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Retour des peuples? Penser à vif en 2005 sur les NON hollandais&français jus- que dans l'Ouest catholique libéral européen, à l'Europe-Oligarchie- Suite 2009 Peuple   politique-Peuple social-Peuple  sociétal  et mondialisation 
 


 Tél :   06 88 54 77 34
 eMail: jacky.reault@wanadoo.fr
 



 


 















































































































































































































 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 









 


 
 

Suite de J Réault Ouvriers de l'Ouest in ATP Cnrs, l'ouest bouge-t-il ? Nantes Vivant 1983 1983Ouvriers de Saint-Nazaire ou la double vie-Ouvriers de l'Ouest II[1]  (1)

 

 

 

Ouvriers de Saint-Nazaire ou la double vie Ouvriers de l'ouest II. Déc2008  

 
 
 
  Jacky Réault
Agrégé d’histoire, Ancien directeur du GIRI, Groupe Interdisciplinaire de Recherches sur l'Industrialisation - CNRS,
MDC en sociologie (Université de Nantes)
Membre du conseil d'équipe de Habiter-Processus Identitaires Processus Sociaux EA 4287 Université de Picardie Jules Verne,
Lestamp-Association.
 
     
 
  Hégélienne l'histoire ouvrière nazairienne ? A chaque grand moment, à chaque flux ou reflux d’industrialisation, domine l’esprit d’un des trois peuples ouvriers qui la consti- tuent, se référant en frontières mouvantes à deux grands blocs culturels sous l’égide arbitrale d’un centre autoritaire personnalisé, la magistrature singulière du maire de Saint-Nazaire entre coutume et institution. La survie culturelle de chaque peuple alors que son moment de scène est passé, leurs conjonctions en mobilisations unitaires ou polarisées, constituent sur fond  territorial d’intense insularité mentale, la spécificité nazairienne. Son milieu intelligible n’est pas la ville mais un pays invisible manifesté en gestes épiques dans l'après-Guerre, statisti -quement découvert en 1967 comme aire d’emploi, au tournant récessif des Trente Glorieuses, prodrome de la mondialisation.
 
     
  Penser les ouvriers nazairiens exclut d’entrée de penser simple ; nous n’apporterons ici aucune munition pour aucun camp ! Trop d’idées toutes faites trop d’histoires de convention très contrôlées assaillent, à la fois et heureusement communes et  plurielles !  
     
  Certes c’est par la ville site de ses géants chantiers[2] qu’on les nomme ; elle fut leur seule "scène nationale", leur matrice unificatrice. C’est dans ses rues qu’affluent et dans ses places que se concentrent visiblement et cycliquement les multitudes ouvrières qu’attirent encore en 2008 quand se profile la crise des crises, ses doubles chantiers de l’air, de l’eau, ...celui du feu de la forge est mort à Trignac en 1932 lors d’une marche funèbre dite «marche  de la faim » et qui atteint sans gagner,  Nantes, le, - vu d'ici- ,  trop "chef"-lieu. C’est dans la ville que siègent, longtemps temple de la République, la Mairie arbitrale, la Bourse du Travail, les Unions Locales, centres de conquête de l’aire et un devenu si improbable en 2008 encore Centre de culture populaire. C’est là qu’une encore classe ouvrière, comme séparée d'une société qui l'a reléguée au musée social,  ordinairement virtuelle hors l’usine ou le chantier, se donne brusquement à voir en immenses messes unitaires de rue, - réassurance rituelle face à l’Etat, au patron à l’hydre des sous-traitants, à la mondialisation - ;  mais elle sait s’y ranger aussi en ordre de batailles, épopées de rue et d’usines où excellent (aient ?) des multitudes viriles : Culture de fierté et de force chez les hommes assemblés dans cet Ouest de la dispersion bocagère, précieuse survivance ! C’est pas définition la ville-commune, qui permit l’institution de cette fonction municipaliste, sans doute plus  corporatiste que tribunitienne, du maire-notable populaire du temps du bordereau[3a] et peut-être encore par réminiscence sourde, de la mairie mutante d’aujourd’hui, fascinée par Nantes, la dépopularisée[3b]..  
     
  C’est pourtant de plus large que de cette ville très moyenne mais jamais médiocre que l’on va parler ici  et que résume joliment un mot identique emprunté à l’espace on l’on battait le blé, l’Aire.. Le syntagme aire d’emploi naît d’un temps historiquement unique (l’apogée des Trente Glorieuses) où le travailleur libre[4] se sait encore par définition « précaire » ce qui n'est pas forcément triste, c'est l'attribut ambivalent du salariat. Il éprouve donc contradictoirement que sa seule liberté est tout à la fois, -son fragile lien (d’emploi), - sa capacité de le délier lui même en licenciant son patron, en détail les jours de grève ou en gros quand joue pour lui la tension du marché du travail,  - et pour civiliser les contrats léonins, la  paradoxale garantie d'un Etat à la fois combattu et toujours sollicité - et enfin  l'assurance palpaple, quand il le peut,  d'un patrimoine familial et lignager sauvegardé ou reconquis. Tout cela fait beaucoup de réels mêlés pour les manuels prémachés d'une pseudo Science Economique et Sociale. Cette dense réalité là est décidément insupportable et globalement hors d'atteinte même d'une authentique sociologie devenue disciplinaire et "undercontrol" de quelques clans au savoir achevé. Les travailleurs libres d'ici pratiquent sans fin ces contradictions : pas étonnant qu’ils se divisent en plusieurs pensées et qu’il se divisent eux-mêmes et parfois contre eux mêmes, pour ne se retrouver que dans d’exceptionnelles mais si puissantes retrouvailles collectives !

Ce n’est pas la ville qui les a engendrés mais ces pays si divers entre terre mer et fleuve, Presqu’île guérandaise, Pays de Retz, confins de Nantes aux bords du sillon de Bretagne c’est de là que sourd la vie (les vies) diverse (s) qui les ont modelés, la ville-scène-de-jour, ne les connaît que comme un vaste chœur qui ne serait même plus la métonymie du démos mais sa réalisation rituelle, d’où la tentation d’insularité mentale que cultive encore la forte sous-culture de l'anarcho-syndicalisme en ses métamorphoses contemporaines. Et pourtant, si la « ville ouvrière », « la capitale (avec Nantes alors) de la contestation sociale », fut promue scène nationale des luttes sociales des années 50 et 70 n’est-ce  pourtant pas surtout par la geste fondatrice (1955) de bataillons juvéniles en vies et solidarités villageoises encore vivantes[5], les soudeurs ruraux, arrivés  de la dernière pluie.

Les ouvriers nazairiens d’aujourd’hui toujours nombreux baignant toujours, fait exceptionnel en France à cette échelle, dans leurs propres traditions et cultivant leurs propres mémoires, travaillent et vivent plus que jamais dans la dispersion, entre Pontchâteau, Donges et Paimbœuf. Moins urbains par le travail, ils habitent toujours moins Saint-Nazaire. D’origine la ville est habituée à mourir un peu chaque soir, mais désormais, à l’ère de la mondialisation, et comme toutes les autres, elle tend toujours plus à refouler ses peuples hors  ses murs. Au moins Saint-Nazaire, ville si enracinée dans un bout du monde si matériellement présent de mer de fleuve et de roc, restée industrielle et ouvrière, échappe encore à l’insupportable arrogance des bobos[6] déterritorialisés qui se sont appropriés les capitales y compris celle des Pays de Loire[7], même si les derniers infléchissements de la mairie donnent l’impression d’un affadissement d’une imitation de l’exemple nantais qui tendrait à ne plus proposer d’identification collective que celle très déréalisée que se donnent partout les  hauteurs des "classes culturelles" (E. Todd) qui restent maîtresses des centres villes. A Saint-Nazaire l’heure est cependant loin d’être venue où la vie publique et les respirations de l'imaginaire, pourraient ignorer qu’elles doivent toujours compter avec les « politiques de peuples »[8] toujours latentes et prêtes à resurgir.

La navale au cœur

La Navale nazairienne, celle que célèbre l'ouvrage où s'inscrit à son origine cet essai, symboliserait leur unité : mais quelle assemblée de peuples désassortis que le soir disperse entre Vilaine et Vendée au delà des deux ponts si beaux et qui enjambent si large qu’on est, les ayant franchis, dans des au-delà qu’aucune annexion ne menace, construits qu’ils sont entre mythe et histoire dans l’imaginaire[9]. Quelle armée ouvrière fut plus divisée contre elle-même, inégalitaire, si peu citadine, quoiqu'elle ait fait récemment et ceci contradictoirement aussi grâce à son ambivalent dernier maire, d'évidents progrès : L’usine de la ville, celle des producteurs citadins désormais si intriqués de l’économie du savoir, ingénieurs techniciens ouvriers, c’est l’aviation, l’actuelle Airbus industrie avatar provisoire de la virtuelle Europe[10], mais si enracinée aussi dans la ville, le territoire et l’État français. Reste que si les effectifs de la Navale fondent lentement, ni le pétrole ni la chimie ou même l’Aérospatiale ne modèlent toujours en 2008 aussi large territoire de vie quand le travailleur rentre chez lui. Le salarié modal résiste à la lénifiante et confuse "tertiarisation", prêt à penser globalisant des manuels scolaires ;  il reste ouvrier, et l’ouvrier modal est toujours le « métallo » masculin qualifié quoique toujours plus imprégné de sciences et de techniques[11a]. Le sanctuaire du métallo est peut-être encore le Chantier naval si fortement nommé par le sonore vocable breton de Penhoët, intégré dans ce tissu vivant, borderline entre la terre et l’eau, de la métallurgie d’après Vulcain mais sujet historique flamboyant de 1932, 1955, 1967, etc. , où travaillent soixante pour cent encore de cette improbable classe-ouvrière-cyclique anachronique et contemporaine, si intense dans ses brusques et aléatoires renaissances quand elle se manifeste apparemment à contre histoire et se fait ce faisant, de temps en temps l’histoire même.[11b].



Pas plus que la  forme de la ville ni même la forme utérine d’où sort le navire, le travail ouvrier ne résume les vies ouvrières séparées et communautaires, les vraies vies, dessinant des territoires variés. L’expression moderne d’aire d’emploi les condense en les trahissant. L’offre d’emploi centralisée, le marché les unifièrent, mais il les voile : Sous l’aire  une poignée de cantons des dizaines de communes[12] où les ouvriers restent, - ce qui n’est plus le cas de la ville -, majoritaires, n’en finissent pas d’exister pour eux mêmes. Sur ces fiefs ficelés par le réseau de transports, sur les travaux divers de l’industrie tant unifiant que diviseurs, une geste ouvrière historique unifiée, s’est faite mémoire, institutions, rites, identité ouvrière voire, on l’a suggéré, ouvriériste, mais en plus, pas à la place, d’autres  identités. Le mode capitaliste de production n’a pas détruit  leurs propres modes de reproduction. A l’inverse, leurs manières d’être en villages, en  lignages, sur leurs terres et sous leur toit colorent leurs actions de classe. Grèves, votes, appartenances, jusqu’aux  ficelles  des métiers ne sont déductibles de la seule usine, ou du travail salarié.

L’aire est quasi-organisme Centre et périphérie. Sur une vaste marge rurale et rurbaine, des travailleurs libres à la fois salariés et petits possédants. Doubles donc .Collectivistes et libéraux, autonomistes forcenés et nostalgiques de communautés fusionnelles. Au centre s’installe d’abord le premier, un peuple sans héritage, sans maison, sans qualification souvent , entre le port, Méan et un glacis asséché de la Brière, Trignac. En 1991, -en 2006 plus encore ?-,  il reste plus dépossédé. Plus habile à l’action collective qu’aux stratégies privées, il à bien du mal à conserver simplement l’emploi. Marquée par ce premier peuple prolétarien, peu consensuel mais égalitaire, et par l’aristocratie d’hommes de métier moins consensuels encore, la ville[13a] ne devint centre d’un consensus de classe et pas seulement de coexistence commune que tardivement quand la loi impose la trinité syndicale, emblème ici de ses trois peuples, contre l’ancien monopole des professionnels puis du bloc laïc. Le monopole municipal céda plus tard encore. Si elle offrit ses rues à l’intense et précaire unité de ces peuples,  le sujet  de l’histoire nazairienne n’est pas sous le pavé urbain mais  sous toute l’aire ;  c’est là qu’il faut creuser.

Cet article bat le rappel de l'immanence des trois formes de vie ouvrière engendrées par l'histoire industrielle moderne au sein des trois "peuples" de l'aire sous ce qui risquerait de devenir l’histoire sainte d’une seule classe.
[13b] Trois peuples, trois territoires, trois fils historiques et  deux blocs  culturels. Voila pour tant de moments singuliers résultant de leurs enlacements ou affrontements, nos clés.

- Des hommes dépourvus de biens et de métier, des deux fois prolétaires donc, - prolétaires achevés dans notre typologie- citadins de Saint-Nazaire ou néo villageois de Trignac, de culture laïque, bleus puis rouges, puis....  voila le premier peuple, plutôt seul, le plus proche d'une classe ouvrière assimilée à un prolétariat réduit aux ressources du salaire voire, dans la vie pavillonnaire trignacaise au travail domestique plus ou moins des deux sexes..

- Des hommes encore, mais professionnels, citadins, laïcs aussi, bleus jamais très rouges longtemps hégémoniques, rejoints par ces briérons  double possédants, entre ville et îles, du métier et de la terre : C’est le  deuxième peuple, il connait la promotion scolaire et croise la militance qu'engendra l'école publique, plus peuple que classe sauf souvent verbalement.

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Des hommes et des femmes, ruraux apparemment sans qualité, dépaysannés des années, Trente déjà mais surtout des Trente Glorieuses (1944-1974)
[14], le troisième peuple encore immergé dans la terre, liée aux lignages paysans, longtemps relié par les paroisses, il  s’abolirait lentement dans les précédents si son mouvement n’avait institutionnalisé une autre culture, via le syndicat « chrétien » qui aida leurs passages, introduisant en le civilisant le dualisme de  l’Ouest d’après 1793 dans le mouvement ouvrier. Double dualisme de la religion et de la propriété: antithèse du premier peuple, prolétaire inachevé (?)
Et par-dessus (ou par  dessous) tout ça deux socles de symboles deux blocs culturels. On dira par convention  bloc chrétienbloc laïc.


DOUBLE VIE  DOUBLE CULTURE

Double vie ? La vie entre deux monde, le pays le villages, le domaine domestique et productif, la logique séparée privative d’un côté ;  le travail industriel concentré, la logique socialisée collective, de l’autre. Champions de la Double vie, les briérons puis les dépaysannés de l’Expansion. Simple vie ? Le premier peuple ouvrier de l’estuaire est plus moniste par sa nudité prolétarienne à Saint-Nazaire, sinon à Trignac où il redevint villageois et tardivement accédant.


Bloc catho et bloc laïc

En 1936 encore, sous la bannière républicaine et laïque, les deux premiers peuples semblent n’en faire qu’un culturellement, s’opposant en bloc au monde paroissial et rural dont maints enfants sont déjà dans l’usine, mais un peu à l’écart. Ils sont exclus du mouvement ouvrier surtout s’ils veulent s’y intégrer à leur manière, via le syndicat chrétien, mais jusque dans les années 50 en passant sans façon mais non sans traces langagières, par les paroisses catholiques, confirmant ainsi, plus que par leurs stigmates linguistiques et comportementaux ruraux, leur soumission sur la terre des prêtres et des marquis. L’isolat nazairien pousse à l’extrême ce dualisme de Guerre civile froide de l’Ouest post-vendéen. La C.F.T.C... se nourrit certes du réseau paroissial mais vise aussi dans l'usine même, les oubliés d'une conscience de classe sous l'hégémonie aristocratique des métiers sinon de  l'avant-garde communiste: manœuvres, ruraux, soudeurs, ... jusqu’aux aux femmes. Le discours du militant ouvrier chrétien, personnaliste, solidariste et par les ouvriers plus que par les employés, populaire, est en porte-à-faux avec la doctrine collaborationniste voire libérale de la confédération liée à l'Eglise. Contre le monopole de la C.G.T., et de facto souvent à côté du militant C.G.T.U. qui l'effraie mais le fascine,  il intègre nolens volens, l'esprit de  revendication et se frotte pratiquement à la lutte de classe. Ce vocable longtemps honni, qui prendra un goût si troublant de transgression permise lorsque entre Vatican II et la signature du Programme commun de la gauche, il sera surinvesti. Ce sera bref.

Entre 1936 et1947, par glissement puis saut institutionnel, la C.F.T.C.. devient une forme légale, puis instituée[15] du mouvement ouvrier et non plus son antinomie. Il lui restera à devenir légitime dans l’insurrection populaire de toute l’aire en 1955. Pour que la mutation se concrétise, il faudra que soit isolé dans le bloc laïc - la scission de F O de 1948 y aidant -, le noyau intégriste et que soit marginalisé dans la C.F.T.C.. un monde frileux d’employés bigots, selon l’expression de l’un des fondateurs nantais du mouvement Reconstruction acteur régional et national de cette mutation[16] Le Bloc chrétien peut ainsi s’ouvrir par l’entreprise, et non plus par la paroisse, au flux de la seconde (dernière ?) industrialisation. La nouvelle culture gagne son brevet de classe en 1955, atteint le parti socialiste dans les années soixante dix s’accomplit dans l’Union de la Gauche ; en passe de devenir politiquement hégémonique saura-t-elle éviter la décomposition de son personnalisme communautaire dans l’idéologie dominante individualiste et privative et le ralliement acritique mais surtout libéral post-catholique à l’Europe ?
Ces deux blocs nés de la Révolution et de la Contre-révolution étaient bien toujours là, actifs et pertinents en 1991, à la veille de la ratification acrobatique du Traité de Maästricht ; ils ne le sont pas moins quoique autrement en 2006 et 2008, après le massif Non français de 2005 ; les trois peuples ouvriers de l’aire, urbains et ruraux ont cependant presque également et fortement voté non, en forte rupture avec la « gauche » culturelle[17] et tertiaire supérieur de Nantes. Si la réalité se montre régulièrement ici si adéquate à son concept, il ne faut pas prendre à la lettre la dénomination commode, idéaltypique de ces deux blocs qui se réalisent en formes historiques mouvantes. La rencontre du troisième peuple et des militants du Bloc chrétien institutionnel et culturel, n’implique pas que ce dernier flux soit plus chrétien que, par exemple, privatif, égalitaire, patrimonial et en tout cas il n'est plus majoritairement sous emprise d'église. Mais, historiquement, ce bloc fut le relais de l’acculturation douce du troisième peuple, sas entre la ferme et l’usine, accompagnateur de ses radicalisations, éclaireur de sa mutation politique, acteur de son nouvel enracinement[18a]. Il est encore la base principale de la C.F.T.C., à peine moins de la C.F.D.T. dont les militants sont cependant plus divers. [18b]
Double vie a donc un sens plus profond. Le long frottement des blocs finit par tout rendre un peu dualiste ici, du mouvement syndical au Parti socialiste dominant, des ruraux confrontés à l’usine et aux valeurs prolétariennes, aux citadins compromis avec l’Ancien Régime. Double identité partout ! Comment les actes ne seraient-ils pas à la fois ancrés dans des permanences et inattendus, en un mot, historiques.

Nous  survolerons l’irruption historique des trois peuples dans cette aire et cette ville, pour faire le point, ensuite, dans les groupes de la vie privée ouvrière de la prolétarisation dont l’inachèvement ou l’inversion reproduisent la double vie ; et conclurons sur le vote syndical et politique rapporté aux trois peuples, aux deux blocs.


L'UNITE RESULTANTE PROBLEMATIQUE DE TROIS HISTOIRES ENLACEES OU DELACEES

Les prolétaires immobilisés, la mémoire souterrains d’un passé offensif, qui s’institua  dans le communisme,

Le premier peuple, sans biens, ni lignages, ni métiers, nu déjà dans la paroisse bretonne ou plus lointaine qu’il a laissée, aménage l’estuaire, au mitan du siècle de Germinal,  construit, le port, puis le chemin de fer, la ville. Terrassiers, maçons, débardeurs et autres hommes de peine puis  dockers, charbonnier, manœuvres aux forges ou cheminots, ils n’intègrent  le sanctuaire naval que dans les années vingt, avec des emplois d’aides, riveurs, élingueurs ou autres matelots[19], servants des hommes de métier autant que du capital.

Les ouvriers nazairiens originels ce sont eux ;  installés d’entrée dans la boue et la vie vraiment précaire, entre Méan et Trignac par les villages sans églises. Leur conscience s’ancre plus qu’en un  travail particulier, dans la précarité qui les poursuit. Les débuts sont terribles, morbidité, mortalité;  sans eau potable, sans hygiène. Ils perdurent dans le risque et les violences du chantier avec l’alcoolisme compensatoire, le taudis, le salaire dérisoire, l’emploi rompu chaque soir ! Reste un style marquant la culture urbaine: un goût pour la prouesse violente spectaculaire à connotation virile, mais aussi un certain fatalisme, une immobilité, une clôture ouvriériste.

Leur  misère frappe  en 1900, les frères Pelloutier dans la Vie ouvrière en France. En 1936, au vu du recensement les choses ont peu bougé. Réduits au salaire de l’homme, démunis de tout moyen d’autoproduction, culturellement étrangers aux stratégies privées, ils restaient  condamnés au collectivisme de masse.

Si leur histoire propre leur fut ravie par les professionnels stabilisés, les briérons et plus tard les ruraux plus lointains qui investissent la ville au cours du siècle, Ils ne furent pas toujours des loosers. Les luttes trignacaises, l’appropriation de la rue, par les dockers et les charbonniers nazairiens, leurs pugnacité et leur rationalité revendicatives manifestent surtout avant 1914, un monde jeune et conquérant. Loin d’être résumés par l’ouvriers professionnel de la Navale et ses servants ruraux, l’histoire ouvrière est leur affaire jusqu’au désastre trignacais de 1933
[20], Le déclin du port, la fermeture des forges et la fin du charbon, puis la guerre, l’exode se liguent contre eux. Dès les années vingt, la culture des chantiers évince la leur. Ce sera le temps du “bordereau"[21], l’institution de la négociation collective du salaire monopolisée par les professionnels.

La C.G.T.U.., en dehors de rares professionnels sous-traitants de la chaînerie trouve ses maigres troupes du côté des riveurs et chanfreineurs, des cheminots, des dockers, des charbonniers, épousant de facto leur marginalisation ;  mais la masse reste distante. Le municipalisme personnalisé fascine leur faiblesse ;  leur goût de la violence immédiate se plie mal à la bolchevisation. Actifs en 1936 et 1938, l’unité les étouffe un peu mais la concentration en cités de relogement en 1945 les soude comme jamais. Le quartier d’Erbins sera une véritable base rouge[22].

En 1947, une C.G.T. nouvelle qui ne les marginalise plus, les organise et les accroche au communisme mais, réduite à leur soutien, elle passe très près de la marginalisation[23]. Ils doivent en passer par le rapprochement avec les autres refoulés sur d’autres marges, les chrétiens et ruraux, alliance vitale pour la survie de la C.G.T., selon Paul  Malnoë, dirigeant historique de Force Ouvrière. Cette incongruité produit de l’histoire en 1955. La marque des prolétaires de force se mêle à une action directe violente et anti-intellectuelle propre aux jacqueries. Le lien privilégié C.G.T.-C.F.D.T.. reproduira cette conjonction jusqu’à la fin des années quatre-vingt où semblent se dessiner les prémices d’une nouvelle marginalisation. Seul l’anticléricalisme de F.O... semblait freiner encore le changement de bord du bloc chrétien vers un bloc réformiste du salariat installé ;  en 2006 la perspective de ce bloc réformiste s’est éloignée avec le reclassement de fait des choix politiques autour de la mondialisation et de son vecteur principal l’Europe libérale opposée aux acquis ouvriers nationaux. Ne va t on pas vers un rapprochement des frères ennemis de l’ex. CGT unifiée contre une CFDT toujours plus politiquement intégrée à la deuxième gauche libérale et européiste. C’est l’hypothèse que nous faisions déjà en 1995, à Nantes, lors du Colloque pour le centenaire de la CGT.

Mais il faut distinguer :

- Isolés dans un tissu résidentiel qu’envahit le tourisme marchand, les pêcheurs prolétariens du Croisic maintiennent une de ces identités résistantes qu’induit la communauté de travail affrontant une nature redoutable, sur la mer ou dans la mine, dans l’extrême dureté d’une discipline et d’un arbitraire hiérarchique d’un autre âge, mais le temps joue contre eux, qui réduit l’emploi comme le revenu, qui ferme les conserveries où leurs femmes trouvaient l’appoint irrégulier mais récurrent du salaire misérable, sinon une véritable salarisation. L’alcoolisme et l’anomie des adolescents creuseront toujours plus la précarité de leur vie et leur marginalisation sur leur propre sol par une petite bourgeoisie marchande et immobilière impitoyable et âpre au gain ? Cette typification est évidemment abusive et datée ;  en 2006 rien ne permet de tenir un propos si assuré.

- Trignac passe au socialisme  municipal bien avant Saint-Nazaire. Un village à soi ce n’est pas rien même si c’est le triste Trignac et sa forge sauvage et ruineuse de vies puis ses irrécupérables ruines industrielles qu'aucun bobo ne tenta heureusement d'esthétiser en friches post-industrielles pour palier l'ennui des classes post culturelles. Le village prolétarien si longtemps même sans église gère toujours son destin qu'aucun touriste morbide ne vient polluer, gardant ses fidélités politiques. On y conquiert (mais il s’agit d’abord de nouveaux arrivants), en nombre, la maison individuelle à la fin des Trente Glorieuses.

- Les prolétaires de la ville de Saint-Nazaire semblent, eux, ne plus rien maîtriser, trois fois dissous, par la fin des cités de relogement, l’exclusion du travail, l’obsolescence ou l’affadissement du lien communiste. Le groupe éclaté entre le surclassement acrobatique (une frange trouve in extenso, via l’Aide Personnalisée au Logement, l’aubaine de la maison individuelle et des traites ) et la  marginalisation, a perdu sa cohérence socio-spatiale. Combien d’héritiers  du premier peuple dans les 22 % de chômeurs du canton de Saint-Nazaire-Est ? Stigmatisés par un genre de vie qui détonne dans un univers ou tout le monde, sauf eux, est maître en son domaine, privés des deux messianismes social-chrétien et communiste qui furent porteurs de fraternité et d’intégration légitime, qui dirait leur révolte et leur désespoir ? Le Front national ne trouve pas cependant parmi eux les scores que lui donne les territoires de la désindustrialisation sauvage des années 81-86 dans le Nord et l’Est de la France.


De la quasi ethnie briéronne à l’hégémonie des hommes de  métier

Tradition millénaire certes pour le bois Navale moderne du fer et du pétrole est seconde, la construction des navires ne se pérennise qu’au début des années 1880 ;  les ouvriers du port, des forges même sont déjà là. Comme par miracle ces hommes vont renaître vers 1884 du sol Briéron où ils bricolaient leur vie avec un prodigieux patrimoine de techniques polyvalentes en se passant du Capital comme ils s’étaient passés des nobles sinon des prêtres. Ils deviendront ses salariés mais jamais exclusivement; gardant leur savoir polyvalent y compris dans le Chantier jusque dans les années soixante et sur leur terre comme dans leurs eaux si belles au soleil des matin d’hiver.[24].

Produit manufacturier hétérogène, dirait Marx, le navire requiert une armée différenciée d’hommes de métier et une marge de quasi-domestiques que la périphérie de l’aire fournit d’abord avec d’ex-vrais domestiques ruraux, âgés souvent. L’armée navale atteindra 11000 hommes à son apogée dans les années cinquante quand elle se concentre en un seul chantier, flanqué d’établissements mécaniques ou chaudronniers. Rien d’un Léviathan capitaliste faisant de petits producteurs des prolétaires achevés, isolés, hétéronomes, et sans qualité. C’est comme si les Chantiers avaient passé contrat tacite(?), voire fait alliance quasi politique avec une communauté (quasi) ethnique entière.. Au patron la plus-value née de leur savoir, pour eux la normalisation du travail, la chefferie sur les autres ouvriers ;  leur force de marchandage restant leur capacité à se passer du patron en assez longue période grâce à la double activité[25]. Ils le prouvent en vivant sur leur fonds dans les temps de chômage ou de grève. Après avoir longtemps brisé les grèves des citadins, ils inventeront la grève du temps récupéré ;  le salarié redevenant par elle petit producteur à son compte. Il a fallu presque un siècle pour briser dans la division du travail leur force encombrante, devenue celle de tous les professionnels de la Navale. D’autres[26] ont décrit ce processus d’Organisation Scientifique du Travail précoce mais limitée, l’école des apprentis, la sérialisation relative des années soixante. On se limitera à l’aspect historique et anthropologique global.

Organisation du temps, hiérarchie interne et partage des tâches de l’équipe de base, formation finale - même après son amputation par l’école (patronale) des apprentis -sont un compromis bilatéral, pas une pure domination du capital. La coutume du chantier, si bien rapportée par Louis Oury, la norme de la dépense de force, la maîtrise des temps du boni , qu’imposent les professionnels pèse autant que la loi du patron.

L’exclusivisme briéron, culture de pays ethnicisée par les urbains, archaïque, hostile aux nazairiens finira par se fondre au Chantier, sinon dans les iles briéronnes, dans une caste unifiée de professionnels. L’hégémonie des professionnels, à partir de 1920, repose d’abord sur des citadins de souche, des promus du premier peuple et une minorité d’ouvriers exogènes(des gens de Montluçon sont dans les années vingt parmi les premiers semeurs communistes). Mais beaucoup de ces  citadins sont des briérons plus ou moins intensément et précocement séparés du marais.

La finale loi de ce milieu fut un compromis très proche de la coutume briéronne après la fin de leur la bouderie corporatiste entre 1921 et 1933.L’idéologie du contrat, valeur culturelle centrale et commune, constituera le socle culturel de la C.G.T. confédérée et de son monopole de négociation. C’est le temps du bordereau, l’institution de la négociation collective du salaire monopolisée par les professionnels dans les années vingt.

 
     
   
     
  « Le temps du bordereau » (L’ensemble de l’’iconographie de l’article de 1991, ici reproduite, est l’œuvre de Thérèse Dumont)

Le contrat collectif précoce survivant ici à l’économie de Guerre s’ancre dans cette culture de professionnels monopolistes de type anglo-saxon que décrit Benjamin Coriat dans l’atelier et le chronomètre. La grève n’est qu’une figure limite. On frisera  le corporatisme autoritaire excluant, les femmes, les non qualifiés, aussi bien que la lutte véritable. Le modèle organiciste et inégalitaire de l’Ouest des notables n’est pas loin. La mairie de Saint-Nazaire noue le système sous son patronage. Il faudra la conjonction de deux égalitarismes, le prolétarien et le paysan, pour le briser entre 1936 et 1955.

F.O.. gérera cet héritage, sur Saint-Nazaire plus qu’en Brière, sans plus pouvoir ni vouloir l’ouvrir que la C.G.T. de 1935. Les salariés garantis de la construction aéronautique, les services de l’Etat à l’exception des chemins de fer étaieront cette base dans le même esprit contractuel avare de grève, élitiste et masculin. L’effritement s’accélère dans les années quatre-vingt... C’est dans les années 60 à 80 le syndicat des pères de familles professionnels autochtones citadins ou côtiers et laïcs. Son lien au militantisme de l’école laïque fait cependant perdurer une sensibilité politique anarchisante que la montée en puissance de la deuxième gauche post-catholique a contribué à maintenir mobilisée. Une fraction du vote d’extrême gauche nazairien induit par l’éloignement des partis de gouvernement et des classes populaires y trouve toujours un vivier.

La Brière ouvrière  se clivera, entre les marges encore très paysannes et le Centre, aux nombreuses générations ouvrières selon le chanoine Vince inventeur d’une analyse des espace-temps de la salarisation dans l’aire de Saint-Nazaire. Au cours des  années trente, la C.F.T.C.. gagne St André-des-Eaux, Besné, Crossac sur les thèmes culturels de la mère au foyer, et du salaire minimum indexé au nombre d’enfants. Dans le centre historique à Saint Joachim, Saint Malo-de-Guersac, voire à la Chapelle, F.O.. et la C.G.T. d’après1947 fidélisent une base à la fois possédante et revendicative. Le P.C. suit ; il y résiste encore. Dans les secteurs indépendants de la hiérarchie des métiers de la Navale, l’Aéronautique et la pétrochimie la C.G.T. et le P.C. captent entre 1936 et 1950 une  seconde base. Ce sont des ouvriers qualifiés, modernes, chers aux auteurs du Manifeste, qui furent ses meilleurs zélateurs; citadins, exogènes souvent ou transfuges du premier peuple passés par l’école des apprentis puis par l’enseignement technique. D’abord non possédants, ils rejoignent, dans l’Après-guerre, la cohorte des accédants à la propriété sans pour cela changer de bord.
 
     
 
  Le syndicalisme nazairien est très représentatif : des adhérents nombreux et une participation élevée des salariés aux élections professionnelles
 
     
 
 

20 Septembre 1948 : meeting interprofessionnel à ST-Nazaire.

Après la Libération, un équilibre relatif s’instaure entre les trois principales organisations syndicales
( CGT, CGT-FO et CFTC )

 
 
 
 
  La troisième vague : l’ouvrier rural sans qualification des Trente Glorieuses

Le troisième peuple, la Navale l’attire d’abord dans ses flancs lors de sa mutation technique mais la gésine d’une nouvelle force sociale attendra la dernière industrialisation, étayée par le boom du Bâtiment de la Reconstruction.

Bien avant 1945 un monde ouvrier organisé par le métier, le bâtiment, perdure en entreprises dispersées de la côte bauloise et pornicaise. Il sera gonflé par la Reconstruction, le tourisme marchand, la ruée vers la maison. Les hommes de métier urbains et laïcs dominent un peuple rural de manœuvres, de compagnons, pour qui le bâtiment n’est qu’étape ou appoint et qui ne devient visible qu’en 1955 au sein du  troisième Peuple.

C’est, dès les années vingt, plus que l’organisation scientifique du travail, largement volontariste, la révolution technique de la soudure à l’arc chassant le rivet qui ouvre la Navale aux nouveaux ruraux. Le soudeur de première génération n’est pas l’homme d’une formation mais d’une maîtrise des gestes et d’une sensorialité fine aléatoirement distribuées par la nature et l’enfance. Un flux de jeunes hommes, euphorisés par la liberté du salariat au regard des dépendances rurales, supplante le manœuvre rural et soumis d’âge mur, ou le riveur urbain prolétarien. Sacrifiés d’office du temps de l’hégémonie de la C.G.T.(confédéré), ils vont être captés un peu par les unitaires de la C.G.T.U.. par le contact au travail des jeunes prolétaires, par la C.F.T.C.. surtout, au village même.

Entre 1930 et 1965, les adaptions de la Navale s’accompagnent de recrutement neufs et se doublent d’une deuxième industrialisation propre à l’Ouest Français des Trente Glorieuses mais engagée, ici comme au Mans, dès les années trente. Paimbœuf, Donges, Montoir, accueillent la  chimie demandeuse de ce travail posté non qualifié, si adapté à la double-activité de l’ouvrier paysan, puis la construction métallique, le biscuit à St Michel, l’habillement etc.;  La pétrochimie (étudiée par Danièle Kergoat), à côté d’un travail de haut niveau, requiert des manœuvres puisés dans les villages de Donges. Chimistes, pétroliers, femmes de l’alimentation et de l’habillement, travaillent sur place, mais le nouveau flux naval tendra à se rapprocher de l’agglomération. Les trois flux (Navale, Bâtiment, industries de process) se gonflent entre 1950 et 1955 en une cohorte massive, juvénile, impatiente, optimiste sur le changement social bousculant la tradition ouvrière de la ville.

Entre 1947 et 1962 on observe plus de 4% de progression annuelle des salariés de l’industrie, encore 3% de 1968 à 1982.En1968, 72 % des actifs de l’aire sont salariés, 83% en 1982, plus que la moyenne française. Le nombre absolu des ouvriers croît jusqu’en 1982.Rien à voir avec la France industrielle du Nord-est! La salarisation des actifs variait en 1968 de 86, 4% dans le canton de Saint-Nazaire à 37, 6% dans celui de Saint Père en Retz, en 1982 le minimum est de 63%, Saint-Nazaire atteignant 92%.


Les trente glorieuses nazairiennes

Les Glorieuses, on croirait la formule faite pour eux, leur mouvement s’inscrit sur la scène nationale ou il donne le ton, dans l’ensemble plus vaste de la Basse Loire .Les livres disent Nantes-Saint-Nazaire ! Renversement d’une clôture localiste ! Les porteurs de mémoire de la nouvelle identité ouvrière unifiée qui surgit s’affirment, exceptionnels et exemplaire ! Comme ouvriers d’abord, une conscience aiguë d’être à part, et comme nazairiens.

L’isolement géopolitique nazairien est double, finisterrien quant à l’Europe, coupé de la société française par la contre-société post-vendéenne! Si leur mouvement social rompt l’isolement en 1955, 1957, 1964, c’est par l’improbable conjonction derrière le premier et le troisième peuple, des deux universalismes, communiste et chrétien, en concurrence mimétique. L’action directe victorieuse est à la rencontre de la jacquerie paysanne, de la prouesse virile prolétarienne, et d’une capacité des professionnels à négocier. Les bornes de l’immédiateté rebelle à la stratégie sont ainsi compensées, sublimées aussi par la générosité des militants. Les chrétiens fascinés quoiqu’ils en aient par le mondialisme communiste. Les communistes, immergés dans le premier peuple habillant d’eschatologie la violence prolétarienne latente. Ainsi contraint à suivre mais feignant de précéder, le P.C. comme la C.G.T., tireront bénéfice du nouveau cours ouvrier, celui du troisième peuple et du bloc chrétien, unis même si c’est sur le mode du conflit, aux ouvriers prolétariens et à la C.G.T. Le choc de l’effondrement patronal de l’été 1955 scelle une alliance historique.

Ce bloc biculturel de la nouvelle hégémonie C.G.T.-C.F.D.T.. fait alors école dans les sociétés de l’Ouest entre 1955 et 1980, infléchit le mouvement social français. La mue de la C.F.T.C.. joue un rôle médiateur permettant de tourner le blocage de la S.F.I.O.... et de F.O.. par la naissance du courant unitaire qui  aboutit au Programme Commun de 1972.

L’Avant Mai 68, a ici un an d’avance dans une incroyable grève des mensuels, à moins qu’il ne commence, et c’est notre thèse dès 1955 Mai-Juin, en Basse Loire, a la double saveur  des sociétés de l’Ouest français en cours d’industrialisation, et des vieux sites industriels du Nord-est. C’est aussi la formule nationale du Mai 68 ouvrier quand le troisième peuple impose  son propre style ; à Flins ou Cléon à Caen, à Sochaux, pas à Billancourt. Les militants C.G.T. locaux et chrétiens iront très loin ensemble à Saint-Nazaire. Le veto parisien du P.C. saccage tout. La C.G.T. mettra cinq ans à s’en remettre.

Quand trois poules vont au champ...La troisième va derrière. Alors que la majorité large des ouvriers devient qualifiée entre 1962 et 1982, à l’instar de sa base historique Force Ouvrière syndicat – virtuellement majoritaire en 1947[27- semble se contenter de toujours suivre, alors qu’il tente en réalité de résister contre l’air du temps qui l’étouffe entre stalinisme et libéral-individualisme, entre 1955 et 1968. Il accueille alors les plus distants et se laisse ensuite marginaliser par l’accord C.G.T.-C.F.D.T... Stagnant d’élection en élection, il recule pour de bon, dans les années 80, a contrario de ses résultats nationaux, cible principale ici de la deuxième gauche son ennemie intime trop loin culturellement du deuxième peuple. La S.F.I.O.. reposait sur une base électorale plus vaste mais sur une base militante de même culture, il fallut qu’elle s’ouvre moins au troisième peuple qu’aux militants du bloc chrétien et à l’Unité de la Gauche pour éviter le même déclin. Finalement par le néochevénementisme de Joël Batteux, elle survit mieux pour avoir mieux su se métamorphoser que son syndicat nazairien frère et que son homologue politique nantais floué et digéré par le neutralisme attrape-tout du leader municipal Jean-Marc Ayrault assez habile pour faire accéder sur la scène nationale pour la première fois en position de leader un notable nantais mais cela se fait sur la base lisse du consensus euro libéral. On reviendra en dernière partie sur le détail de l’évolution actuelle de ces forces politiques et syndicales.

Dans les Trente Glorieuses, les légitimités culturelles basculent. Les nouveaux ouvriers ne sont plus des paysans d’âge mûr et faillis mais des jeunes gens dont le premier emploi est l’usine. C’est un temps de rejets quelque peu honteux, chez l’ouvrier ou coupables, chez le mensuel, -selon les distinctions de l’ethnopsychanalyse, - des soumissions traditionnelles; à moins que cette bonne volonté d’acculturation soit encore soumission à la culture dominante d’usine. Alain Touraine la repère dès la fin des années cinquante ;  au village on change plus tard, autrement, après 68 dans la famille, après 1974 pour le vote. Nombre de grèves sont des fêtes appliquées d’intégration à un rite nouveau. Dans un article de 1968 publié dans l’ouvrage collectif Carra : Le partage des Bénéfices (Editions de Minuit 1968), notait que la migration en ville des années soixante est l’occasion de lâchages culturels en bloc derrière une bonne volonté anticipatrice du changement.


PROLETAIRES ET POSSEDANTS DES ANNEES QUATRE-VINGT

Ces deux industrialisations, ces trois peuples, constituent un tissu exceptionnel de différences  avec les autres mondes ouvriers français: Extrêmes, -quel que soit le champ de la comparaison, les départements les aires d’emploi, la Loire Atlantique ou la France entière -, le taux d’ouvriers qualifiés, la masculinité, le confinement domestique des femmes, les possessions dont la maison et le groupe domestique sont le centre, le maintien de ressources extra-salariales. Exceptionnelle aussi, par-dessus tout cela, mais paradoxale, une reprise aiguë de la prolétarisation qu’illustrent le taux de chômage le plus fort de France, l’isolement féminin monoparental, la délinquance, l’alcoolisme. Deux mondes exceptionnellement autochtones, comme cloués au sol, l’un par la possession l’autre par le dénuement.: Mais combien de temps encore la classe ouvrière organisée parviendra-t-elle à intégrer, en son sein, la société duale. De se placer ici sur l’échelle de la prolétarisation atténue le dessin des trois peuples. A sa place, une polarisation intense et croissante entre les ouvriers les plus dépossédés et les plus possédants. Dans le syndicalisme, -c’est à dire en quelque sorte dans ce qui reste, avec l’unité locale de la Gauche, une classe ouvrière -, perdure une configuration du deux contre un héritée des luttes offensives du temps de l’Expansion; mais l’unité défensive reste toujours actualisable ; Dans la vie séparée, en revanche, le principe organisateur est celui des deux derniers peuples s’opposant au premier. Déjà, en appliquant à l’aire nazairienne la formule d’Immanuel Wallerstein décrivant les périphéries de l’économie-monde, le prolétariat n’est plus la classe ouvrière. Le vingtième Siècle fordien, -défini par l’unité de la production de masse et de la consommation de masse garantie par le salaire indirect des Etat-Providence -, fut trinitaire ; l’avenir est-il dualiste ?
 
     
 
  Entre 1955 et 1965, 80% des ouvriers nazairiens sont devenus propriétaires.

Difficile à vivre pour les restants !
 
     
 
  La maison individuelle est conquise à Saint-Nazaire
( photo ci-contre) mais surtout à Trignac et à Montoir-de- Bretagne en 1982, 27% seulement des ouvriers nazairiens habitent encore Saint-Nazaire
 
  HLM de la Bouletterie, en construction  
     
  Mutations migrations rurbanisation

En 1982, 27% seulement des ouvriers de l’aire habitent encore la ville. La rente foncière urbaine, le recul du travail ouvrier à l’usine, le tropisme du micro-domaine autonome surtout, expliquent cette mutation. Double par définition, l’espace rurbain  semble fait sur mesure pour tous, le nouveau canton de Montoir le résume. Venant de la ville et des champs, ils y sont à tous égards chez eux.

La population ouvrière ayant un emploi stable fond.. lentement, depuis les années quatre-vingt. Plus que 1700 dans le Chantier naval, encore dispersés par l’habitat.. Usine citadine, l’Aérospatiale résiste mieux mais elle est de moins en moins ouvrière. La ville aussi, moins ouvrière que sa périphérie, 37% des actifs contre 39% sur l’aire. La métallurgie dans son ensemble, tissu de la culture ouvrière, garde 13400 salariés en 1986 (16000 en 1982) mais son poids relatif recule lentement
[28] .Ces employés dont croit le nombre, voire les techniciens, vivent-ils cependant dans des univers si séparés?


Qualification une appellation moins contrôlée !

Les ouvriers nazairiens décomptés dans l’aires sont peut-être les plus qualifiées de France. L’écart persiste entre 1968 et 1982, le taux des ouvriers qualifiés passant de 51 à 71%. De la défaite des métiers à la qualification pour tous? Bizarre! Sous la diffusion d’une classification, un rétrécissement des compétences, de l’autonomie, avec la sérialisation des modules pré construits, Aéronautique, Navale, Bâtiment, unis. La réalité, dans le travail aussi, c’est la polarisation. Le savoir ouvrier migre chez le technicien; et prolifèrent des OP1 que certains chercheurs du Cereq[29] nommèrent  spécialisés qualifiés .Qu’est donc cette qualification  quadrillée par deux fois plus de contremaîtres qu’en 1968?L’autonomie module séculaire ici de la culture du travail recule. La migration des nouveaux O.Q... de la périphérie de l’aire vers le centre semble se ralentir malgré la demande de la Navale et de l’Aéronautique. La chimie, l’alimentation, voire le bâtiment se cantonnent dans l’O.S. ou l’O.P. 1.


LES FEMMES AU CENTRE DE LA DOUBLE VIE

Hommes et femmes au travail

On reste dans un monde d’hommes, voire de pères de famille 11, 7% de femmes en 1982, 9, 3 en 1968; Si les ouvriers non qualifiés reculent c’est en se féminisant, 31% en 1962 contre 15 en 1968.Confinées dans l’alimentation et l’habillement, elles fournissent les cohortes de la surexploitation du travail saisonnier lié au tourisme après la disparition de la conserverie côtière. L’ouvrière est périphérique, dans les cantons de Pornic et de Saint-Gildas-des-bois. L’agglomération résiste à la féminisation du salariat, paradoxalement moindre à Saint-Nazaire qu’à Saint-Père-en-Retz et Saint Gildas. Sur trois cent quatre vingt zones d’emploi en France, la nazairienne est dans les trente plus masculines.35% de femmes seulement dans les salariés; seuls le Var, le Pas de Calais, la Corse font moins.


Un ménage mono professionnalisé rationnel ?

Pour comprendre cette situation, il faut briser le fétichisme du marché du travail. Même si prend un instant le marché pour ce qu’il se donne, l’offre de travail sexuée et bornée n’explique pas tout. La structure de la demande compte aussi. L’offre renvoie à l’accumulation localisée du capital. Il a littéralement plu des emplois féminins non qualifiés dans tout l’Ouest entre 1950 et 1980; pourquoi pas là? La demande nous ramène à l’autonomie ouvrière dans son groupe domestique centre de vie, à la norme populaire des formes de vie. Sa base est à la fois culturelle et économique, dans des modes de reproduction. L’indicateur d’activité de la conjointe de 1982 très loin de la normalité française résume tout, indiquant où il faut creuser: dans les groupes et les territoires de vie, sous le marché du travail.
 
     
   
     
  Dans l’Ouest qui fut un monde rural où primait l’élevage bovin et intégrant séculairement le travail des femmes, l’aire se singularise par la convergence, en un écosystème de reproduction de compromis, des traits bretons moins activistes et des modèles ouvriers pluriels[30]. La civilisation briéronne  lie foncièrement l’activité productrice des femmes et le sol domestique. Si l’ouvrier-paysanne se fait rare et périphérique(8) la production domestique ne disparaît pas. Les cultures prolétariennes centrales, -et cela vaut aussi pour le professionnel nazairien classique-sont attachées à la femme -disponible pour les hommes -, ostentation de leur capacité virile à l’entretenir, mais économiquement stérile, réduite au marché des ménages et à la garde d’enfant .Plus traditionnel, mais d’une tradition activiste, le troisième peuple est plus moderne mais l’emploi précaire et sous-payé fait de la production domestique ajoutée au salaire indirect le choix le plus rationnel.


De l’avantage ambivalent au handicap double: revenu ou demi-revenu ?

La femme au foyer renforce ses échanges lignagers sur l’axe mère-fille accentuant la clôture culturelle du couple, alors que s’il est double actif, le couple ouvrier est un peu biculturel. Employée ou paysanne la conjointe favorise une culture des mobilisations privées (scolaire ou patrimoniale) à côté(ou à l’encontre) des attentes collectives, étatiques du prolétariat où, la femme au foyer redouble le ghetto culturel[31].

Le troisième peuple culturellement activiste (surtout au sud de la Loire) ajoute la salarisation des femmes à l’autoproduction, pour construire ou consommer aux dépens de la scolarisation des enfants poussés jeunes sur le marché.

Ces modèles ne sont pas en l’air, ils font système avec les structures bien réelles, quoique secondaires et déterminées: l’offre d’emploi et la division du travail mais aussi les hauts salaires ouvriers, après 1955.Revenu central, le salaire masculin
[32] est supérieur aux salaires nantais et bien placé nationalement. Les professionnels de la Navale et de l’Aérospatiale s’entraînent mutuellement; les autres ouvriers qualifiés suivent  selon les périodes, ou dans la pétrochimie, précèdent. Ces hauts salaires relatifs ont permis de retarder la salarisation des femmes d’ouvriers qualifiés de la ville non possessionnés, à plus forte raison celle des femmes de prolétaires inachevés du centre briéron.

Si l’exigence moderne de libération(ou la course au revenu ne parviennent pas à combler le retard du travail des femmes c’est par ce verrouillage, scellé par la reproduction culturelle de rôles sexuels archaïques dans la famille, dans l’enseignement privé féminin, et par les bénéfices secondaires qu’en retirent les hommes. Attirer là le Tertiaire de bon niveau qu’évoque le Comité de Bassin de Saint-Nazaire, supposerait une demande  féminine modernisée, individuée, non résignée au seul choix effectif actuel: le travail borné, sous-qualifiée, dominé voire saisonnier. L’autonomie des cultures ouvrières tourne là au cercle vicieux et approfondit l’écart inter-ouvrier. La femme d’ouvrier possédant, productive chez elle ne se déclasse pas hors du salariat. La femme prolétarienne dont le conjoint chôme en majorité, scelle le déclassement du ménage par son confinement.


Familialisme[33] précarisation et isolement

En 1982, parmi les ouvriers de Loire Atlantique, c’est l’homme ouvrier nazairien qui vit le plus en famille nucléaire;  87 % des ménages dont la personne de référence est un ouvrier. Le couple est la règle, la famille est au centre de sa vie, sa maison bien mal dite individuelle, est à tous égards familiale .C’est la belle façade, illusion statistique qu’induit la polarisation sexuée des formes de vie! Le foyer monoparental, comme la vie isolée touchent d’abord les femmes-mères, ex-épouses, filles des ouvriers; mais quand elles sont actives, ces femmes sont pour l’essentiel, employées. . Sauf la petite troupe travaillant à l’usine, la femme séparée ou divorcée perd l’indexation ouvrière attachée au travail du mari. Dans un tableau statistique, la précarisation des familles ouvrières est d’abord transférée par la catégorie socioprofessionnelle employés. Si l’épouse séparée n’a pas d’emploi, elle disparaît de la visibilité sociologique accrochée aux catégories socioprofessionnelles d’actifs.

L’habituelle description de surface crée l’illusion d’une famille ouvrière stable et rassurante. Bel exemple de fétichisme statistique! Pourtant les foyers monoparentaux sont plus fréquents ici que dans l’aire nantaise plus urbaine! Les Employé(es dans leur ensemble-et pas seulement comme face cachée des mondes ouvriers (avec les chômeurs et les femmes seules sans profession marginalisées)-, sont exclus en majorité de la normalité familiale nucléaire vécue comme conjoint; vivant en monoparents ou isolé(e)s ou en mineur(e)s domestiques chez leurs parents. L’effet de protection relative à l’égard de la dissolution qu’apporte au couple la propriété familiale et la ruralité, est encore visible mais s’émousse. Prolétaires et possédants tendent à se ressembler dans la nouvelle précarité, celle du couple.
 
 
 
 
  LES PROLETAIRES INACHEVES[34]

 
 
 
  Village de la Brière
Eaux-fortes de J-E Laboureur, 1932
 
     
  Les prolétaires inachevés nazairiens ne sont pas seulement des ouvriers que l’accumulation du capital n’a pas dépossédés jusqu’au bout ce qui les rend fréquemment éloignés de l’action de classe comme l’analyse Immanuel Wallerstein[35];  ils cumulent depuis deux générations au moins les mobilisations collectives et les mobilisations privées. Le groupe domestique n’est pas ici pure unité de consommation mais centre de mobilisation privée et de productions marginales si multiples qu’elles ne le sont plus. La maison sur son terrain, objet de tous les efforts, n’est pas seulement jouissance mais cadre et moyen de travail, cellier, lopin, garage-atelier.

Quel ouvrier nazairien non prolétarien ne travaille pas hors du travail ? Le type idéal du briéron classique est loin d’être figure du passé l’ouvrier paysan fiscal de la périphérie reste plus fréquent dans l’aire que dans le reste du département. La forme plus légère de l’ouvrier paysan au noir, perdure près du centre rurbain, par exemple, encore en 1985, à Saint-Malo-de-Guersac. L’entourage écologique, l’héritage technique polyvalent expliquent l’importance de la pêche, de la cueillette marine, de la chasse. Sur le marais, le fleuve, la mer, une production souterraine générale et systématique, souvent marchande. Même si l’on fait abstraction des compléments monétaires marginaux de revenus, l’ensemble des autoproductions domestiques masculine ou féminine et des échanges, à l’intérieur du lignage, de biens et de services se cumulent en un massif évitements du marché. Les liquidités monétaires dégagées permettent le projet la stratégie patrimoniale ou potentiellement scolaire.
 
     
 
  L’homme à la barque
Eaux-fortes de J-E Laboureur, 1932
 
     
 
  Après le petit train la voiture ou l’autobus ont intégré
les briérons à l’activité urbaine.
 
 
 
 
  L’ouvrier petit-patrimonial, la vallée des castors et le H L M

Le patrimoine ouvrier est d’abord hérité, d’origine paysanne ou artisane. Les pères et grands-pères agriculteurs sont plus héritiers, plus propriétaires que leurs congénères départementaux: presque vingt points de plus que ceux de l’aire de Châteaubriant. En Brière centrale, le fonds paysan, passe entier en mains ouvrières. En 1962 les ouvriers sont ici plus propriétaires que les cadres. En 1982, malgré le prolétariat central, les ouvriers et employés restent plus souvent héritiers de leur maison que les cadres supérieurs ou moyens. Mais le patrimoine c’est d’abord ici, et de tous temps, une mobilisation, pas un attribut passif.

L’extrême mobilisation pour l’accession, bénie par l’Eglise, invoquée par l’Etat, souvent induite par l’entreprise, fut d’abord familiale. Débauche de travail même si le capital d’enracinement  s’ajoute à cet effort: le réseau du lignage rural aide et prête[36]

En 1982, 45% des ménages ouvriers sont ici accédants (28% sur la France), maximum absolu sur quatre vingt quatorze départements. L’accès au micro-domaine domestique est ici le modèle même de la vie accomplie. La maison-domaine est but, la propriété moyen. 60% sont propriétaires (43% pour la France ) mais 72 % maîtres de maison individuelle, autant que les cadres supérieurs, 94% en périphérie. En un siècle le modèle est devenu la norme. Pour tout l’Ouest de l’industrialisation des Trente Glorieuses, ce fut la vraie grande affaire ouvrière. Etonnante entrée en classe ouvrière par la propriété, pour le flux des fils de paysans souvent eux mêmes sans terre.! Mais le caractère exceptionnel de l’aire c’est le cumul de l’héritage, l’intensité de la mobilisation, et l’engagement auto constructeur. En 1990, on n’est plus que marginalement constructeur mais on reste, à vie, transformateur[37] Le H.L.M., -moins de 11% des résidences principales représente ici, pour le chef de famille stabilisé, le stigmate spatial de la prolétarisation achevée, de la vie privée de toute autonomie... La proportion de ménages anomiques, d’isolés de femmes monoparentes y est très forte, intense la délinquance.


L’ambivalence de la possession

Haut (ou double) salaire, maison séparée, sol cultivé, construction récente, disposition minoritaire mais croissante de deux voitures voire d’une résidence secondaire... les plus avantagés, les plus mobilisés auraient-ils tout pour eux ? Trop d’écart révèle une tension intime. Nationalement l’accession corrèle avec l’alcoolisme et, dans une moindre mesure, le suicide[38]. L’invasion du temps libre par le travail immédiatement productif pour soi devient obstacle à l’investissement plus vital, la scolarisation, la formation continue. Le chômage, l’effet pervers de la désinflation sur les traites, la précarisation croissante des couples touche ce fragile équilibre. La somme de ces tensions c’est aussi l’intensité de la délinquance. Finalement la mobilisation domestique obsessionnelle peut produire ou rejoindre ce qui constitue sa négation: l’attentisme prolétarien et l’abandon aux processus économiques.

Depuis vingt ans toute cette mobilisation a modifié le paysage de l’aire. Trignac a fait un bond vers la propriété mais c’est surtout par ses nombreux immigrants récents arrivés des villages autant que de la ville;  certains prolétaires anciens qui restent locataires se sentent, eux, un peu moins chez eux
[39]. Quant au prolétariat de la ville de Saint-Nazaire, il reste toujours aussi oublié. Le succès des uns contribue à enfoncer les autres. L’écart à la nouvelle normalité de classe devient stigmate supplémentaire. Difficile à vivre pour les restants !


QUEL QUATRIEME AGE NAZAIRIEN ?

Dans toute l’aire, sur le temps long du vote social entre 1935 et 1987, l’essentiel, malgré un recul continu, c’est la force et l’équilibre relatif des syndicats; c’est aussi la rupture de cet équilibre par l’ascension du bloc chrétien: 23, 5 % de voix de l’industrie en 1935, 42, 2 en1982 mais 41 en 1987 (pour la somme C.F.T.C..-C.F.D.T..) ;  le bloc laïc résistant autour de 55%.

L’ascension du bloc chrétien suit l’arrivée des dépaysannés, s’interrompant quand cesse la création d’emplois masculins. La tertiarisation des années quatre-vingt ne modifie pas l’équilibre sauf en contribuant au recul de F.O.. gardienne du métier masculin. L’entrée des femmes dans le salariat dessine les futurs rapports de force. Non par un clivage culturel hommes-femmes mais par l’ampleur et la rapidité de la contribution des trois peuples à ce dernier flux. Le bloc laïc, handicapé, progresse pourtant(par la C.G.T.) dans la campagne activiste.

Le maintien de la croissance chrétienne dans le centre rurbain est plus ambigu. Est-ce un renfort d’ouvriers d’un bloc laïc miné par l’accès à la propriété? L’effet patrimoine défavorise le communisme mais ne transforme que lentement les mentalités. Notre étude sur les années soixante, soixante-dix montre le lien étroit du bloc chrétien avec la propriété mais seulement dans son ancrage et sa genèse rurales, nous savons peu de choses des citadins. Le lien social du laïc est d’abord culturel avec l’école publique, et écologique, ancré sur l’estuaire et la côte. Les gains C.F.D.T.. dans le canton de Montoir et en ville procèdent en fait des migrations et du chômage sélectif vidant les usines des voix du premier peuple.

Avec l’épuisement du vivier paysan un simple chassé-croisé spatial relaie-t-il l’ascension du bloc chrétien? La défaite de la CGT. aux Chantiers en 1990 est-elle stratégique ou simple mouvement d’humeur de fin de grève ratée? Indécidable! Mais le jeu profond des blocs ne résume pas la réalité. La perte par F.O.. de 24% de ses voix en dix ans menace la structure trinitaire de direction du mouvement social installée en 1947[40] comme expression des trois peuples. Sans cette trinité on changerait d’ère[41].

L’aire condense intensément l’immense mutation du  passage à gauche des salariés de la dernière industrialisation transférant l’unité syndicale rêvée en politique réalisée. Au vu des chiffres  de premier tour, le gain parait minime (43, 7% de voix à gauche sur l’aire en 1946, 48, 1 en1978). Mais le vrai point de départ est dans les 29% de 1958 .Si la Gauche de la ville ou de Trignac ne retrouve jamais les résultats plébiscitaires qu’obtiennent leurs maires en 1946, les cantons de la périphérie changent de monde (Herbignac passe de 20% en 1946 à 49% en 1988 au premier tour). Le sud résiste davantage mais la Brière centrale tend vers l’unanimisme avec 65, 3% en 1988. Les étapes du passage sont attendues -personnalisation présidentielle du vote, Unité de la Gauche-et inattendu, le lien aux grèves extrêmes; ainsi en janvier 1956 et en Juin 1968, où, cas unique en France, le passage ne s’interrompt pas. Le bloc chrétien tire ici le mouvement de mai et renforce la S.F.I.O.. et le P.S.U...[42] La politique ouvrière fut ici bipolaire culturellement (droite et centre droit contre Gauche ) et trinitaire du point de vue partisan (M.R.P... S.F.I.O.. P.C.).L’éviction du M.R.P.. en 1964, l’entrée du bloc chrétien dans le P.S. mènent au bipartisme apparent;  mais c’est dans un P.S. devenu bipolaire qu’il faut suivre le chemin des deux blocs.

L’ultime question est aujourd’hui le maintien même du bipartisme dans une gauche survivante dévorée par une social-démocratie devenue libérale et européiste[43].

Le premier peuple lâche le P.C. qu’il a rejoint entre 1946 et 1950. Le communisme originairement faible, était resté ici conquérant (c’est la S.F.I.O.. qui reculait avant la greffe chrétienne). Il culmine à 15,3% des voix sur l’aire en 1978 date d’apogée des sites ruraux. Trignac et les cités ouvrières de Saint-Nazaire, fiefs d’un premier peuple si proche lui même de la logique de citadelle assiégée, lui donnent un étonnant maximum de guerre froide en 1951. Liées à l’ancienneté ouvrière, ou à la clôture culturelle, plus qu’à la dépossession, les voix des martin-pêcheur du Croisic et du  noyau briéron culminent en janvier 1956 en Brière, dans le fil de l’épopée de 1955, ou en 1978 au Croisic.[44]

Le reflux se noue  entre 1978 et 1981. Mais, paradoxe, l’effondrement vient de la ville : 7, 5% des voix en 1988 au lieu de 23 en 1978. Les prolétaires en voie de re-prolétarisation lâchent plus le Parti que les briérons possédants étudiés par Julian Mishi. Trignac autonome et homogène maintient la fidélité malgré la relative entrée en propriété de ses prolétaires. Dernier verrou ou base d’une reconquête ? On a  l’habitude, ici, de l’isolement.

Le moment actuel[45]

Le moment actuel semble celui d’une homogénéisation par la propriété, l’école, la professionnalisation des femmes. Les deux blocs culturels avaient en commun une sorte d’anarchisme ethnocentré et localiste. La référence verbale à l’universalisme des Lumières pour les uns, à celui du Christianisme pour les autres, devient active lors des Trente Glorieuses derrière les militants d’un communisme conquérant et d’un christianisme anticipant ici Vatican II. L’un et l’autre s’éloignent avec l’affadissement des utopies les réflexes petits possédants. Restent deux mondes plantés là.


Vers un conservatisme ouvrier ?

Mais ce quatrième âge  nazairien est aussi celui d’une polarisation accrue. Les vrais prolétaires et quelques autres basculent, hors de l’intégration de classe, dans la marginalisation. Entourés par l’aisance et la patrimonialisation de leur classe, ils cumulent l’héritage sans terre, ni toit, la sous-qualification du travail, la précarisation de l’emploi et désormais celle du couple, l’érosion de la solidarité dans les espaces urbains qui n’intègrent plus, l’exclusion de l’école longue et du travail même. La fin de la migration paysanne en ville, son accélération à l’entours, son inversion même brouillent les cartes. La partie mobilisée du bloc chrétien va-t-elle ici s’identifier au modernisme concurrentiel ? Qui saura garder un lien entre les peuples éclatés, entre le prolétariat nouveau et l’Etat, la société ? L’identité ouvrière garde, comme à Manchester, une grande force;  sa mobilisation reste culturellement possible mais la scission matérielle et sociale s’approfondit, au sein de la classe ouvrière, entre le premier peuple et les autres. Le décrochage du communisme dans la ville annonce-t-il la régression populiste xénophobe ? Le capitalisme tempéré a-t-il un horizon nazairien ?

 (2008) A la question de 1991, il faut désormais intégrer les métamorphoses apportées par le temps désormais structuré et structurant de la mondialisation. Les catégories poltiques du 19° et du premier vingtième sont devenues caduques et leur sens radicalement inversé. Le mouvement que les progressistes survivants continuent de déifier les yeux opacifiés par l'idéologie fossile, n'est rien d'autre que le procès même de la mondialisation accéléré et verrouillé par les politiques de "réformes" de ses serviteurs politiques, euromondialistes affichés "à droite", eurolibéraux honteux "à gauche". Le conservatisme, sur les acquis sociaux juridiques contractuels, et sur la maintenance des fondamentaux anthropologiques de la common decency, a désormais sens, subversif, de résistance. Et cette résistance est d'abord populaire. A la problématique tendancieuse du conservatisme ouvrier pourrait bien désormais devoir se substituer celle d'une résistance, par définition plus large que celle des appartenances liées au seul travail. Pourquoi ne pas conclure                    &nb