruit leurs propres modes de
reproduction. A l’inverse, leurs manières d’être en
villages, en lignages, sur leurs terres et sous leur
toit colorent leurs actions de classe. Grèves,
votes, appartenances, jusqu’aux ficelles des métiers
ne sont déductibles de la seule usine, ou du travail
salarié.
L’aire est quasi-organisme Centre et périphérie. Sur une
vaste marge rurale et rurbaine, des
travailleurs libres à la fois salariés et petits
possédants. Doubles donc .Collectivistes et libéraux,
autonomistes forcenés et nostalgiques de communautés
fusionnelles. Au centre s’installe d’abord le
premier, un peuple sans héritage, sans maison, sans
qualification souvent , entre le port, Méan et un glacis
asséché de la Brière, Trignac. En 1991, -en 2006 plus
encore ?-, il reste plus dépossédé. Plus habile à
l’action collective qu’aux stratégies privées, il à bien
du mal à conserver simplement l’emploi. Marquée par ce
premier peuple prolétarien, peu consensuel mais
égalitaire, et par l’aristocratie d’hommes de métier
moins consensuels encore, la ville[13a]
ne devint centre d’un consensus de classe et pas
seulement de coexistence commune que tardivement quand
la loi impose la trinité syndicale, emblème ici de ses
trois peuples, contre l’ancien monopole des
professionnels puis du bloc laïc. Le monopole
municipal céda plus tard encore. Si elle offrit ses rues
à l’intense et précaire unité de ces peuples, le
sujet de l’histoire nazairienne n’est pas
sous le pavé urbain mais sous toute l’aire ;
c’est là qu’il faut creuser.
Cet article bat le rappel de l'immanence des trois
formes de vie ouvrière engendrées par l'histoire
industrielle moderne au sein des trois "peuples" de l'aire sous ce qui
risquerait de devenir l’histoire sainte d’une seule
classe.
[13b] Trois peuples, trois territoires, trois
fils historiques et deux blocs culturels. Voila
pour tant de moments singuliers résultant de leurs
enlacements ou affrontements, nos clés.
-
Des hommes dépourvus de biens et de métier, des deux
fois prolétaires donc, - prolétaires achevés dans
notre typologie- citadins de Saint-Nazaire
ou néo villageois de Trignac, de culture laïque, bleus
puis rouges, puis.... voila le premier peuple,
plutôt seul, le plus proche d'une classe ouvrière
assimilée à un prolétariat réduit aux ressources du
salaire voire, dans la vie pavillonnaire trignacaise au
travail domestique plus ou moins des deux sexes..
-
Des hommes encore, mais professionnels, citadins,
laïcs aussi, bleus jamais très rouges longtemps
hégémoniques, rejoints par ces briérons double
possédants, entre ville et îles, du métier et de la
terre : C’est le deuxième peuple, il
connait la promotion scolaire et croise la militance
qu'engendra l'école publique, plus peuple que classe
sauf souvent verbalement.
-
Des hommes et des femmes, ruraux apparemment sans
qualité, dépaysannés des années, Trente déjà mais
surtout des Trente Glorieuses (1944-1974)[14],
le troisième peuple encore immergé dans la terre,
liée aux lignages paysans, longtemps relié par les
paroisses, il s’abolirait lentement dans les
précédents si son mouvement n’avait institutionnalisé
une autre culture, via le syndicat « chrétien » qui aida
leurs passages, introduisant en le civilisant le
dualisme de l’Ouest d’après 1793 dans le mouvement
ouvrier. Double dualisme de la religion et de la
propriété: antithèse du premier peuple, prolétaire
inachevé (?)
Et par-dessus (ou par dessous) tout ça deux socles de
symboles deux blocs culturels. On dira par convention
bloc chrétien, bloc laïc.
DOUBLE VIE DOUBLE
CULTURE
Double vie
? La vie entre deux monde, le pays le villages, le
domaine domestique et productif, la logique séparée
privative d’un côté ; le travail industriel concentré,
la logique socialisée collective, de l’autre. Champions
de la Double vie, les briérons puis les
dépaysannés de l’Expansion. Simple vie ? Le
premier peuple ouvrier de l’estuaire est plus
moniste par sa nudité prolétarienne à Saint-Nazaire,
sinon à Trignac où il redevint villageois et tardivement
accédant.
Bloc
catho et bloc laïc
En 1936 encore, sous la bannière républicaine et laïque,
les deux premiers peuples semblent n’en faire qu’un
culturellement, s’opposant en bloc au monde
paroissial et rural dont maints enfants sont déjà dans
l’usine, mais un peu à l’écart. Ils sont exclus du
mouvement ouvrier surtout s’ils veulent s’y intégrer à
leur manière, via le syndicat chrétien, mais
jusque dans les années 50 en passant sans façon mais non
sans traces langagières, par les paroisses catholiques,
confirmant ainsi, plus que par leurs stigmates
linguistiques et comportementaux ruraux, leur soumission sur la
terre des prêtres et des marquis. L’isolat
nazairien pousse à l’extrême ce dualisme de Guerre
civile froide de l’Ouest post-vendéen. La
C.F.T.C... se nourrit certes du réseau paroissial mais
vise aussi dans l'usine même, les oubliés d'une
conscience de classe sous l'hégémonie aristocratique des
métiers sinon de l'avant-garde communiste: manœuvres, ruraux, soudeurs,
... jusqu’aux aux femmes. Le discours du militant ouvrier
chrétien, personnaliste, solidariste et par les
ouvriers plus que par les employés, populaire, est en
porte-à-faux avec la doctrine collaborationniste voire
libérale de la confédération liée à l'Eglise. Contre le monopole de la C.G.T.,
et de facto souvent à côté du
militant C.G.T.U. qui l'effraie mais le fascine,
il intègre nolens volens, l'esprit de revendication
et se frotte pratiquement à la lutte de
classe. Ce vocable longtemps honni, qui prendra un
goût si troublant de transgression permise lorsque entre
Vatican II et la signature du Programme commun de la
gauche, il sera surinvesti. Ce sera bref.
Entre 1936 et1947, par glissement puis saut
institutionnel, la C.F.T.C.. devient une forme légale,
puis instituée[15]
du mouvement ouvrier et non plus son antinomie. Il lui
restera à devenir légitime dans l’insurrection
populaire de toute l’aire en 1955. Pour que la mutation
se concrétise, il faudra que soit isolé dans le bloc
laïc - la scission de F O de 1948 y aidant -, le
noyau intégriste et que soit marginalisé dans la
C.F.T.C.. un monde frileux d’employés bigots,
selon l’expression de l’un des fondateurs nantais du
mouvement Reconstruction acteur régional et national de
cette mutation[16]
Le Bloc chrétien peut ainsi s’ouvrir par
l’entreprise, et non plus par la paroisse, au flux de la
seconde (dernière ?) industrialisation. La
nouvelle culture gagne son brevet de classe en
1955, atteint le parti socialiste dans les années
soixante dix s’accomplit dans l’Union de la Gauche ; en
passe de devenir politiquement hégémonique saura-t-elle
éviter la décomposition de son personnalisme
communautaire dans l’idéologie dominante individualiste
et privative et le ralliement acritique mais surtout
libéral post-catholique à l’Europe ?
Ces deux blocs nés de la Révolution et de la
Contre-révolution étaient bien toujours là, actifs et
pertinents en 1991, à la veille de la ratification
acrobatique du Traité de Maästricht ; ils ne le sont pas
moins quoique autrement en 2006 et 2008, après le massif Non
français de 2005 ; les trois peuples ouvriers de l’aire,
urbains et ruraux ont cependant presque également et fortement voté non,
en forte rupture avec la « gauche » culturelle[17]
et tertiaire supérieur de Nantes. Si la réalité se
montre régulièrement ici si adéquate à son concept,
il ne faut pas prendre à la lettre la
dénomination commode, idéaltypique de ces deux blocs qui
se réalisent en formes historiques mouvantes. La
rencontre du troisième peuple et des militants du
Bloc chrétien institutionnel et culturel,
n’implique pas que ce dernier flux soit plus chrétien
que, par exemple, privatif, égalitaire, patrimonial et
en tout cas il n'est plus majoritairement sous emprise
d'église.
Mais, historiquement, ce bloc fut le relais de
l’acculturation douce du troisième peuple, sas
entre la ferme et l’usine, accompagnateur de ses
radicalisations, éclaireur de sa mutation politique,
acteur de son nouvel enracinement[18a].
Il est encore la base principale de la C.F.T.C., à peine
moins de la C.F.D.T. dont les militants sont cependant
plus divers.
[18b]
Double vie
a donc un sens plus profond. Le long frottement des
blocs finit par tout rendre un peu dualiste ici, du
mouvement syndical au Parti socialiste dominant, des
ruraux confrontés à l’usine et aux valeurs
prolétariennes, aux citadins compromis avec l’Ancien
Régime. Double identité partout ! Comment les actes ne
seraient-ils pas à la fois ancrés dans des permanences
et inattendus, en un mot, historiques.
Nous
survolerons l’irruption historique des trois peuples
dans cette aire et cette ville, pour faire le point,
ensuite, dans les groupes de la vie privée ouvrière de
la prolétarisation dont l’inachèvement ou l’inversion
reproduisent la double vie ; et conclurons sur le vote
syndical et politique rapporté aux trois peuples, aux
deux blocs.
L'UNITE RESULTANTE
PROBLEMATIQUE DE TROIS HISTOIRES ENLACEES OU DELACEES
Les prolétaires immobilisés, la mémoire souterrains d’un
passé offensif, qui s’institua dans le communisme,
Le premier peuple, sans biens, ni lignages, ni
métiers, nu déjà dans la paroisse bretonne ou plus
lointaine qu’il a laissée, aménage l’estuaire, au mitan
du siècle de Germinal, construit, le port, puis
le chemin de fer, la ville. Terrassiers, maçons,
débardeurs et autres hommes de peine puis dockers,
charbonnier, manœuvres aux forges ou
cheminots, ils n’intègrent le sanctuaire naval que dans
les années vingt, avec des emplois d’aides, riveurs,
élingueurs ou autres matelots[19],
servants des hommes de métier autant que du capital.
Les ouvriers nazairiens originels ce sont eux ;
installés d’entrée dans la boue et la vie vraiment
précaire, entre Méan et Trignac par les villages sans
églises. Leur conscience s’ancre plus qu’en un
travail particulier, dans la précarité qui les poursuit.
Les débuts sont terribles, morbidité, mortalité; sans
eau potable, sans hygiène. Ils perdurent dans le risque
et les violences du chantier avec l’alcoolisme
compensatoire, le taudis, le salaire dérisoire, l’emploi
rompu chaque soir ! Reste un style marquant la culture
urbaine: un goût pour la prouesse violente spectaculaire
à connotation virile, mais aussi un certain fatalisme,
une immobilité, une clôture ouvriériste.
Leur misère frappe en 1900, les frères Pelloutier dans
la Vie ouvrière en France. En 1936, au vu du
recensement les choses ont peu bougé. Réduits au salaire
de l’homme, démunis de tout moyen d’autoproduction,
culturellement étrangers aux stratégies privées,
ils restaient condamnés au collectivisme de masse.
Si leur histoire propre leur fut ravie par les
professionnels stabilisés, les briérons et plus tard les
ruraux plus lointains qui investissent la ville au cours
du siècle, Ils ne furent pas toujours des loosers.
Les luttes trignacaises, l’appropriation de la rue,
par les dockers et les charbonniers nazairiens,
leurs pugnacité et leur rationalité revendicatives
manifestent surtout avant 1914, un monde jeune et
conquérant. Loin d’être résumés par l’ouvriers
professionnel de la Navale et ses servants ruraux,
l’histoire ouvrière est leur affaire jusqu’au désastre
trignacais de 1933[20],
Le déclin du port, la fermeture des forges et la fin du
charbon, puis la guerre, l’exode se liguent contre eux.
Dès les années vingt, la culture des chantiers évince la
leur. Ce sera le temps du “bordereau"[21],
l’institution de la négociation collective du salaire
monopolisée par les professionnels.
La
C.G.T.U.., en dehors de rares professionnels
sous-traitants de la chaînerie trouve ses maigres
troupes du côté des riveurs et chanfreineurs, des
cheminots, des dockers, des charbonniers, épousant de
facto leur marginalisation ; mais la masse reste
distante. Le municipalisme personnalisé fascine leur
faiblesse ; leur goût de la violence immédiate se plie
mal à la bolchevisation. Actifs en 1936 et 1938,
l’unité les étouffe un peu mais la concentration en
cités de relogement en 1945 les soude comme jamais. Le
quartier d’Erbins sera une véritable base rouge[22].
En 1947, une C.G.T. nouvelle qui ne les marginalise
plus, les organise et les accroche au communisme mais,
réduite à leur soutien, elle passe très près de la
marginalisation[23].
Ils doivent en passer par le rapprochement avec les
autres refoulés sur d’autres marges, les chrétiens et
ruraux, alliance vitale pour la survie de la C.G.T.,
selon Paul Malnoë, dirigeant historique de Force
Ouvrière. Cette incongruité produit de l’histoire en
1955. La marque des prolétaires de force se mêle
à une action directe violente et
anti-intellectuelle propre aux jacqueries. Le lien
privilégié C.G.T.-C.F.D.T.. reproduira cette conjonction
jusqu’à la fin des années quatre-vingt où semblent se
dessiner les prémices d’une nouvelle marginalisation.
Seul l’anticléricalisme de F.O... semblait freiner encore
le changement de bord du bloc chrétien vers un bloc
réformiste du salariat installé ; en 2006 la
perspective de ce bloc réformiste s’est éloignée avec le
reclassement de fait des choix politiques autour de la
mondialisation et de son vecteur principal l’Europe
libérale opposée aux acquis ouvriers nationaux. Ne va t
on pas vers un rapprochement des frères ennemis de l’ex.
CGT unifiée contre une CFDT toujours plus politiquement
intégrée à la deuxième gauche libérale et
européiste. C’est l’hypothèse que nous faisions déjà en
1995, à Nantes, lors du Colloque pour le centenaire de
la CGT.
Mais il faut distinguer :
- Isolés dans un tissu résidentiel qu’envahit le
tourisme marchand, les pêcheurs prolétariens du Croisic
maintiennent une de ces identités résistantes qu’induit
la communauté de travail affrontant une nature
redoutable, sur la mer ou dans la mine, dans l’extrême
dureté d’une discipline et d’un arbitraire hiérarchique
d’un autre âge, mais le temps joue contre eux, qui
réduit l’emploi comme le revenu, qui ferme les
conserveries où leurs femmes trouvaient l’appoint
irrégulier mais récurrent du salaire misérable, sinon
une véritable salarisation. L’alcoolisme et l’anomie des
adolescents creuseront toujours plus la précarité de
leur vie et leur marginalisation sur leur propre sol par
une petite bourgeoisie marchande et immobilière
impitoyable et âpre au gain ? Cette typification est
évidemment abusive et datée ; en 2006 rien ne permet de
tenir un propos si assuré.
- Trignac passe au socialisme municipal bien
avant Saint-Nazaire. Un village à soi ce n’est pas rien
même si c’est le triste Trignac et sa forge sauvage et
ruineuse de vies puis ses irrécupérables ruines
industrielles qu'aucun bobo ne tenta heureusement
d'esthétiser en friches post-industrielles pour palier
l'ennui des classes post culturelles. Le village prolétarien si longtemps même
sans église gère toujours son destin qu'aucun touriste
morbide ne vient polluer, gardant ses
fidélités politiques. On y conquiert (mais il s’agit
d’abord de nouveaux arrivants), en nombre, la maison
individuelle à la fin des Trente Glorieuses.
- Les prolétaires de la ville de Saint-Nazaire semblent,
eux, ne plus rien maîtriser, trois fois dissous, par la
fin des cités de relogement, l’exclusion du travail,
l’obsolescence ou l’affadissement du lien communiste.
Le groupe éclaté entre le surclassement acrobatique (une
frange trouve in extenso, via l’Aide
Personnalisée au Logement, l’aubaine de la maison
individuelle et des traites ) et la marginalisation, a
perdu sa cohérence socio-spatiale. Combien d’héritiers
du premier peuple dans les 22 % de chômeurs du
canton de Saint-Nazaire-Est ? Stigmatisés par un genre
de vie qui détonne dans un univers ou tout le monde,
sauf eux, est maître en son domaine, privés des deux
messianismes social-chrétien et communiste qui furent
porteurs de fraternité et d’intégration légitime, qui
dirait leur révolte et leur désespoir ? Le Front
national ne trouve pas cependant parmi eux les scores
que lui donne les territoires de la désindustrialisation
sauvage des années 81-86 dans le Nord et l’Est de la
France.
De
la quasi ethnie briéronne à l’hégémonie des hommes de
métier
Tradition millénaire certes pour le bois Navale moderne
du fer et du pétrole est seconde, la construction des
navires ne se pérennise qu’au début des années 1880 ;
les ouvriers du port, des forges même sont déjà là.
Comme par miracle ces hommes vont renaître vers 1884 du
sol Briéron où ils bricolaient leur vie avec un
prodigieux patrimoine de techniques polyvalentes en se
passant du Capital comme ils s’étaient passés des nobles
sinon des prêtres. Ils deviendront ses salariés mais
jamais exclusivement; gardant leur savoir polyvalent y
compris dans le Chantier jusque dans les années soixante
et sur leur terre comme dans leurs eaux si belles au
soleil des matin d’hiver.[24].
Produit manufacturier hétérogène, dirait Marx, le
navire requiert une armée différenciée d’hommes de
métier et une marge de quasi-domestiques que la
périphérie de l’aire fournit d’abord avec d’ex-vrais
domestiques ruraux, âgés souvent. L’armée navale
atteindra 11000 hommes à son apogée dans les années
cinquante quand elle se concentre en un seul chantier,
flanqué d’établissements mécaniques ou chaudronniers.
Rien d’un Léviathan capitaliste faisant de petits
producteurs des prolétaires achevés,
isolés, hétéronomes, et sans qualité. C’est comme si les
Chantiers avaient passé contrat tacite(?), voire fait
alliance quasi politique avec une communauté (quasi)
ethnique entière.. Au patron la plus-value née de leur
savoir, pour eux la normalisation du travail, la
chefferie sur les autres ouvriers ; leur force de
marchandage restant leur capacité à se passer du
patron en assez longue période grâce à la double
activité[25].
Ils le prouvent en vivant sur leur fonds dans les temps
de chômage ou de grève. Après avoir longtemps brisé
les grèves des citadins, ils inventeront la grève du
temps récupéré ; le salarié redevenant par elle petit
producteur à son compte. Il a fallu presque un siècle
pour briser dans la division du travail leur force
encombrante, devenue celle de tous les professionnels de
la Navale. D’autres[26]
ont décrit ce processus d’Organisation Scientifique du
Travail précoce mais limitée, l’école des apprentis, la
sérialisation relative des années soixante. On se
limitera à l’aspect historique et anthropologique
global.
Organisation du temps, hiérarchie interne et partage des
tâches de l’équipe de base, formation finale - même
après son amputation par l’école (patronale)
des
apprentis -sont un compromis bilatéral, pas une
pure domination du capital. La coutume du chantier, si
bien rapportée par Louis Oury, la norme de la dépense de
force, la maîtrise des temps du boni ,
qu’imposent les professionnels pèse autant que la loi du
patron.
L’exclusivisme briéron, culture de pays ethnicisée
par les urbains, archaïque, hostile aux nazairiens
finira par se fondre au Chantier, sinon dans les iles
briéronnes, dans une caste unifiée de professionnels.
L’hégémonie des professionnels, à partir de 1920, repose
d’abord sur des citadins de souche, des promus du
premier peuple et une minorité d’ouvriers
exogènes(des gens de Montluçon sont dans les années
vingt parmi les premiers semeurs communistes). Mais
beaucoup de ces citadins sont des briérons plus ou
moins intensément et précocement séparés du marais.
La finale loi de ce milieu fut un compromis très
proche de la coutume briéronne après la fin de leur la
bouderie corporatiste entre 1921 et 1933.L’idéologie du
contrat, valeur culturelle centrale et commune,
constituera le socle culturel de la C.G.T. confédérée
et de son monopole de négociation. C’est le temps du
bordereau, l’institution de la négociation
collective du salaire monopolisée par les professionnels
dans les années vingt. |
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« Le temps du bordereau » (L’ensemble de l’’iconographie
de l’article de 1991, ici reproduite, est l’œuvre de
Thérèse Dumont)
Le contrat collectif précoce survivant ici à l’économie
de Guerre s’ancre dans cette culture de professionnels
monopolistes de type anglo-saxon que décrit
Benjamin Coriat dans l’atelier et le chronomètre.
La grève n’est qu’une figure limite. On frisera le
corporatisme autoritaire excluant, les femmes, les non
qualifiés, aussi bien que la lutte véritable. Le modèle
organiciste et inégalitaire de l’Ouest des notables
n’est pas loin. La mairie de Saint-Nazaire noue le
système sous son patronage. Il faudra la conjonction de
deux égalitarismes, le prolétarien et le paysan, pour le
briser entre 1936 et 1955.
F.O.. gérera cet héritage, sur Saint-Nazaire plus qu’en
Brière, sans plus pouvoir ni vouloir l’ouvrir que la
C.G.T. de 1935. Les salariés garantis de la
construction aéronautique, les services de l’Etat à
l’exception des chemins de fer étaieront cette base dans
le même esprit contractuel avare de grève, élitiste et
masculin. L’effritement s’accélère dans les années
quatre-vingt... C’est dans les années 60 à 80 le
syndicat des pères de familles professionnels
autochtones citadins ou côtiers et laïcs. Son lien au
militantisme de l’école laïque fait cependant perdurer
une sensibilité politique anarchisante que la montée en
puissance de la deuxième gauche post-catholique a
contribué à maintenir mobilisée. Une fraction du vote
d’extrême gauche nazairien induit par l’éloignement des
partis de gouvernement et des classes populaires y
trouve toujours un vivier.
La Brière ouvrière se clivera, entre les marges encore
très paysannes et le Centre, aux nombreuses générations
ouvrières selon le chanoine Vince inventeur d’une
analyse des espace-temps de la salarisation dans l’aire
de Saint-Nazaire. Au cours des années trente, la
C.F.T.C.. gagne St André-des-Eaux, Besné, Crossac sur les
thèmes culturels de la mère au foyer, et du
salaire minimum indexé au nombre d’enfants.
Dans le centre historique à Saint Joachim, Saint
Malo-de-Guersac, voire à la Chapelle, F.O.. et la C.G.T.
d’après1947 fidélisent une base à la fois possédante et
revendicative. Le P.C. suit ; il y résiste encore. Dans
les secteurs indépendants de la hiérarchie des métiers
de la Navale, l’Aéronautique et la pétrochimie la C.G.T.
et le P.C. captent entre 1936 et 1950 une seconde base.
Ce sont des ouvriers qualifiés, modernes, chers
aux auteurs du Manifeste, qui furent ses
meilleurs zélateurs; citadins, exogènes souvent ou
transfuges du premier peuple passés par l’école des
apprentis puis par l’enseignement technique. D’abord non
possédants, ils rejoignent, dans l’Après-guerre, la
cohorte des accédants à la propriété sans pour
cela changer de bord. |
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Le syndicalisme nazairien
est très représentatif : des adhérents nombreux et une participation élevée des
salariés aux élections professionnelles |
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20 Septembre 1948 :
meeting interprofessionnel à ST-Nazaire.
Après
la Libération,
un équilibre relatif s’instaure entre les trois principales organisations
syndicales
( CGT, CGT-FO et CFTC ) |
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La troisième vague : l’ouvrier rural sans qualification
des Trente Glorieuses
Le troisième peuple, la Navale l’attire d’abord
dans ses flancs lors de sa mutation technique mais la
gésine d’une nouvelle force sociale attendra la dernière
industrialisation, étayée par le boom du Bâtiment de la
Reconstruction.
Bien avant 1945 un monde ouvrier organisé par le métier,
le bâtiment, perdure en entreprises dispersées de la
côte bauloise et pornicaise. Il sera gonflé par la
Reconstruction, le tourisme marchand, la ruée vers la
maison. Les hommes de métier urbains et laïcs dominent
un peuple rural de manœuvres, de compagnons, pour qui le
bâtiment n’est qu’étape ou appoint et qui ne devient
visible qu’en 1955 au sein du troisième Peuple.
C’est, dès les années vingt, plus que l’organisation
scientifique du travail, largement volontariste, la
révolution technique de la soudure à l’arc chassant le
rivet qui ouvre la Navale aux nouveaux ruraux. Le
soudeur de première génération n’est pas l’homme d’une
formation mais d’une maîtrise des gestes et d’une
sensorialité fine aléatoirement distribuées par la
nature et l’enfance. Un flux de jeunes hommes,
euphorisés par la liberté du salariat au regard des
dépendances rurales, supplante le manœuvre rural et
soumis d’âge mur, ou le riveur urbain prolétarien.
Sacrifiés d’office du temps de l’hégémonie de la
C.G.T.(confédéré), ils vont être captés un peu par les
unitaires de la C.G.T.U.. par le contact au
travail des jeunes prolétaires, par la C.F.T.C.. surtout,
au village même.
Entre 1930 et 1965, les adaptions de la Navale
s’accompagnent de recrutement neufs et se doublent d’une
deuxième industrialisation propre à l’Ouest Français des
Trente Glorieuses mais engagée, ici comme au Mans, dès
les années trente. Paimbœuf, Donges, Montoir,
accueillent la chimie demandeuse de ce travail posté
non qualifié, si adapté à la double-activité de
l’ouvrier paysan, puis la construction métallique, le
biscuit à St Michel, l’habillement etc.; La pétrochimie
(étudiée par Danièle Kergoat), à côté d’un travail de
haut niveau, requiert des manœuvres puisés dans les
villages de Donges. Chimistes, pétroliers, femmes de
l’alimentation et de l’habillement, travaillent sur
place, mais le nouveau flux naval tendra à se rapprocher
de l’agglomération. Les trois flux (Navale, Bâtiment,
industries de process) se gonflent entre 1950 et
1955 en une cohorte massive, juvénile, impatiente,
optimiste sur le changement social bousculant la
tradition ouvrière de la ville.
Entre 1947 et 1962 on observe plus de 4% de progression
annuelle des salariés de l’industrie, encore 3% de 1968
à 1982.En1968, 72 % des actifs de l’aire sont salariés,
83% en 1982, plus que la moyenne française. Le nombre
absolu des ouvriers croît jusqu’en 1982.Rien à voir avec
la France industrielle du Nord-est! La salarisation des
actifs variait en 1968 de 86, 4% dans le canton de
Saint-Nazaire à 37, 6% dans celui de Saint Père en Retz,
en 1982 le minimum est de 63%, Saint-Nazaire atteignant
92%.
Les trente glorieuses nazairiennes
Les Glorieuses,
on croirait la formule faite pour eux, leur mouvement
s’inscrit sur la scène nationale ou il donne le ton,
dans l’ensemble plus vaste de la Basse Loire .Les
livres disent Nantes-Saint-Nazaire ! Renversement
d’une clôture localiste ! Les porteurs de mémoire de la
nouvelle identité ouvrière unifiée qui surgit
s’affirment, exceptionnels et exemplaire !
Comme ouvriers d’abord, une conscience aiguë d’être à
part, et comme nazairiens.
L’isolement géopolitique nazairien est double,
finisterrien quant à l’Europe, coupé de la société
française par la contre-société post-vendéenne! Si leur
mouvement social rompt l’isolement en 1955, 1957, 1964,
c’est par l’improbable conjonction derrière le premier
et le troisième peuple, des deux universalismes,
communiste et chrétien, en concurrence mimétique. L’action
directe victorieuse est à la rencontre de la
jacquerie paysanne, de la prouesse virile prolétarienne,
et d’une capacité des professionnels à négocier. Les
bornes de l’immédiateté rebelle à la stratégie sont
ainsi compensées, sublimées aussi par la générosité des
militants. Les chrétiens fascinés quoiqu’ils en aient
par le mondialisme communiste. Les communistes, immergés
dans le premier peuple habillant d’eschatologie
la violence prolétarienne latente. Ainsi
contraint à suivre mais feignant de précéder, le P.C.
comme la C.G.T., tireront bénéfice du nouveau cours
ouvrier, celui du troisième peuple et du bloc
chrétien, unis même si c’est sur le mode du conflit,
aux ouvriers prolétariens et à la C.G.T. Le choc de
l’effondrement patronal de l’été 1955 scelle une
alliance historique.
Ce bloc
biculturel de la nouvelle hégémonie C.G.T.-C.F.D.T..
fait alors école dans les sociétés de l’Ouest entre 1955
et 1980, infléchit le mouvement social français. La mue
de la C.F.T.C.. joue un rôle médiateur permettant de
tourner le blocage de la S.F.I.O.... et de F.O.. par la
naissance du courant unitaire qui aboutit au Programme
Commun de 1972.
L’Avant Mai 68, a ici
un an d’avance dans une incroyable grève des
mensuels, à moins qu’il ne commence, et c’est notre
thèse dès 1955 Mai-Juin, en Basse Loire, a la
double saveur des sociétés de l’Ouest français en cours
d’industrialisation, et des vieux sites industriels du
Nord-est. C’est aussi la formule nationale du Mai 68
ouvrier quand le troisième peuple impose son propre
style ; à Flins ou Cléon à Caen, à Sochaux, pas à
Billancourt. Les militants C.G.T. locaux et chrétiens
iront très loin ensemble à Saint-Nazaire. Le veto
parisien du P.C. saccage tout. La C.G.T. mettra cinq ans
à s’en remettre.
Quand trois poules vont au champ...La troisième va
derrière.
Alors que la majorité large des ouvriers devient
qualifiée entre 1962 et 1982, à l’instar de sa
base historique Force Ouvrière syndicat – virtuellement
majoritaire en 1947[27- semble se contenter de toujours suivre, alors
qu’il tente en réalité de résister contre l’air du temps
qui l’étouffe entre stalinisme et libéral-individualisme,
entre 1955 et 1968. Il accueille alors les plus distants
et se laisse ensuite marginaliser par l’accord C.G.T.-C.F.D.T...
Stagnant d’élection en élection, il recule pour de bon,
dans les années 80, a contrario de ses résultats
nationaux, cible principale ici de la deuxième gauche
son ennemie intime trop loin culturellement du deuxième
peuple. La S.F.I.O.. reposait sur une base électorale
plus vaste mais sur une base militante de même culture,
il fallut qu’elle s’ouvre moins au troisième peuple
qu’aux militants du bloc chrétien et à l’Unité de
la Gauche pour éviter le même déclin. Finalement par le
néochevénementisme de Joël Batteux, elle survit mieux
pour avoir mieux su se métamorphoser que son syndicat
nazairien frère et que son homologue politique nantais
floué et digéré par le neutralisme attrape-tout du
leader municipal Jean-Marc Ayrault assez habile pour
faire accéder sur la scène nationale pour la première
fois en position de leader un notable nantais mais cela
se fait sur la base lisse du consensus euro libéral. On
reviendra en dernière partie sur le détail de
l’évolution actuelle de ces forces politiques et
syndicales.
Dans les Trente Glorieuses, les légitimités culturelles
basculent. Les nouveaux ouvriers ne sont plus des
paysans d’âge mûr et faillis mais des jeunes gens dont
le premier emploi est l’usine. C’est un temps de rejets
quelque peu honteux, chez l’ouvrier ou
coupables, chez le mensuel, -selon les
distinctions de l’ethnopsychanalyse, - des soumissions
traditionnelles; à moins que cette bonne volonté
d’acculturation soit encore soumission à la culture
dominante d’usine. Alain Touraine la repère dès la fin
des années cinquante ; au village on change plus
tard, autrement, après 68 dans la famille, après 1974
pour le vote. Nombre de grèves sont des fêtes
appliquées d’intégration à un rite nouveau. Dans un
article de 1968 publié dans l’ouvrage collectif Carra :
Le partage des Bénéfices (Editions de Minuit
1968), notait que la migration en ville des années
soixante est l’occasion de lâchages culturels en bloc
derrière une bonne volonté anticipatrice du changement.
PROLETAIRES ET
POSSEDANTS DES ANNEES QUATRE-VINGT
Ces deux industrialisations, ces trois peuples,
constituent un tissu exceptionnel de différences avec
les autres mondes ouvriers français: Extrêmes, -quel que
soit le champ de la comparaison, les départements les
aires d’emploi, la Loire Atlantique ou la France entière
-, le taux d’ouvriers qualifiés, la masculinité, le
confinement domestique des femmes, les possessions dont
la maison et le groupe domestique sont le centre, le
maintien de ressources extra-salariales. Exceptionnelle
aussi, par-dessus tout cela, mais paradoxale, une
reprise aiguë de la prolétarisation qu’illustrent le
taux de chômage le plus fort de France, l’isolement
féminin monoparental, la délinquance, l’alcoolisme. Deux
mondes exceptionnellement autochtones, comme cloués au
sol, l’un par la possession l’autre par le dénuement.:
Mais combien de temps encore la classe ouvrière
organisée parviendra-t-elle à intégrer, en son sein, la
société duale. De se placer ici sur l’échelle de la
prolétarisation atténue le dessin des trois peuples. A
sa place, une polarisation intense et croissante entre
les ouvriers les plus dépossédés et les plus possédants.
Dans le syndicalisme, -c’est à dire en quelque sorte
dans ce qui reste, avec l’unité locale de la Gauche, une
classe ouvrière -, perdure une configuration du deux
contre un héritée des luttes offensives du temps de
l’Expansion; mais l’unité défensive reste toujours
actualisable ; Dans la vie séparée, en revanche, le
principe organisateur est celui des deux derniers
peuples s’opposant au premier. Déjà, en appliquant à
l’aire nazairienne la formule d’Immanuel Wallerstein
décrivant les périphéries de l’économie-monde, le
prolétariat n’est plus la classe ouvrière. Le
vingtième Siècle fordien, -défini par l’unité de
la production de masse et de la consommation de masse
garantie par le salaire indirect des Etat-Providence -,
fut trinitaire ; l’avenir est-il dualiste ? |
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Entre 1955 et 1965, 80%
des ouvriers nazairiens sont devenus propriétaires.
Difficile à vivre pour les
restants ! |
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La maison individuelle est
conquise à Saint-Nazaire
( photo ci-contre) mais surtout à Trignac et à
Montoir-de- Bretagne en 1982, 27% seulement des ouvriers nazairiens habitent
encore Saint-Nazaire |
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HLM de
la Bouletterie, en construction |
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Mutations migrations rurbanisation
En 1982, 27% seulement des ouvriers de l’aire habitent
encore la ville. La rente foncière urbaine, le recul du
travail ouvrier à l’usine, le tropisme du micro-domaine
autonome surtout, expliquent cette mutation. Double par
définition, l’espace rurbain semble fait sur
mesure pour tous, le nouveau canton de Montoir le
résume. Venant de la ville et des champs, ils y sont à
tous égards chez eux.
La population ouvrière ayant un emploi stable fond..
lentement, depuis les années quatre-vingt. Plus que 1700
dans le Chantier naval, encore dispersés par l’habitat..
Usine citadine, l’Aérospatiale résiste mieux mais elle
est de moins en moins ouvrière. La ville aussi, moins
ouvrière que sa périphérie, 37% des actifs contre 39%
sur l’aire. La métallurgie dans son ensemble, tissu de
la culture ouvrière, garde 13400 salariés en 1986 (16000
en 1982) mais son poids relatif recule lentement[28]
.Ces employés dont croit le nombre, voire les
techniciens, vivent-ils cependant dans des univers si
séparés?
Qualification une appellation moins contrôlée !
Les ouvriers nazairiens décomptés dans l’aires sont
peut-être les plus qualifiées de France. L’écart
persiste entre 1968 et 1982, le taux des ouvriers
qualifiés passant de 51 à 71%. De la défaite des
métiers à la qualification pour tous? Bizarre! Sous la
diffusion d’une classification, un rétrécissement des
compétences, de l’autonomie, avec la sérialisation des
modules pré construits, Aéronautique, Navale, Bâtiment,
unis. La réalité, dans le travail aussi, c’est la
polarisation. Le savoir ouvrier migre chez le
technicien; et prolifèrent des OP1 que certains
chercheurs du Cereq[29]
nommèrent spécialisés qualifiés .Qu’est donc
cette qualification quadrillée par deux fois
plus de contremaîtres qu’en 1968?L’autonomie module
séculaire ici de la culture du travail recule. La
migration des nouveaux O.Q... de la périphérie de
l’aire vers le centre semble se ralentir malgré la
demande de la Navale et de l’Aéronautique. La chimie,
l’alimentation, voire le bâtiment se cantonnent dans
l’O.S. ou l’O.P. 1.
LES FEMMES AU CENTRE DE LA DOUBLE VIE
Hommes et femmes au travail
On reste dans un monde d’hommes, voire de pères de
famille 11, 7% de femmes en 1982, 9, 3 en 1968; Si les
ouvriers non qualifiés reculent c’est en se
féminisant, 31% en 1962 contre 15 en 1968.Confinées dans
l’alimentation et l’habillement, elles fournissent les
cohortes de la surexploitation du travail saisonnier lié
au tourisme après la disparition de la conserverie
côtière. L’ouvrière est périphérique, dans les
cantons de Pornic et de Saint-Gildas-des-bois.
L’agglomération résiste à la féminisation du salariat,
paradoxalement moindre à Saint-Nazaire qu’à
Saint-Père-en-Retz et Saint Gildas. Sur trois cent
quatre vingt zones d’emploi en France, la
nazairienne est dans les trente plus masculines.35% de
femmes seulement dans les salariés; seuls le Var, le Pas
de Calais, la Corse font moins.
Un
ménage mono professionnalisé rationnel ?
Pour comprendre cette situation, il faut briser le
fétichisme du marché du travail. Même si prend un
instant le marché pour ce qu’il se donne, l’offre
de travail sexuée et bornée n’explique pas tout. La
structure de la demande compte aussi. L’offre
renvoie à l’accumulation localisée du capital. Il a
littéralement plu des emplois féminins non qualifiés
dans tout l’Ouest entre 1950 et 1980; pourquoi pas là?
La
demande nous ramène à l’autonomie ouvrière dans son
groupe domestique centre de vie, à la norme populaire
des formes de vie. Sa base est à la fois culturelle et
économique, dans des modes de reproduction. L’indicateur
d’activité de la conjointe de 1982 très loin de la
normalité française résume tout, indiquant où il
faut creuser: dans les groupes et les territoires de vie,
sous le marché du travail. |
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Dans l’Ouest qui fut un monde rural où primait
l’élevage bovin et intégrant séculairement le
travail des femmes, l’aire se singularise par la
convergence, en un écosystème de reproduction de
compromis, des traits bretons moins activistes et des
modèles ouvriers pluriels[30].
La civilisation briéronne lie foncièrement
l’activité productrice des femmes et le sol domestique.
Si l’ouvrier-paysanne se fait rare et
périphérique(8) la production domestique ne disparaît
pas. Les cultures prolétariennes centrales, -et
cela vaut aussi pour le professionnel nazairien
classique-sont attachées à la femme -disponible
pour les hommes -, ostentation de leur capacité
virile à l’entretenir, mais économiquement stérile,
réduite au marché des ménages et à la garde
d’enfant .Plus traditionnel, mais d’une tradition
activiste, le troisième peuple est plus moderne
mais l’emploi précaire et sous-payé fait de la
production domestique ajoutée au salaire indirect le
choix le plus rationnel.
De
l’avantage ambivalent au handicap
double:
revenu ou demi-revenu ?
La femme au foyer renforce ses échanges lignagers
sur l’axe mère-fille accentuant la clôture culturelle du
couple, alors que s’il est double actif, le couple
ouvrier est un peu biculturel. Employée ou paysanne
la conjointe favorise une culture des mobilisations
privées (scolaire ou patrimoniale) à côté(ou à
l’encontre) des attentes collectives, étatiques du
prolétariat où, la femme au foyer redouble le
ghetto culturel[31].
Le troisième peuple culturellement activiste
(surtout au sud de la Loire) ajoute la salarisation des
femmes à l’autoproduction, pour construire ou consommer
aux dépens de la scolarisation des enfants poussés
jeunes sur le marché.
Ces modèles ne sont pas en l’air, ils font
système avec les structures bien réelles, quoique
secondaires et déterminées: l’offre d’emploi et la
division du travail mais aussi les hauts salaires
ouvriers, après 1955.Revenu central, le salaire masculin[32]
est supérieur aux salaires nantais et bien placé
nationalement. Les professionnels de la Navale et de
l’Aérospatiale s’entraînent mutuellement; les autres
ouvriers qualifiés suivent selon les
périodes, ou dans la pétrochimie, précèdent. Ces hauts
salaires relatifs ont permis de retarder la salarisation
des femmes d’ouvriers qualifiés de la ville non
possessionnés, à plus forte raison celle des femmes de
prolétaires inachevés du centre briéron.
Si l’exigence moderne de libération(ou la course au
revenu ne parviennent pas à combler le retard du travail
des femmes c’est par ce verrouillage, scellé par la
reproduction culturelle de rôles sexuels archaïques dans
la famille, dans l’enseignement privé féminin, et par
les bénéfices secondaires qu’en retirent les hommes.
Attirer là le Tertiaire de bon niveau qu’évoque le
Comité de Bassin de Saint-Nazaire, supposerait une
demande féminine modernisée,
individuée, non résignée au seul choix effectif
actuel: le travail borné, sous-qualifiée, dominé voire
saisonnier. L’autonomie des cultures ouvrières tourne là
au cercle vicieux et approfondit l’écart inter-ouvrier.
La femme d’ouvrier possédant, productive chez elle ne se
déclasse pas hors du salariat. La femme prolétarienne
dont le conjoint chôme en majorité, scelle le
déclassement du ménage par son confinement.
Familialisme[33]
précarisation et isolement
En 1982, parmi les ouvriers de Loire Atlantique, c’est
l’homme ouvrier nazairien qui vit le plus en famille
nucléaire; 87 % des ménages dont la personne de
référence est un ouvrier. Le couple est la règle, la
famille est au centre de sa vie, sa maison bien mal dite
individuelle, est à tous égards familiale
.C’est la belle façade, illusion statistique qu’induit
la polarisation sexuée des formes de vie! Le foyer
monoparental, comme la vie isolée touchent d’abord les
femmes-mères, ex-épouses, filles des ouvriers; mais
quand elles sont actives, ces femmes sont pour
l’essentiel, employées. . Sauf la petite troupe
travaillant à l’usine, la femme séparée ou
divorcée perd l’indexation ouvrière attachée au travail
du mari. Dans un tableau statistique, la précarisation
des familles ouvrières est d’abord transférée par
la catégorie socioprofessionnelle employés. Si
l’épouse séparée n’a pas d’emploi, elle disparaît
de la visibilité sociologique accrochée aux catégories
socioprofessionnelles d’actifs.
L’habituelle
description de surface crée l’illusion d’une famille
ouvrière stable et rassurante. Bel exemple de fétichisme
statistique! Pourtant les foyers monoparentaux sont plus
fréquents ici que dans l’aire nantaise plus urbaine! Les
Employé(es dans leur ensemble-et pas seulement
comme face cachée des mondes ouvriers (avec les chômeurs
et les femmes seules sans profession
marginalisées)-, sont exclus en majorité de la normalité
familiale nucléaire vécue comme conjoint; vivant en
monoparents ou isolé(e)s ou en mineur(e)s
domestiques chez leurs parents. L’effet de protection
relative à l’égard de la dissolution qu’apporte au
couple la propriété familiale et la ruralité, est encore
visible mais s’émousse. Prolétaires et possédants
tendent à se ressembler dans la nouvelle précarité,
celle du couple. |
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LES PROLETAIRES
INACHEVES
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Village
de
la Brière
Eaux-fortes de J-E Laboureur, 1932 |
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Les prolétaires inachevés nazairiens ne sont pas
seulement des ouvriers que l’accumulation du capital n’a
pas dépossédés jusqu’au bout ce qui les rend fréquemment
éloignés de l’action de classe comme l’analyse Immanuel
Wallerstein[35];
ils cumulent depuis deux générations au moins les
mobilisations collectives et les mobilisations privées.
Le groupe domestique n’est pas ici pure unité de
consommation mais centre de mobilisation privée et
de productions marginales si multiples qu’elles
ne le sont plus. La maison sur son terrain, objet de
tous les efforts, n’est pas seulement jouissance mais
cadre et moyen de travail, cellier, lopin,
garage-atelier.
Quel ouvrier nazairien non prolétarien ne travaille pas
hors du travail ? Le type idéal du briéron classique est
loin d’être figure du passé l’ouvrier paysan fiscal
de la périphérie reste plus fréquent dans l’aire que
dans le reste du département. La forme plus légère de
l’ouvrier paysan au noir, perdure près du centre
rurbain, par exemple, encore en 1985, à
Saint-Malo-de-Guersac. L’entourage écologique,
l’héritage technique polyvalent expliquent l’importance
de la pêche, de la cueillette marine, de la chasse. Sur
le marais, le fleuve, la mer, une production souterraine
générale et systématique, souvent marchande. Même si
l’on fait abstraction des compléments monétaires
marginaux de revenus, l’ensemble des autoproductions
domestiques masculine ou féminine et des échanges, à
l’intérieur du lignage, de biens et de services se
cumulent en un massif évitements du marché. Les
liquidités monétaires dégagées permettent le projet la
stratégie patrimoniale ou potentiellement scolaire. |
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L’homme à la barque
Eaux-fortes de J-E Laboureur,
1932 |
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Après le petit train la voiture ou l’autobus ont
intégré
les briérons à l’activité urbaine. |
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L’ouvrier petit-patrimonial,
la
vallée des castors et le H L M
Le patrimoine ouvrier est d’abord hérité, d’origine
paysanne ou artisane. Les pères et grands-pères
agriculteurs sont plus héritiers, plus
propriétaires que leurs congénères départementaux:
presque vingt points de plus que ceux de l’aire de
Châteaubriant. En Brière centrale, le fonds paysan,
passe entier en mains ouvrières. En 1962 les ouvriers
sont ici plus propriétaires que les cadres. En 1982,
malgré le prolétariat central, les ouvriers et
employés restent plus souvent héritiers de leur
maison que les cadres supérieurs ou moyens. Mais le
patrimoine c’est d’abord ici, et de tous temps, une
mobilisation, pas un attribut passif.
L’extrême mobilisation pour l’accession, bénie par l’Eglise,
invoquée par l’Etat, souvent induite par l’entreprise,
fut d’abord familiale. Débauche de travail même si le
capital d’enracinement s’ajoute à cet effort: le
réseau du lignage rural aide et prête[36]
En 1982, 45% des ménages ouvriers sont ici accédants
(28% sur la France), maximum absolu sur quatre vingt
quatorze départements. L’accès au micro-domaine
domestique est ici le modèle même de la vie accomplie.
La maison-domaine est but, la propriété moyen. 60% sont
propriétaires (43% pour la France ) mais 72 % maîtres
de maison individuelle, autant que les cadres
supérieurs, 94% en périphérie. En un siècle le modèle
est devenu la norme. Pour tout l’Ouest de
l’industrialisation des Trente Glorieuses, ce fut la
vraie grande affaire ouvrière. Etonnante entrée en
classe ouvrière par la propriété, pour le flux des fils
de paysans souvent eux mêmes sans terre.! Mais le
caractère exceptionnel de l’aire c’est le cumul de
l’héritage, l’intensité de la mobilisation, et
l’engagement auto constructeur. En 1990, on n’est plus
que marginalement constructeur mais on reste, à vie,
transformateur[37] Le H.L.M., -moins de 11% des
résidences principales représente ici, pour le chef de
famille stabilisé, le stigmate spatial de la
prolétarisation achevée, de la vie privée de
toute autonomie... La proportion de ménages anomiques,
d’isolés de femmes monoparentes y est très forte,
intense la délinquance.
L’ambivalence de la possession
Haut (ou double) salaire, maison séparée, sol cultivé,
construction récente, disposition minoritaire mais
croissante de deux voitures voire d’une résidence
secondaire... les plus avantagés, les plus mobilisés
auraient-ils tout pour eux ? Trop d’écart révèle une
tension intime. Nationalement l’accession corrèle avec
l’alcoolisme et, dans une moindre mesure, le suicide[38].
L’invasion du temps libre par le travail immédiatement
productif pour soi devient obstacle à l’investissement
plus vital, la scolarisation, la formation continue. Le
chômage, l’effet pervers de la désinflation sur les
traites, la précarisation croissante des couples touche
ce fragile équilibre. La somme de ces tensions c’est
aussi l’intensité de la délinquance. Finalement la
mobilisation domestique obsessionnelle peut produire ou
rejoindre ce qui constitue sa négation: l’attentisme
prolétarien et l’abandon aux processus économiques.
Depuis vingt ans toute cette mobilisation a modifié le
paysage de l’aire. Trignac a fait un bond vers la
propriété mais c’est surtout par ses nombreux immigrants
récents arrivés des villages autant que de la ville;
certains prolétaires anciens qui restent locataires se
sentent, eux, un peu moins chez eux[39].
Quant au prolétariat de la ville de Saint-Nazaire, il
reste toujours aussi oublié. Le succès des uns contribue
à enfoncer les autres. L’écart à la nouvelle normalité
de classe devient stigmate supplémentaire. Difficile à
vivre pour les restants !
QUEL QUATRIEME AGE NAZAIRIEN ?
Dans toute l’aire, sur le temps long du vote social
entre 1935 et 1987, l’essentiel, malgré un recul
continu, c’est la force et l’équilibre relatif des
syndicats; c’est aussi la rupture de cet équilibre par
l’ascension du bloc chrétien: 23, 5 % de voix de
l’industrie en 1935, 42, 2 en1982 mais 41 en 1987 (pour
la somme C.F.T.C..-C.F.D.T..) ; le bloc laïc résistant
autour de 55%.
L’ascension du bloc chrétien suit l’arrivée des
dépaysannés, s’interrompant quand cesse la création
d’emplois masculins. La tertiarisation des années
quatre-vingt ne modifie pas l’équilibre sauf en
contribuant au recul de F.O.. gardienne du métier
masculin. L’entrée des femmes dans le salariat
dessine les futurs rapports de force. Non par un clivage
culturel hommes-femmes mais par l’ampleur et la rapidité
de la contribution des trois peuples à ce dernier
flux. Le bloc laïc, handicapé, progresse pourtant(par la
C.G.T.) dans la campagne activiste.
Le maintien de la croissance chrétienne dans
le centre rurbain est plus ambigu. Est-ce un
renfort d’ouvriers d’un bloc laïc miné par l’accès à la
propriété? L’effet patrimoine défavorise le communisme
mais ne transforme que lentement les mentalités. Notre
étude sur les années soixante, soixante-dix montre le
lien étroit du bloc chrétien avec la propriété mais
seulement dans son ancrage et sa genèse rurales, nous
savons peu de choses des citadins. Le lien social du
laïc est d’abord culturel avec l’école publique, et
écologique, ancré sur l’estuaire et la côte. Les gains
C.F.D.T.. dans le canton de Montoir et en ville procèdent
en fait des migrations et du chômage sélectif vidant les
usines des voix du premier peuple.
Avec l’épuisement du vivier paysan un simple
chassé-croisé spatial relaie-t-il l’ascension du bloc
chrétien? La défaite de la CGT. aux Chantiers en 1990
est-elle stratégique ou simple mouvement d’humeur de fin
de grève ratée? Indécidable! Mais le jeu profond des blocs
ne résume pas la réalité. La perte par F.O.. de 24% de
ses voix en dix ans menace la structure trinitaire de
direction du mouvement social installée en 1947[40]
comme expression des trois peuples. Sans cette trinité
on changerait d’ère[41].
L’aire condense intensément l’immense mutation du
passage à gauche des salariés de la dernière
industrialisation transférant l’unité syndicale rêvée en
politique réalisée. Au vu des chiffres de premier tour,
le gain parait minime (43, 7% de voix à gauche sur
l’aire en 1946, 48, 1 en1978). Mais le vrai point de
départ est dans les 29% de 1958 .Si la Gauche de la
ville ou de Trignac ne retrouve jamais les résultats
plébiscitaires qu’obtiennent leurs maires en 1946, les
cantons de la périphérie changent de monde (Herbignac
passe de 20% en 1946 à 49% en 1988 au premier tour). Le
sud résiste davantage mais la Brière centrale tend vers
l’unanimisme avec 65, 3% en 1988. Les étapes du passage
sont attendues -personnalisation présidentielle du vote,
Unité de la Gauche-et inattendu, le lien aux grèves
extrêmes; ainsi en janvier 1956 et en Juin 1968, où, cas
unique en France, le passage ne s’interrompt pas. Le
bloc chrétien tire ici le mouvement de mai et
renforce la S.F.I.O.. et le P.S.U...[42]
La politique ouvrière fut ici bipolaire culturellement
(droite et centre droit contre Gauche ) et trinitaire du
point de vue partisan (M.R.P... S.F.I.O.. P.C.).L’éviction
du M.R.P.. en 1964, l’entrée du bloc chrétien dans le
P.S. mènent au bipartisme apparent; mais c’est dans un
P.S. devenu bipolaire qu’il faut suivre le chemin des
deux blocs.
L’ultime question est aujourd’hui le maintien même du
bipartisme dans une gauche survivante dévorée par une
social-démocratie devenue libérale et européiste[43].
Le premier peuple lâche le P.C. qu’il a rejoint
entre 1946 et 1950. Le communisme originairement faible,
était resté ici conquérant (c’est la S.F.I.O.. qui
reculait avant la greffe chrétienne). Il culmine à 15,3%
des voix sur l’aire en 1978 date d’apogée des sites
ruraux. Trignac et les cités ouvrières de Saint-Nazaire,
fiefs d’un premier peuple si proche lui même de
la logique de citadelle assiégée, lui donnent un
étonnant maximum de guerre froide en 1951. Liées à
l’ancienneté ouvrière, ou à la clôture culturelle, plus
qu’à la dépossession, les voix des martin-pêcheur du
Croisic et du noyau briéron culminent en janvier 1956
en Brière, dans le fil de l’épopée de 1955, ou en 1978
au Croisic.[44]
Le reflux se noue entre 1978 et 1981. Mais, paradoxe,
l’effondrement vient de la ville : 7, 5% des voix en
1988 au lieu de 23 en 1978. Les prolétaires en voie de
re-prolétarisation lâchent plus le Parti
que les briérons possédants étudiés par Julian Mishi.
Trignac autonome et homogène maintient la fidélité
malgré la relative entrée en propriété de ses
prolétaires. Dernier verrou ou base d’une reconquête ?
On a l’habitude, ici, de l’isolement.
Le
moment actuel
Le moment actuel semble celui d’une homogénéisation par
la propriété, l’école, la professionnalisation des
femmes. Les deux blocs culturels avaient en commun une
sorte d’anarchisme ethnocentré et localiste. La
référence verbale à l’universalisme des Lumières pour
les uns, à celui du Christianisme pour les autres,
devient active lors des Trente Glorieuses derrière les
militants d’un communisme conquérant et d’un
christianisme anticipant ici Vatican II. L’un et l’autre
s’éloignent avec l’affadissement des utopies les
réflexes petits possédants. Restent deux mondes plantés
là.
Vers un conservatisme ouvrier ?
Mais ce quatrième âge nazairien est aussi celui d’une
polarisation accrue. Les vrais prolétaires et quelques
autres basculent, hors de l’intégration de classe, dans
la marginalisation. Entourés par l’aisance et la
patrimonialisation de leur classe, ils cumulent
l’héritage sans terre, ni toit, la sous-qualification du
travail, la précarisation de l’emploi et désormais celle
du couple, l’érosion de la solidarité dans les espaces
urbains qui n’intègrent plus, l’exclusion de l’école
longue et du travail même. La fin de la migration
paysanne en ville, son accélération à l’entours, son
inversion même brouillent les cartes. La partie
mobilisée du bloc chrétien va-t-elle ici s’identifier au
modernisme concurrentiel ? Qui saura garder un lien
entre les peuples éclatés, entre le prolétariat nouveau
et l’Etat, la société ? L’identité ouvrière garde, comme
à Manchester, une grande force; sa mobilisation reste
culturellement possible mais la scission matérielle et
sociale s’approfondit, au sein de la classe ouvrière,
entre le premier peuple et les autres. Le
décrochage du communisme dans la ville annonce-t-il la
régression populiste xénophobe ? Le capitalisme
tempéré a-t-il un horizon nazairien ?
(2008)
A la question de 1991, il faut désormais intégrer les
métamorphoses apportées par le temps désormais structuré
et structurant de la mondialisation. Les catégories
poltiques du 19° et du premier vingtième sont devenues
caduques et leur sens radicalement inversé. Le mouvement
que les progressistes survivants continuent de déifier
les yeux opacifiés par l'idéologie fossile, n'est rien
d'autre que le procès même de la mondialisation accéléré
et verrouillé par les politiques de "réformes" de ses
serviteurs politiques, euromondialistes affichés "à
droite", eurolibéraux honteux "à gauche".
Le conservatisme, sur les acquis sociaux juridiques
contractuels, et sur la maintenance des fondamentaux
anthropologiques de la common decency, a désormais sens,
subversif, de résistance. Et cette résistance est
d'abord populaire. A la problématique tendancieuse du
conservatisme ouvrier pourrait bien désormais devoir se
substituer celle d'une résistance, par définition plus
large que celle des appartenances liées au seul travail.
Pourquoi ne pas conclure &nb | |