Variations…
prises au sens musical de ces
transformations modales,
tonales, rythmiques ou
mélodiques laissant toujours
entendre le thème original.
Placer cette ébauche réflexive
d’une dynamique de recherche
sous cette image offre un
avantage et un risque ;
l’avantage de correspondre à une
forte intuition dont je connais
les plus évidents contours ; le
risque de m’affronter aussi à
une intuition fluide,
multiforme, complexe dont je
n’ai jamais vraiment explicitée
les voies de secrète cohérence.
Cohérence de plus toujours
renaissante, recrée au fil du
moment où l’on parle. En effet,
tel Jean Luc Godard affirmant
qu’il est impossible d’expliquer
pourquoi on fait un film plutôt
qu’un autre puisque son
inflexion dépend des livres, des
événements, des références qui
vous entourent au moment de sa
fabrication, tout me porte à
penser qu’il en va de même
lorsque l’on cherche à ressaisir
son parcours intellectuel. Un
motif central se dessine. Et la
circonstance y joue un rôle égal
voire supérieur à celui de la
raison.
Ceci n’est pas …
Cette note initiale sur la
variation mène d’ailleurs à une
première question. En effet, je
titre
variations
anthropologiques et
non sociologiques…
pourquoi ce glissement de terme,
alors que c’est bien sous le
sceau institutionnel de la
sociologie, que ma formation fut
sanctionnée, mes recherches
effectuées, éditées et que c’est
bien dans le dispositif
universitaire de sa transmission
que j’effectue depuis longtemps
déjà mon professorat ?
Cette dissidence langagière
désigne un malaise : le constat
peu confortable, j’insiste, que
se dire sociologue actuellement,
c’est se penser, c’est concevoir
ses objets du point de vue d’un
savoir déjà achevé. Dans cette
science qui semble désormais
déjà close dans l’évidence de
ses indicateurs, repliée sur la
palette de ses paradigmes
adjugés, sur la prévision,
saturation de ses chaînes
causales, dans sa foi en une
rationalité transparente … que
faire ? On peut hésiter entre
scolastique - si l’on recherche
une plus grande visibilité - ou
technicité pure du méthodisme,
si l’on se contente d’une place
plus modeste… ou bien encore,
faire un pas de côté.
L’anthropologique
ici nommé est bien sûr pris
comme large catégorie d’approche
du social et non comme référence
à une tradition instituée.
L’anthropologique ici nommé
renvoie d’abord à cette
possibilité d’une indiscipline,
d’une liberté prise par rapport
à l’enfermement/achèvement
disciplinaire de l’art
officiel de la sociologie. Mais
je fais là aussi un usage
hétérodoxe du concept
d’anthropologie dont je n’ai pas
la formation patentée. L’écart
est donc double ! Pourtant que
signifie dans mes travaux cet
emprunt braconnier à la visée
- osons dire en paraphrasant
Charles Wright Mills - à
l’imagination
anthropologique ? Pour le
résumer brièvement, je
soulignerai que cela veut dire :
- Suivre dans l’appréhension de
tout objet, la dimension de la
longue durée ;
ceci revenant à postuler que
tout phénomène social contient
l’ombre portée d’un dogme
civilisationnel (Pierre
Legendre) en réactivation, en
gestation ou en destruction.
- Mobiliser pour toute culture,
celle du geste (pour les métiers
ouvriers, pour l’art scénique du
chant), celle de l’image (pour
le décor domestique populaire),
celle de l’esthétique circulant
au quotidien, celle du roman de
soi (celui d’un je, celui
d’un nous que chaque
informateur livre en toute
situation d’entretien) toutes
les formalisations et espaces
métaphoriques possibles. Je veux
dire aussi bien ceux de la
philosophie que ceux de la
psychanalyse, que ceux de la
littérature, que ceux de la
linguistique que ceux de
l’ethnologie bien sûr … et même
ceux de la sociologie (!) mais
je désigne d’abord là les voies,
les croisures d’ordinaire
barrées ou du moins peu
recommandées. Pourquoi ? Sans
doute parce que tout élément de
culture et donc de société
convoque virtuellement tout le
tissage des productions
symboliques dont il émane et où
il fait sens dans une
association impensée d’échos.
Pourquoi ? Parce que pour toute
pratique nous avons finalement
toujours affaire à ses
palimpsestes infiniment cachés,
pour tout thème à des
anthropoï d’inépuisable
opacité.
- Ouvrir l’épistémé d’un
mélange des genres
qui situe bien évidemment votre
ambition et vos ouvrages en
position d’outsider, non
pas solitaire, bien au contraire
finalement, mais se heurtant un
peu, beaucoup passionnément à
l’hostilité réservée à
l’inclassable ; ou se heurtant
tout simplement à
l’inhospitalité normale de
réaction face à ce qui ne se
fait pas.
Au-delà des parentés totémiques
Certes je n’ai pas débuté la
sociologie dans le doute mais
bien plutôt dans le ravissement.
Menant parallèlement études
philosophiques et études
sociologiques à l’Université de
Nantes, j’optai finalement pour
un troisième cycle de sociologie
dans un département à forte
identification marxiste et à
intense programmation de travaux
autour de la classe ouvrière,
syntagme qui, dans le milieu
ambiant des années 70, semblait
encore, si ce n’est aller de
soi, du moins tenir la route
pour interroger lucidement les
mouvements d’un monde toujours
ancré dans les représentations
des trente glorieuses. En effet,
si j’utilise dans ce moment de
ma réflexion cette notion de
« parentés totémiques », c’est
évidemment pour désigner une
filiation à laquelle je me suis
longtemps identifiée. Mais c’est
pour signifier également
qu’alors que mes deux
principales recherches jusque
dans les années 80 - une usine,
phare de la métallurgie nantaise
d’abord, le décor domestique des
familles ouvrières ensuite -
semblent bien étrangères l’une à
l’autre, elles sont pourtant
soeurs.
Car elles sont a priori liées
par le désir simplificateur de
la puissance tutélaire du lieu,
à savoir Michel Verret qui eut
pour ambition rationnelle -
irrationnelle de tout embrasser
des mondes ouvriers sur une
totalité de pratiques dans une
combinatoire d’échelles la plus
large possible. Deux objets bien
éloignés en apparence donc mais
amarrés à un même totem ; charge
sera à moi de me détacher de
cette volonté théorique et
politique d’unification des
« accidents de la substance » ;
charge m’incombera de laisser
pousser les herbes folles du
réel entre les pavés du concept.
Voilà qui fait d’emblée
réfléchir à l’inévitable
arbitraire des cadres de toute
initiation ; toutefois puisqu’il
faut bien admettre la nécessité
et la part de vérité de toute
convention formatrice, telles
furent les miennes.
J’entrai donc dans la recherche
en sciences sociales par le
chemin d’une véritable
monographie d’entreprise dont je
ne trouvais finalement que très
peu d’exemples déjà réalisés
dans la sociologie française des
années 80. Il n’y en eut
d’ailleurs pas davantage par la
suite…
Ce fut l’expérience de groupes
ouvriers réels
en situations hétérogènes de
travail, en identifications
inégales par rapport aux
conflits, aux organisations
syndicales en place, par rapport
à l’épopée combative, par
rapport à cette mémoire sublimée
du lieu et de ses collectifs. Il
est vrai que cet établissement
intégrant unité de production et
unité d’habitation, était une
exception notable dans
l’industrialisation de l’Ouest
français. Cette singularité
régionale de cité ouvrière,
densifiant les contrôles
patronaux, mais aussi les
sociabilités et les solidarités
réactives en constitua donc le
mythe fondateur, perpétuant
au-dedans et au dehors, cette
image d’un ethos de classe sans
faille avec laquelle chacun
devait plus ou moins s’arranger
et cela à l’heure même de mon
enquête tandis que
disparaissaient les dernières
maisons en bois de l’enclos
batignollais …
Outre la nécessité où j’étais
confrontée, d’une formalisation
inductive pour saisir cette
différenciation multiforme,
m’éloignant déjà de l’emprise
des modèles rationnellement
étanches, quelles sont les plus
insistantes empreintes
réflexives laissées par cette
étape de recherches qui, de la
maîtrise à la thèse jusqu’à la
rédaction d’articles et d’un
livre, s’est échelonné sur
environ six années ?
J’insisterai sur trois points :
le faire valoir ouvrier des
qualifications, la lecture
ouvrière d’un travail de
sociologue, l’irruption de la
pensée figurale (Yves Bonnefoy)
dans la connaissance.
-Le faire valoir ouvrier des
qualifications
La trace la plus active de cette
enquête sera bien mon approche
des savoir-faire ouvriers et
plus encore celle des modalités
de leur verbalisation, ce qui au
passage, m’incite à déplorer les
basculements d’une sociologie du
travail intégrant toute les
complexités savantes,
bricoleuses, éthiques,
esthétiques du métier vers une
sociologie désincarnée de
l’emploi. Mais chance d’époque,
lors de mes investigations de
terrain, l’emploi n’avait pas
supplanté la concrétude des
métiers. C’est donc plutôt en
phase avec l’air du temps
disciplinaire que j’entrepris
in situ cette étude des
savoirs producteurs
métallurgistes.
Le plus frappant - outre le
descriptif très riche des
habiletés - réside sans doute
dans le fait que chacun …
chaudronnier, soudeur,
machiniste, ajusteur, outilleur
ou traceur s’employa à me parler
de son métier sous sa valeur
fondamentale d’indépendance.
Machinistes et soudeurs se
considérant plus autonomes que
les chaudronniers ; les
ajusteurs, les traceurs vantant
leur liberté suprême dans le
procès de production ; les
chaudronniers de l’établissement
se trouvant plus libres que
leurs collègues intérimaires qui
eux-mêmes, affirmaient détenir
la palme de l’indépendance.
Cette récurrence inattendue au
regard des propos
sociologiquement convenus sur
les postes d’exécution des
productifs, m’interrogea et
m’interroge encore : était-ce là
(en deçà de leur récit d’une
indéniable expérience, bien sûr)
paroles d’hommes en rivalité
mimétique ? Ligne de conduite
adoptée face à une femme les
interviewant ? Est-ce un trait
défensif né du sein même de
l’usine ? Ou bien un modèle de
conduite enracinée dans les
écosystèmes domestiques
matériels et idéels de ces
familles de l’Ouest (Emmanuel
Todd, Jacky Réault) ?
Quelle que soit la perspective
adoptée - aucune ne s’excluant
d’ailleurs - de l’OS au jeune
entrant avec BTS en poche,
interrogé quelques années plus
tard, ni les uns ni les autres
ne se posaient en objets
victimaires ; voire même si l’on
suit cette déclaration modulable
mais transversale d’indépendance,
ils se posaient bien
davantage en sujets qu’en
assujettis.
S’il en allait ainsi c’est aussi
que cette parole sur les gestes
moteurs et mentaux du métier en
acte n’était évidemment que
faiblement socialisée que ce
soit dans les échanges
quotidiens ou bien dans
l’argumentaire syndicale.
Elle échappait donc en large
part au prisme du conformisme
des représentations fédérant
l’unité de tout groupe. Cette
échappée relative - dont je ne
prends ici qu’un indice - avait
pour mérite de mettre en lumière
des faire valoir de la
qualification résonnant comme
tactiques, ruses d’appropriation
proches de ce que Michel de
Certeau note comme le plus vif
des cultures populaires,
voire même des modalités
ordinaires de la culture. Cette
échappée plus individuée de la
représentation eut donc pour
avantage de me décentrer de la
stricte logique classiste
et de me rendre déjà plus
sensible à la dimension
populaire - cette notion si
problématique - de la culture
ouvrière, alors que c’est plutôt
l’inverse qui fit et fait encore
règle.
Mais toute pensée étant toujours
en tension entre deux pôles
contradictoires …
Cette usine vue selon le spectre
de cette économie d’indépendance
hiérarchisée, ainsi découverte
au fil d’énonciations moins
durablement et moins intensément
circonscrites par un discours
collectif … tous ces éléments
m’ont également blindé contre
toute pente d’embaumement des
ouvriers dans un en - deçà du
statut de classe,
autrement dit dans la relégation
domestiquée d’une ainsi nommée
« condition ouvrière » ;
syntagme anachronique se
déployant entre bonne conscience
et stigmatisation de fait, que
l’on vit refleurir, sous des
plumes illustres, quand la
classe ouvrière comme réalité
historique s’effaçait et que son
concept ne risquait plus de
mordre !
-La lecture ouvrière
A l’opposé de cette
expérience, ce qui a clos cette
étape de recherche, le débat
ouvert autour du livre sorti à
propos de cette monographie.
De la discussion où les
représentants syndicaux furent
les interlocuteurs quasi
exclusifs, je garde un certain
malaise. Au delà des compliments
de courtoisie, je vis se
dessiner un lectorat d’abord
tourné vers les informations
qu’ils jugeaient les plus
efficaces pour leurs actions :
descriptifs de « climat », de
composition sociale d’atelier,
de réception différenciée des
initiatives militantes. Normal.
Mais l’inquiétude vint
d’ailleurs, bien sûr. Écartant
d’un geste bref toutes les
paroles vives sur les métiers et
même celles sur les solidarités
spontanées de postes, seuls les
portraits, les récits
susceptibles de renvoyer une
mémoire -miroir de « l’âme
éternelle » des Batignolles,
mobilisaient chez eux attention
et passion.
Au printemps dernier, on me
demanda pour un film pour partie
financé par la mairie… de
dresser le même tableau figé
dans son écrin légendaire
politiquement officialisé en
somme !
Autrement dit ce qui était
implicitement demandé à
l’ethnologue, au sociologue
c’était donc d’assurer une
fonction instruite,
compréhensive de relais
idéologique. La sociologie
n’était-elle que cet entre -
deux du savoir, hésitant entre
utopie heuristique et réalisme
de l’instrumentation partisane ?
Quelle ne fut pas ma surprise de
constater quelque dizaine
d’années plus tard, que ce que
je considérais et considère
toujours comme un risque de la
raison, était désormais devenu
norme d’excellente bienpensance
disciplinaire. J’écrivis dans
l’étonnement sceptique et dans
la foulée de ce constat A so
small world : inter-dit
sociologique et idéologie de la
mondialisation
prenant pour cadre de cette
communication le colloque du
Lestamp de Décembre 2004 sur
Les sociétés de la
mondialisation organisé par
Jacky Réault,
Joëlle
Deniot et
Bruno Lefebvre.
-L’irruption de la pensée
figurale
Yves Bonnefoy dans son analyse
de Goya et de ses peintures
dites « noires »,
distingue pensée verbale et
pensée figurale. Par pensée
figurale, il tente de cerner un
mode d’intelligence de la
réalité, au plus près de
l’expérience sensorielle,
sensible se manifestant sous
forme d’images que celles-ci
soient visuelles ou bien
qu’elles soient langagières. La
pensée figurale c’est ce laisser
passer de l’intuition d’un
essentiel que l’on peut peindre,
que l’on peut graver sur la
pierre, couler dans le bronze ou
bien alors tailler dans le
poème, faire seulement surgir
dans la langue.
Ce qui est ici suggéré ressemble
à la thématique du rêveur
éveillé de Gaston Bachelard, ce
philosophe qui sut si bien
installer sa réflexivité dans
une belle dialectique entre
régime diurne - cet enchaînement
serré, logique des concepts - et
régime nocturne - cette
associativité fluide des
métaphores - au sein de l’acte
discursif.
J’évoque Gaston Bachelard car
c’est par son intermédiaire, par
ses travaux sur l’imagination de
la matière que je suis parvenue
à entrer dans une approche
compréhensive - voire même
intime - de la qualification
ouvrière. Aussi surprenant que
cela soit, c’est grâce à la
poétique de La terre
et des rêveries de la volonté
en particulier que j’ai commencé
à entrevoir ce que je pouvais
enquêter et interpréter des
gestes métallurgistes. Au départ
de cet écart anthropologique
singulier dont je parlais en
introduction - écart dont je
suivrai le cours - il y eut donc
une curieuse confluence de deux
sources fondatrices
d’intelligibilité.
D’un côté, il y eut Marx, pour
le concept de coopération et
l’inscription du travail ouvrier
au sein de rapports sociaux
antagonistes. D’un autre côté,
il y eut Bachelard pour penser
la dimension œuvrière du
savoir faire producteur. Entre
ouvrier et oeuvrier… quelque
chose était en train de
s’entrelacer, de germer du sein
même de cette monographie
d’usine.
Des fissures et des fils
Le décor ouvrier, c’est ainsi
que ma thèse d’État fut
intitulée dans la programmation
du Lersco. Tout de l’ouvrier :
l’en soi, le pour soi et … le
chez soi (formule de
Bachelard)
devait être capté sous l’optique
du rapport de classe. Mais un
questionnement me taraudait :
par quel miracle l’ouvrier,
sorti de sa situation usinière,
restait-il un ouvrier ?
Pourquoi une fois quitté son
« bleu de travail », n’allait-il
pas comme toute personne,
partiellement du moins, s’évader
de cette contrainte
d’appartenance et de rôle pour
devenir un père, un frère, un
amant, un promeneur… autrement
dit un sujet multiple à facettes
a priori inconnues.
Ce qui était posé ce n’était
plus l’éventualité d’une chaîne
causale linéaire entre
l’empreinte usinière et le décor
domestique de stylisation
nécessairement ouvrière mais au
mieux la superposition de
strates de déterminations à
temporalités et niveaux décalés
où se jouaient des cultures de
couple (mariant ouvriers et
employées), des cultures
d’enracinement (plutôt
rattachées à celles des ruraux
de l’ouest), des mimétismes de
vicinalité (à base sociale
hétérogène), des souvenirs de
lignée, des signes d’idéaux de
soi … dont l’enveloppe
matérielle de l’appartement, de
la maison allait tacitement
permettre de suivre le tracé.
En conséquence, je poserai avant
toute définition trois postulats
se démarquant de ce qui est
écrit ou doit s’écrire sur le
goût des classes zoologisées
comme « dominées » :
-1°) Il n’ y a pas d’esthétique
de la nécessité
-2°) Le chez soi des ménages
ouvriers n’est pas le lieu
-prétexte d’une esthétique
ouvrière mais l’espace où par
touches individuées, se retrouve
le puzzle d’esthétiques
populaires segmentés en divers
sous-systèmes symboliques.
-3°) Il ne s’agit pas de décor
ouvrier mais plutôt d’un bel
ordinaire, titre que je donnais
d’ailleurs au livre issu de
cette nouvelle enquête
échelonnée sur huit années
environ.
Pour préciser davantage comment
cette recherche a finalement
déplacer les lignes de mon
itinéraire intellectuel et de
ses impulsions de départ,
j’aborderai trois points :
-
quelques remarques sur
l’esthétique populaire
-
la notion d’inspace
-
la notion d’iconotexte
-Remarques sur l’esthétique
populaire
Esthétique… ce principe de
l’émotion passive, active devant
l’embellie. Le chez soi -
sur ces diverses modalités
juridiques de jouissance - est
bien dans les ménages ouvriers
comme dans beaucoup d’autres, ce
lieu privilégié de la mise en
scène de ses modes, parcours,
normes, maîtrise et rêves de
vie. Toutefois contrairement à
ce qu’une vision hâtive pourrait
supposer ou même contrairement à
ce que nous savons de la
centralité de la figure
maternelle dans les ménages
ouvriers (Richard Hoggart,
Olivier Schwartz, Elisabeth
Lisse),
le décor est dans l’habitat,
affaire d’hommes et de femmes,
affaire de « producteurs
associés » ; certes plutôt
respectueuse d’une division
traditionnelle des tâches
(bricolage léger / bricolage
lourd ; jardin d’extérieur/
plantes d’appartement ; pose des
tapisseries/ pose des voilages ;
fabrications de napperons, de
canevas/ fabrications de puzzle,
de maquettes) mais mobilisant
tous les temps, forces,
expressivités disponibles ;
voire même ceux de l’ascendance,
de la fratrie ou des collatéraux
dans les phases rudes de
l’aménagement.
Nées d’une coopération acharnée
d’investissements,
la résultante et la dynamique de
ce paysage privé (dont le primat
est ici plus qu’ailleurs
peut-être, fortement affirmé)
entrent bien dans cette zone
d’incertitude d’une esthétique
populaire, c'est-à-dire tout à
la fois partagée et multiforme,
puisqu’ ayant spontanément mis à
l’œuvre diverse routines,
sensibilités, gestes, regards,
héritages sacrés de minutie,
d’harmonie ou d’objets.
l s’agit par cet objet non
seulement de glisser sans
hésitation de l’ouvrier au
populaire, mais aussi de
délaisser le syntagme de
« classes populaires » au profit
de celui plus adapté de « milieu
populaire », même si « milieu »
garde encore la trace d’une trop
grande homogénéité et le
souligné trop exclusif, trop
mécanique d’une topique
d’appartenance.
D’autre part, angle des
pratiques fabricatrices, angle
des espaces d’accueil, des
espaces plus privés, angles des
maximes et proverbes affichés,
angle des objets-cadeaux, des
emblématiques de voyages, angle
de l’auto- symbolisation
photographique, angles des
mondes végétaux, des
enveloppements textiles, des
images, des motifs… chacun de
ces prismes nous conduit vers
des textures du populaire à
géométrie et à temporalité
variable. Loin de la grammaire
unifiante de l’ethos de classe,
ce réel nous renvoie à une
fragmentation des logiques de
références, d’emprunts,
d’invention ; il nous renvoie à
une combinaison mobile de
sédimentations culturelles, à
des expériences également plus
lointaines, des expériences
ancestrales, oubliées de ce
commun stratifié d’où sourd
notre histoire et que désigne
la catégorie aussi ambiguë que
profonde du populaire.
-Inspace
Le terme de ce critique d’art
anglais me semble très
exactement nommer ce qui fut
l’une des pistes les fécondes de
ma recherche sur le décor, à
savoir la résonance de ces
objets privés et de leur
emplacements invitant au-delà de
leur paysage matériel, à des
voyages au plus près de leurs
significations les plus
intériorisés. Comment passer de
l’objet décor au sujet décorant
? Les travaux consacrés aux
ouvriers ne me furent pas d’une
grande aide pour ce renversement
de problématique. Il faut dire
que le décor et l’ensemble des
gestes qu’il suppose est en soi
une culture silencieuse. Il
appelle l’image plus que la
parole.
Pourtant là encore ce sont trois
travaux extérieurs à la
sociologie et à l’ethnologie qui
vont me permettre de mieux
regarder ces espaces et de mieux
questionner mes interlocuteurs.
Ce sont les travaux de Gérard
Genette sur la relation
esthétique, les travaux du
psychanalyste Didier Anzieu sur
le moi-peau et les enveloppes
psychiques et plus encore les
travaux de Patrice Hugues,
plasticien, historien,
anthropologue du tissu qui vont
m’assurer cette réorientation.
Je vais pouvoir grâce à cette
stimulation d’une sémiologie
plus universelle, aller à la
cueillette de propos non
seulement biographiques et donc
individués sur cet espace -
signe, mais encore me tourner
vers des récits d’intime
proximité ressentie pour
quelques objets - phares
fonctionnant comme de véritables
analogon de la personne.
Sur ce fil d’une grande
subjectivation de l’objet, je
tenterai d’entrevoir quel
symbole d’arrière plan se cache
derrière le symbole montré.
-Iconotexte
Ce
concept forgé par l’artiste
Michael Nerlich
cherche à indiquer un champ de
réflexions sur le rapport texte
et image photographique. En
effet, cette recherche ne mit
face à l’obligation de
travailler constamment avec
l’image, cette archive sensible
dont les sociologues et même les
ethnologues se méfient toujours
un peu. Or avec l’image sur les
différents registres des données
existantes et surtout de la
constitution de données – témoin
et mémoire, de la constitution
d’un corpus sélectif, de relais
d’interaction dans l’enquête
mais aussi de support
heuristique que j’ai travaillé
intensément tout au long de
cette enquête (1000 clichés
environ, plusieurs visites pour
70 ménages). Dans
l’investigation et dans la
restitution d’un texte faisant
circuler le sens entre le verbe
et l’iconographie.
Tout ce jeu de déplacement
posant avec de plus en plus
d’acuité la question de quelle
écriture en sciences sociales ?
Suite réflexive : le défi
sémantique
Ce maniement d’images, cette
approche des esthétiques
ordinaires m’amenèrent vers
d’autres glissements d’intérêts
dont le travail de latence
demanderait des parenthèses et
détours qu’il n’est pas de mise
de développer ici. Je dirai
simplement que d’enquêtes en
enquêtes, d’observations en
rencontres et interviews
s’imposa à moi la déception
réitérée d’une perte. La perte
de ce qui sur le vif du terrain,
m’était apparue comme la forme
la plus éruptive de la présence
de mes interlocuteurs, à savoir
leur voix ; cet élément péri
-linguistique qui disait tant de
la personne, de la situation, de
l’interaction, des sous-entendus
biographiques mais dont le
souvenir était bien fragile ; ce
geste qui intuitivement livrait
beaucoup mais dont la
restitution, voire même
l’évocation en pointillé
semblait hors de portée du
dicible, de la saisie raisonnée
des sciences sociales.
Il eut donc un assez prenant
moment de bascule où je me suis
orientée ver un maximum
d’approches existantes sur la
vocalité (Phonologie,
Psychanalyse, Philosophie,
Esthétique, Anthropologie,
Histoire de l’art,
Musicothérapie, Linguistique,
Sociolinguistique, Sciences du
langage, Musicologie,
Littérature). Symptôme de mon
lien persistant à mes objets de
recherche initiaux et devenus
identifiants, j’ambitionnai un
premier chantier sur les parlers
ouvriers.
Déroutée par l’ampleur de la
tache et surtout gagnée par la
conviction grandissante qu’on ne
pouvait avec ce type de sujet,
procéder par découpage
d’indexation sociale a priori,
je me tournai assez vite vers un
autre objet de recherche, vers
un autre déroulé de la parole
signifiante
où la voix est au centre de
l’écoute, à savoir vers le chant
et plus précisément encore, vers
ce chant commun qu’est la
chanson.
Depuis treize ans désormais, sur
un corpus de chansons dites
réalistes dont il s’agit,
au-delà de l’étiquetage de
rechercher l’histoire, la genèse
dans les formes de l’expression
populaire afin d’en envisager
d’éventuelles filiations
contemporaines, je me concentre
sur la compréhension de
l’icônisation de certaines
grandes voix féminines de la
scène française. Voix de femmes,
pourquoi ? Parce que ces
dernières nous mettent sur la
longue durée, au cœur de l’Eros
fascinant de la présence vocale.
Cette affirmation réfutable
demanderait bien sûr d’amples
débats (je la livre là à l’état
brut !). Parce que plus
prosaïquement, cette fois, elles
furent les premières dans
l’histoire scénique de la
chanson à l’amplifier
émotionnellement d’une intense
dramaturgie interprétative,
vocale et visuelle. C’est cette
lignée d’une esthétique du
destin, cette histoire baroque
du désir, de l’amour et des
larmes s’adressant à tout un
peuple que je me suis employée à
suivre via la théâtralité et
l’authenticité de ces chants qui
nous parle de culture du
sentiment, de civilisation des
émois, de tensions
historiquement variables entre
retenue et effusion, de société,
de socialité jusque dans ces
voisements de la mélodie, des
mots et du geste.
C’est ainsi qu’après avoir
travaillé sur dix ans environ
sur des figures emblématiques
comme celles d’Yvette Guilbert,
de Fréhel, de Berthe Sylva, de
Damia, d’Yvonne George,
de Lys Gauty, de Marianne
Oswald… sans oublier l’arrière
plan sans tête d’affiche, d’une
chanson populaire de métiers et
de pays, je me suis dans mon
dernier ouvrage terminé au début
de l’automne 2008,
concentrée sur celle que je
n’avais pas pu manquer dans mon
tour d’horizon, sur celle dont
le mythe reste, chose inouïe,
encore passionnément vivant dans
ce début de siècle, à savoir
Edith Piaf.
Près d’un demi siècle après sa
disparition, hors propos des
ambiances musicales actuelles,
on l’imite, on la re-présente.
Des plus pâles reprises aux plus
troublantes compositions, il
existe autour d’elle comme une
invraisemblable frénésie de
réappropriations. S’abreuvant à
son mystère, des comédiens et
des chanteurs cherchent à
capter son identité, à s’emparer
de ce visage, de cette histoire,
de ce timbre, incarnant toujours
l’idéal d’une voix à dimension
presque oraculaire.
Le cœur de l’ouvrage est
consacré à la stylisation du
personnage et de la personne
d’Edith Piaf, à l’avènement de
son iconicité. Il s’agit de
saisir les langages
scéniques (systèmes
symboliques verbaux et non
verbaux) véhiculés par les
prestations de l’artiste. Cette
étude conjuguée du visage, des
postures, des chorégraphies, du
corps, de l’espace de cette voix
chantée prend pour appui
empirique un tissage de
matériaux sonores et iconiques :
affiches, photographies,
scénographies d’expositions,
extraits audio-visuels de
concerts et de chansons.
A travers notamment le montage
de séquences détaillées de
chansons célèbres et moins
célèbres de ce répertoire, il
s’agit d’aller au plus près de
la grammaire de ces gestes
vocaux pris du sein même de
l’art interprétatif qui s’y
manifeste, comme outils de
lecture sensible d’une culture
des affects, d’une modélisation
des sentiments, d’une manière de
signifier l’indicible ... à
moment donné de l’histoire
sociétale. Une fois bien cernée
cette calligraphie de la voix de
Piaf, j’en confronte l’identité
à celle d’autres grandes
interprètes de la chanson
française : encore Damia, mais
aussi Barbara, Juliette Gréco,
Catherine Ribeiro. Car une fois
estimées les différences
sémantiques, les métamorphoses
musicales, on peut se demander
si nous n’avons pas aussi
affaire à un même élan, à une
même poétique féminine du geste
tragique poursuivant son
histoire.
Ce travail fait et la
confrontation menée durant toute
l’aventure de cette recherche
face aux différentes figures de
l’indicible : Comment dire la
voix ? Comment dire le visage ?
Comment dire le geste ? Je ne
sais si je suis parvenue à poser
quelques balises sur les chemins
d’indépassables secrets. Je sais
seulement que cette traversée de
l’écoute et de l’image de la
voix des chansons m’a conduite
vers des expérimentations
inédites de saisie de l’objet à
traiter, vers une expérience
phénoménologique de la réception
qui chahute le tabou de
l’objectivation, vers la
réitération ethnologique de
cette réflexivité emphatique
sujet/objet comme partie
prenante du savoir se
constituant,
vers la revendication délibérée
d’une écriture nourrie du savoir
des lettres et des humanités
…en bref, vers la nécessité
hétérodoxe d’une autre
sociologie de l’art.
Autre
sociologie que je
consentirai volontiers à nommer
sémiologie, au sens de Ferdinand
de Saussure qui subsumait sous
cette notion -vision l’étude
de la vie des signes dans la
vie sociale en accordant
d’ailleurs aux gestes et aux
rituels quotidiens, une place
essentielle dans ce champ de
savoir imaginé. Mais sans doute
ce jeu d’étiquettes
déboucherait-il sur d’autres
querelles terminologiques et
surtout il ne parviendrait pas à
calmer les gardiens de la
Discipline. En conséquence, je
persisterai à qualifier cette
recherche
d’anthropologique. Plus
précisément, je la désigne par
un nouveau syntagme, comme
Anthropographie esthétique
appliquée.
Cette étape achevée (sans
délaisser l’analyse des grands
mythes populaires de la
chanson), au titre des projets,
il me faut travailler à un
niveau plus théorique sur
l’axiomatique de cette
anthropologie esthétique mise en
œuvre, il s’agit de mon horizon
le plus proche d’écriture. Et
parallèlement, je commence un
chantier sur l’anthropologie
latente de quelques grands
écrivains et/ou essayistes
vivants contemporains.
J-A
Deniot, 5 02
09
« Voir
une image,
c’est saisir le vestige d’un
passage,
trouver dans cette trace la
place du spectateur que nous
devenons. »
In
Qu’est-ce que voir une image ?
Marie Josée Mondzain, 2008
Rattaché au sens premier de
techné qui dit savoir-faire
et puis savoir y faire aussi…
Dans
sa communication Alain Maillard
soulignera la distinction entre
temps historiques et temps
sociaux
Approche
complémentariste ainsi nommée
par Georges Devereux
ethnopsychiatre et dont la
question est fondamentalement
abordée par Yves Gérin lors de
cette journée d’études de
l’axeIII sociabilités et
légitimations : approches
sociologiques de l’EA 4287
Habiter-PIPS.
Bien
rares sont en effet les études
sociologiques qui vont enquêter
les ouvriers là où simplement,
ils occupent leurs fonctions et
où l’usage de la catégorie n’a
donc pas a priori à se dilater
idéologiquement.
Lors
des échanges Gérard Déhier
souligne avec ironie et un
certain désabusement, ce
contraste entre ouvriers
théoriques et ouvriers réels
Elisabeth
Lisse sur son propre terrain,
celui d’une cité à image
fortement désymbolisée, retrouve
en 2000-2006, un phénomène
semblable de mythe positif
unifiant posant les bases d’une
identité collective
réactive.
Jacky
Réault, Ouvriers de l’Ouest, in
A.T.P. CNRS, L’Ouest
bouge-t-il ? Son changement
social et culturel depuis trente
ans, Vivant Editeur, Nantes,
1983. Formes de vie ouvrières
et écosystèmes sociaux de
reproduction. Cahier
Lersco CNRS- Université de
Nantes.1989
[ Dans
le débat de cette journée,
Pierre Cam insistera sur le
cadrage juridique de la
qualification, autre
vecteur-clef de cette vive
conscience d’indépendance.
Anne-
Sandrine Castelot expose
comment a contrario de la
littérature existante, elle
s’attache à saisir l’impact
intime de l’engagement syndical,
pour les personnels de
l’encadrement, cette fois.
Cultures
autrement abordées par Sébastien
Peyrat, à propos des jeunes gens
issus de l’immigration et sur le
thème des conflits entre justice
et droit.
Cet
en deçà désigne ici pour
moi le déni de toute virtualité
de fondation même datée, même
passée de ces personnes et
collectifs salariés en sujets de
l’histoire. Manière de croiser
au fil des débats, cette
proposition avec l’accentuation
émise par Stephen Bouquin sur le
double refus et d’un optimisme
et d’un misérabilisme du regard
dans l’appréhension des mondes
du travail.
Joëlle
Deniot,
Usine et coopération,
Métiers, syndicalisations,
conflits aux Batignolles,
éditions Anthropos, Paris, 1983
13]Le
pain noir et les roses rouges, Film
de Marc Grangiens,
2008
In
cd-rom, livre codirigé par Jacky
Réault et
Joëlle
Deniot
The societies of
globalisation Lestamp, 2006;
une première version de ce texte
est consultable sur
www.lestamp.com
Yves Bonnefoy, Goya, les
peintures noires, éditions
William Blake, 2006
Développements
sur ce thème in
Joëlle
Deniot
La photographie, une
sociologie off² ? In
www.master-culture.info ,
conférence 2006 au Diaporama
festival de la photographie
à Nantes
[17]
Gaston Bachelard, La poétique
de l’espace, P.U.F, 1957
Joëlle
Deniot,
Ethnologie du décor en milieu
ouvrier, le bel ordinaire,
L’Harmattan, Logiques sociales,
Paris, 1996
Expression empruntée à Jacky
Réault
Joëlle
Deniot,
Le décor textile, les murs et
la table in Ethnologie
Française, Paris, 1985
Elisabeth
Lisse, « On est quoi, nous ? »
D’une génération à l’autre,
des vies au sein de la cité
Ney, thèse de doctorat de
sociologie, 2005, Université de
Nantes
Il
faut bien sûr là distinguer
entre appartement, maison
individuelle ; entre phase de
stabilisation des salaires et
période plus critique.
Joëlle
Deniot,
Figures intérieures, in
Cahier du Lersco, 1992
[Michaël
Nerlich, Qu’est-ce qu’un
iconotexte ? Réflexion sur le
rapport texte - image
photographique in
Iconotextes sous la direction
d’Alain Montandon, Ophrys,
Paris, 1990
Joëlle
Deniot,
Intérieurs ouvriers,
l’ambiguïté iconographique
in Archives sensibles, images et
objets du monde industriel et
ouvrier, sous la direction de
Noëlle Gérôme, éditions de L’ENS
Cachan, 1995
Que
j’aborderai explicitement dans
deux articles : Echos
d’absences et restitution (
2002), Le poids, la perte
des mots - au fil de l’enquête
(2003)
Joëlle
Deniot,
Parlers ouvriers : la
perspective des dynamismes
vocaux in Métamorphoses
ouvrières, tome 2, L’harmattan,
Logiques sociales, Paris, 1995 ;
texte remanié 2005 Paroles
ouvrières sur
www.sociologie-cultures.co
Surtout si l’on se réfère au
répertoire français et plus
largement francophon
Ceci
vaut pour l’espace lyrique et
ses divas, y compris pour le
trouble à nouveau mis à
l’honneur des voix de
haute-contre, héritiers des
castrats.
Les
historiens me furent d’une
grande aide dans l’appréciation
de ce poids culturel des gestes.
J’avais d’abord le somptueux
éclairage du livre de
Jean-Claude Schmitt, La
raison des gestes dans
l’Occident médiéval que je
gardai en mémoire et en fiches !
Durant cette journée, Geneviève
Hoffmann, à travers la
présentation de son travail sur
les stèles funéraires attiques,
illustra de facto la
pertinence des croisements
disciplinaires dans la saisie de
la complexité.
Question
soulevée par Christophe Baticle
à propos de son enquête sur les
chasseurs de la baie de Somme et
croisant d’ailleurs une des
propositions de Stephen
Bouquin : décider de faire dans
son travail de sociologue ce que
personne d’autre ne pourrait
faire à sa place. Cette
centralité de l’expérience reste
en effet le plus précieux bien
de la connaissance.
Antoine
Baczkowski qui travaille sur les
raves et la musique techno fera
part de son débat intellectuel
avec les paradigmes existants en
ce domaine.
_________________________________________________________________________
|
Contre toutes attentes
Antoine Baczkowski
Doctorant
Lisst-Cas/Habiter-Pips
« Bilan réflexif et
critique des itinéraires
de recherches ». De
prime abord accrocheur,
ce thème avait
finalement de quoi
m’inquiéter : moi,
fildefériste inexpert,
cherchant toujours la
stabilité dans cet aller
dont je ne devine pas la
fin. Revenir sur ses pas
à peine la marche
entamée n’était-il pas
se retourner trop tôt ?
Comment revenir sur ce
qui n’est encore fait,
acquis et cumulé ? Ma
question fondatrice
n’ayant pas trouvé de
réponse, je n’avais que
peu de matière
intellectuelle pour
esquisser cet
autoportrait. N’avais-je
pour autant rien à
dire ? A redire ? De
fraîche date doctorant,
mon parcours se résumait
à celui d’un étudiant.
De ce constat, je
décidais moins de
rebrousser chemin que de
reprendre mon
cheminement à ses
débuts, jusqu’ici balisé
par l’université, afin
d’en dresser le bilan.
La balistique…
La voie universitaire
est, comme chacun le
sait, l’actuelle étape
propédeutique au métier
de
sociologue fournissant
savoirs et savoir-faire
à tout novice s’y
engouffrant. Plus encore
qu’une voie, allusive à
un passage indéterminé,
l’université est
trajectoire ; celle qui
balise le trajet menant
classiquement aux
métiers de la
sociologie. En France,
ces derniers sont
enseignés, soit au sein
d’un département de
sociologie propre à une
unité de formation et de
recherche (UFR),
soit au sein d’un
institut
; plus rarement d’une
école.
Quelle que soit la
composante universitaire
proposant l’accès à la
connaissance
sociologique, il me
semble que sa
programmation, avalisée
par certains organes de
la gouvernance
universitaire,
ait pour souci de
répondre à la demande
sociale telle que peut
la définir Robert Castel :
« [telle] la demande que
la société, c’est-à-dire
les sujets sociaux
différemment configurés
dans l’espace social,
adressent à la
sociologie (…) ». Et
Robert Castel de
préciser que « c’est le
travail des sociologues
de tenter d’y
répondre ». La
crédibilité sociologique
des réponses étant
validée par l’université
qui seule délivre le
diplôme. Ou plus
justement, les
diplômes : ce diplôme
européen, le master
professionnel
sociologique,
anciennement DESS,
ce précédent titre
français de la
sociologie appliquée ;
le master recherche
préparant à une longue
exploration
sociologique, cette
carte d’invitation au
doctorat, autrefois
connu sous le nom de DEA.
Lancé dans l’université
à la fin de l’année
2000, j’ai
progressivement
intériorisé ces
possibles sociologiques
où l’étudiant en
sociologie, diplômé d’un
master à finalité
professionnelle, pouvait
être un expert, cet
examinateur sachant
scruter quantitativement
et qualitativement le
réel, proposant ses
services sur la base de
besoins sociaux
exprimés. Ou chercheur,
celui qui doué d’une
acuité critique, pourvu
d’un master à finalité
recherche, répondait à
une interrogation
sociale collectivement
partagée. Acceptant la
demande sociale sans la
remettre en doute, le
premier se faisait
rentable, se ployait à
l’instrumentalisation de
son savoir. A l’inverse,
le chercheur,
dépouillant la demande
sociale de ses omissions
et malentendus,
proposait un retour à
une question de départ
qu’il s’était en premier
lieu appropriée.
Interlocuteur privilégié
face à l’inconnu,
celui-ci résolvait un
« problème »
spontanément posé en des
termes informes et qu’il
s’était évertué à
remodeler. Il guidait
l’agir du commanditaire
par sa résolution de la
question sociale. A la
différence de l’expert,
écarté de la
délibération, que l’on
consulte strictement sur
ce que l’on savait ne
pas pouvoir maîtriser.
Tel était en 2003 et
2004 ma représentation
des métiers de la
sociologie s’indexant
d’une part sur ces
garants formels, les
diplômes aux intitulés
différents, délivrés par
l’université ; d’autre
part sur ma
« proximité » avec les
enseignants-chercheurs
donnant chair à ces
conceptions de la
sociologie. Etais-je
pour autant
clairvoyant ? Mes
représentations des
applications de la
sociologie étaient-elles
typiques de ce que la
sociologie est ?
Caractéristiques de ce
que la sociologie fut ?
…et ses prémices
A la préhistoire de la
sociologie, il y eut un
intérêt intellectuel
passionné pour la
société mû par « le
thème de l’ordre, plus
précisément de
l’ordonnancement ».
D’après Jean-Michel
Berthelot, jusqu’au 18ème
siècle, « la pensée
politique oscillait
entre la recherche sur
le fondement, divin ou
naturel, de cet ordre,
et la réflexion sur
d’autres ordres
possibles. Le social
était soit chose divine,
au même titre que la
nature dont il achevait
le plan, soit création
humaine, selon les
termes d’un contrat
originel. Dans les deux
cas, il n’avait aucune
consistance, aucune
densité propre».
Le siècle des Lumières
appuya la seconde
alternative : le social
ressortit davantage du
contrat. Cette théorie
contractuelle
solutionnait le problème
de l’allégeance humaine
à la société par le
droit. Comment
l’expliquer ? Savoir
vivre en société
impliquait que l’on
abandonne les principes
égoïstes de ses actes
pour s’en remettre
définitivement à la
loi : ce règlement
supérieur accordant les
êtres, normalisant les
écarts. Autonomie et
sérénité individuelle
fondaient le respect. En
d’autres termes, se
soumettre à la société
signifiait faire montre
d’abnégation en appelant
à la volonté générale de
vivre ensemble ; un
appel audible à
condition que la
constitution espérée du
social ait été l’objet
d’un accord
synallagmatique.
La loi symbolise ce
contrat, elle veille au
respect de ses termes en
protégeant la volonté de
faire contractuellement
société, par les
sanctions encourues en
cas de transgression.
A cette étape de
l’histoire humaine où le
social procédait d’un
pacte, autrement dit
d’une création, l’homme
s’opposait à la
conception d’un droit
divin
; également à
l’absolutisme, en
affermissant le
libéralisme politique.
Ce 18ème
siècle européen va, pour
ce qui est de son
épistémè, faire valoir
avec Emmanuel Kant
l’autonomie de la
volonté,
mue par la raison pure
qui d’une part est
inaliénable à cette
souveraineté de soi ; de
l’autre au dessein moral
qu’elle ambitionne. Il
va promouvoir avec Isaac
Newton
(1642-1727) l’empirisme
contre la métaphysique ;
il va avec Jean le Rond
d’Alembert (1717-1783),
Denis Diderot
(1712-1784) valoriser le
progrès social et moral
de l’Homme ; faire
émerger la figure de
l’intellectuel engagé
avec François-Marie
Arouet dit Voltaire
(1694-1778). Toutes ces
connaissances et
attitudes présidèrent au
discrédit des divisions
sociales de l’Ancien
Régime, de cette
injonction à être évalué
relativement à son rang,
dans une distribution
verticale des places.
Matériellement,
pour ce qui est de la
transformation de
l’économie politique
jusqu’alors pilotée par
l’absolutisme
monarchique, la
bourgeoisie, dont le
pouvoir s’est accru
depuis approximativement
la seconde moitié du 17ème,
jouera un rôle clef. Un
rôle facilité par la
marche naissante de
l’industrialisation dès
la fin du 18ème
siècle : cette classe
ambitieuse sut mieux
l’investir que la
noblesse rivale.
D’après Jean-Michel
Berthelot, « les
transformations
profondes dans les
rapports sociaux et les
modes de vie qu’entraîne
le développement du
capitalisme industriel
obligent les pouvoirs
publics, les
administrations, les
collectivités locales,
les associations de
soutien et d’entraide à
changer radicalement
leur approche des
problèmes et à recourir
de plus en plus
systématiquement au
recensement et à
l’enquête. De façon
balbutiante se mettent
progressivement en place
les procédures et les
techniques d’un vaste
appareil d’observation
des phénomènes sociaux
et économiques, qui ne
cessera dès lors de se
perfectionner : les
recensements
statistiques et les
enquêtes sociales
apporteront, tout au
long du siècle, une
moisson de faits,
d’interrogations, de
techniques dont la
sociologie académique
peu à peu apprendra à se
nourrir ».
Nous pensons
à l’enquête de Frédéric
Le Play (1806-1882)
Ouvriers européens.
Études sur les travaux,
la vie domestique et la
condition morale des
populations ouvrières de
l’Europe (1855) du
réformateur, au
Tableau de l'état
physique et moral des
ouvriers employés dans
les manufactures de
coton, de laine et de
soie dépeint par
René Louis Villermé
(1782-1863) ; à la
« statistique morale »
dont le savant Adolphe
Quételet (1796-1874)
était une figure de
proue.
Cependant la vision de
Jean-Michel Berthelot
relative à l’enquête
sociale du 19ème
siècle est lisse. Louis
Chevalier y ajoute
quelques aspérités quand
il évoque le regard
bourgeois posé sur le
prolétariat ; une vision
inquiète emplie de
mépris.
L’industrialisation et
l’urbanisation ayant
enfanté des « maux »
jusqu’alors « contenus »
– conceptions hors
mariage, alcoolisme,
criminalité,
insalubrité, etc. –le
prolétariat était moins
perçu comme classe
laborieuse que
dangereuse.
Ces « déviances »
horrifièrent la
bourgeoisie qui, de
connivence philosophique
avec l’ « utilitarisme »,
aussi travaillée par
cette idée du social
héritée du 18ème
siècle, examinant tout
objet au tribunal de la
raison, ne pouvait
qu’étudier ces « vices »
afin de mieux les
juguler. Ainsi les
enquêtes sociales du 19ème
siècle ne
fusionnaient-elles pas
mésestime bourgeoise à
l’égard du monde ouvrier
et critique, cette
nouvelle faculté de
l’âme, sachant produire
des jugements de valeur
sur la base de partages
sociaux opérés ?
Si le 18ème
siècle fit du social un
« objet »
philosophico-politique
bon à penser, à
révolutionner, le 19ème
siècle en fit davantage
un terrain « chaotique »
d’étude. Quant au 20ème
siècle, il constitua le
social en une science.
Cette élaboration
scientifique du
« social » nécessitait
d’une part que la
définition scientifique
de l’objet fasse
consensus ; de l’autre
que la discipline
scientifiquement définie
s’institutionnalise,
s’établisse
officiellement.
L’organiciste René Worms
(1869-1929) fut le
premier à œuvrer en ce
sens. Econduit par
l’école durkheimienne,
son projet intellectuel
fut laissé à l’abandon.
On lui préférait cette
définition du social
d’Emile Durkheim qui
dans Les règles de la
méthode sociologique
(1895), les présentait
comme relevant de «
manières d’agir, de
penser et de sentir,
extérieurs à l’individu,
[…] doués d’un pouvoir
de coercition en vertu
duquel ils s’imposent à
lui ».
« Ce texte [Les règles
de la méthode
sociologique] n’aurait
sans doute pas eu ce
rôle fondateur si,
simultanément, Durkheim
n’avait pas développé
son entreprise dans deux
directions :
scientifique, d’une
part, en apportant la
preuve sur des
phénomènes donnés – le
suicide, l’évolution du
système scolaire
français, le totémisme
australien – de la
solidité et de la
fécondité du programme
de recherche qu’il
inaugurait ;
institutionnelle, de
l’autre, en rassemblant
autour d’un projet
commun, l’Année
sociologique, toute une
génération de jeunes
universitaires, et en
menant un combat acharné
et permanent, y compris
dans les attributions de
postes académiques, pour
la reconnaissance de la
nouvelle discipline ».
Savoir ce qu’on
recherche, susciter
l’adhésion
intellectuelle,
travailler avec ceux
convaincus pour produire
des résultats
s’actualisant dans une
revue, l’Année
sociologique, furent les
premières armes de
l’institutionnalisation
de la science sociale en
France ; appelée depuis
1847 « sociologie » –
une dénomination
inventée par Auguste
Comte (1798-1857) dont
l’emploi se
généralisera. Mais cette
avancée, seule, ne
pouvait combler. Encore
fallait-il intégrer la
sociologie à
l’université pour en
consacrer la discipline.
A ce sujet Claude Dubar
dit que « c’est en
1920 qu’est créé le
« certificat de morale
et sociologie » qui
restera pendant près de
quarante ans la seule
attestation (un quart de
la licence de
philosophie)
universitaire ».
Certes existait à
l’époque l’Institut
français de sociologie ;
créé en 1924, dissout en
1962.
Mais il est à noter que
cet institut rassemblait
des « chercheurs
« sociologisant » de
tout horizon
disciplinaire »
en une association
sélective, hostile à
l’identité de la
sociologie.
Comprenons qu’avant
1939, « l’enseignement
de la sociologie reste
encastré dans celui de
la philosophie et pourvu
d’une image passablement
floue ».
Après la Seconde guerre
mondiale, « l’appel
aux recherches
sociologiques (…)
devient un instrument de
fonctionnement des Etats
modernes et, plus
encore, des
administrations et des
grandes organisations.
La période d’expansion
de l’après-guerre se
marquera, dans les pays
occidentaux, par un
développement sans
précédent des études
commanditées, frayant la
voie à la définition de
nouveaux profils
professionnels : plutôt
que de faire appel
ponctuellement à des
équipes diverses,
certaines grandes
administrations ou
certains bureaux
d’études préféreront se
doter de sociologues
permanents, inaugurant
la profession de
sociologue non
universitaire ».
Parallèlement à la
« professionnalisation »
de la sociologie, la
discipline gagne en
1946, le Centre national
de recherches
scientifiques
(CNRS), créé en
1939, par son Centre
d’études sociologiques
(CES) ; elle gagne
l’université en 1958
grâce à Raymond Aron,
par la création de la
licence de sociologie.
Il faudra attendre 1962
pour que soit créé un
troisième cycle
universitaire en
sociologie,
1970 pour que les
sciences économiques et
sociales (SES) entrent
au lycée ;
1972 pour que les SES
intègrent les écoles
normales supérieures,
1976 pour que les SES
donnent lieu au CAPES et
à l’agrégation.
Si la seconde moitié du
20ème siècle
fut l’époque où la
sociologie intégra
l’enseignement
secondaire,
l’enseignement et la
recherche universitaire,
cette intégration ne
s’est cependant faite
sans luttes intestines.
La controverse à propos
de la discipline
perdure…
« La Société française
[de sociologie ayant
succédé à l’Institut
français de sociologie],
avec le soutien de
Pierre Massé,
commissaire au Plan, et
de Claude Gruson,
administrateur de
l’INSEE »
avait programmé les
« Journées d’octobre
1965 »,
des journées
d’études ayant fait
l’objet d’une
publication
« Tendances et volontés
de la société
française »
que Claude Dubar
commente en ces termes :
« les
communications
trop « critiques »
n’ont pas été publiées
sans que les
justifications données
paraissent
convaincantes. Les
sociologues
« critiques »
interprètent cette
« censure » comme un
coup de force
idéologique destiné à
faire prévaloir une
conception « experte »
et « bien pensante » de
la recherche
sociologique. Certains
quittent la Société en
dénonçant le parti pris
des organisateurs en
faveur d’une sociologie
« conseillère du
Prince » prête à toutes
les compromissions avec
le Pouvoir. (…) Les
événements de mai 1968
vont révéler et
amplifier la coupure
précédente entre les
sociologues-militants et
les sociologues-experts.
L’image de la sociologie
comme « discipline
agitée et agitatrice »
[…] date de cette époque
qui semble sceller
l’absence de consensus
sur le sens même de la
formation et ses
curricula ».
Quel était ce
« critique » d’antan ?
Faisait-il la synthèse
entre la raison du 18ème
siècle, cette raison en
tant qu’elle est à la
fois discernement et
improbation liée selon
Arnaud Fossier et
Anthony Manicki à « la
formation du sujet
moderne et [à]
l’émancipation à l’égard
des autorités »
et la raison du 19ème
siècle générée par
l’inquiétante « question
sociale » ? Quant aux
experts, ces analystes
conformistes du 20ème
siècle, descendaient-ils
des orthodoxes
enquêteurs sociaux qui
les précédaient ?
Je n’ai pas appris la
sociologie de l’expert
lié à une morale du
bien, ni celle du
militant doué d’une
éthique plus
relativiste. La critique
se profilant lors de mon
cursus avait trait à la
rationalité scientifique.
Mon apprentissage de la
sociologie s’approchait
ainsi de ce que
Jean-Marie Brohm
pointait comme étant
d’actualité en
sociologie, une
« sociologie de la
critique » c’est-à-dire
une « critique
rationnelle des théories
sociologiques ».
Quant à l’expert
présenté dans ce cadre,
c’était un analyste tout
terrain d’enquête, aussi
bien adroit dans les
collectivités
territoriales et
administrations d’Etat,
que dans les sociétés de
services. Nulle raison
pour cet examinateur
« omnibus » de
discriminer les
commandes, la nature
juridique du
commanditaire, ni de
juger de la finalité de
la demande sociale
émanant d’entités de
droits public et privé.
Mon idée du réalisme
sociologique ne
correspondait pas à
celui des années 1970.
Militantisme critique et
expertise « constructive »
reflétaient les
oppositions des analyses
sociologiques sur les
effets des Trente
Glorieuses à propos des
inégalités sociales.
L’augmentation de la
production des biens et
des services
d’après-guerre
allait-elle gommer les
disparités sociales ? La
réponse méfiante,
critique était en
substance pessimiste,
voire hostile et
subversive ; la réponse
plus tôt plébiscitée
par Georges Friedmann,
Edgar Morin et Jean-René
Tréanton,
impulsée par « les
problèmes économiques et
sociaux du 20ème
siècle » et s’orientant
vers « l’action
pratique »,
bien plus optimiste.
S’opposant à la révolte
et la révolution des
premiers, ces derniers
préféraient la réforme à
la radicalité, afin
d’instiller le
changement
Les années 1970, via la
dépression économique
naissante en 1973,
donnèrent pour un temps
avantage à la critique :
la « perte de
confiance généralisée
dans le progrès
économique et social »
justifiait le discrédit.
Les années 1970 auraient
également annoncées, via
« l’esprit de 1968 »,
les difficultés d’ordre
rationnel de la
critique. Selon
Jean-Marie Brohm, la
remise en cause
institutionnelle – « de
l’entreprise à l’école
en passant par l’armée,
la famille, les Eglises,
la médecine, la
psychiatrie, la
télévision, la culture,
le sport, etc. »
rendit inadéquate les
clefs théoriques de
lecture critique.
« Structures et
fonctions, acteurs et
systèmes, mouvements
sociaux et
représentations
collectives, champs et
habitus, organisations
et appareils ont été
bouleversés, contestés,
subvertis par
l’ébranlement des
principales institutions
sociales ».
La perte d’adhérence
critique aurait permis à
cet analyste
politiquement muet, le
chercheur,
épistémologiquement
bavard, d’apparaître.
S’étant chargé des
apories de la synthèse
holiste, il ajusterait
la focale sociologique à
la nouvelle
individuation se
profilant à l’horizon de
68 pour valoriser
l’acteur. Car la fronde
contre les grands récits
institutionnels, ces
guides identitaires,
annonçait la réinvention
de repères sociaux. D’où
cet individu qui, se
saisissant des
représentations
collectives, à la quête
de son identité,
prendrait une part
encore plus active dans
la production historique
de soi : l’acteur.
Toutefois était-il
sociologiquement juste
de tirer cette opération
cognitive singulière des
seuls effondrements
institutionnels de mai
68 ? Cette conception de
l’individu moderne le
présentant tel un être
déductif justifiant son
action par sa capacité
à se jouer
rationnellement des
symboles et des
« établissements », est
une vision courte.
Norbert Elias
rapporte les conditions
de cette faculté au
faisceau historique qui
suit : complication
grandissante de la
chaîne sociale du
travail, réorganisation
de la société en Etat et
confiscation étatique de
la violence militaire et
policière.
Cette organisation
sociétale singulière
prolongeant l’Ancien
Régime, par l’avènement
de l’Etat moderne, la
brutalité que celui-ci
monopolisait et la
division sociale amorcée
sans fin du travail,
elle révéla à l’homme
d’autres horizons
d’attente. L’avenir
commença à s’envisager à
cette étape
socio-historique
bourgeoise, où les
craintes pour sa vie
allaient s’amenuisant.
Dès lors vaincue la
tripartition féodale
empêchant toute
mobilité, les
aspirations naquirent
graduellement : la
représentation de soi
dans un milieu espéré
qu’il s’agissait
d’atteindre, était
imaginable. Le travail
permettait la
réalisation de cet
idéal. Mais la force de
travail étant canalisée
par son emploi social,
encore fallait-il
trouver une mission
fonctionnelle au cœur de
la division sociale du
travail si l’on
souhaitait se
transcender.
Cette
réorganisation fit de
l’homme moderne un sujet
en puissance (passive),
celui qui, connaissant
l’ouverture du champ des
possibles, pouvait
rendre raison de ses
actions.
La raison, forme
singulière de
conscience, a partie
liée selon Norbert Elias
à ces trois couches
fonctionnelle de la
structure psychique : le
ça, le moi et le surmoi.
Fondée sur des rapports
réciproques et
nécessaires entre des
individus toujours plus
nombreux au cœur d’une
spécialisation
croissante des tâches,
il eût été impossible de
policer par la force
cette chaîne
interminable de la
division sociale du
travail.
La différenciation de la
division sociale du
travail s’amplifiant à
la suite de l’Ancien
Régime, elle exigeait
que chacun veille à ne
pas dévier de sa mission
fonctionnelle, en usant
de raison, cette faculté
permettant de connaître
les états psychiques
autorisés ; les états
proscrits mus par des
impulsions
instinctuelles, sachant
détourner tout individu
de sa concentration. En
agissant comme il
se doit ; en réprimant,
le cas échéant, ses
pulsions. D’où la
pression résultant de la
complexification du
réseau fonctionnel, sur
la liberté pulsionnelle,
et plus généralement sur
l’économie émotionnelle.
Le façonnement social de
ces strates de
l’appareil psychique, le
moi et le surmoi nous
livre la sociogénèse de
la contrainte
intériorisée.
« La
crise mondiale de 1968 –
avec ses effets à
l’Ouest comme à l’Est –
a secoué la sociologie
bien plus que ne veulent
le concéder les ténors
de la discipline ».
Faut-il en convenir avec
Jean-Marie Brohm ?
Certes ladite crise a
imposé l’acteur comme
« objet » sociologique
aux yeux des sociologues
de la critique.
Cependant faut-il
conclure que la décade
accoucha de l’acteur ?
Il me semble que les
revendications
politiques portées par
le vent des années 1970,
furent possibles dans la
mesure où elles étaient
l’obligé de la raison,
forme particulière de
conscience historiquement
déterminée. Ne
faudrait-il pas
interpréter la période
postérieure aux
événements de Mai comme
ceux révélant la
difficulté de normes
surannées à contenir une
raison grandissante ?
Comme l’indice
historique de règles
inadaptées à des
comportements humains où
prévaut la faculté
pensante ?
Le fléchissement
institutionnel et
normatif de la décade
70 n’a pas enfanté cette
aptitude à combiner des
jugements de fait et de
valeur. Gratifié de
raison, l’individu
moderne, ayant
intériorisé lors des
années 1970 ces règles
allégées et la
dépréciation des
institutions, fut acculé
à se responsabiliser.
Autrement dit à
user de plus de raison
encore : la capacité
évaluative individuelle,
subjective, devant
combler les trous
institutionnels et
normatifs, se substituer
aux cadres sociaux,
objectifs, jusqu’alors
indiscutés.
« L’organisation de
la société en Etat, la
monopolisation et la
centralisation des
contributions et de
l’emploi de la force »
pour reprendre Norbert
Elias, ainsi que la
complication de la
division sociale du
travail et ses
conséquences
civilisatrices ou
« résonnances »
psychiques, sont certes
des états structurants ;
néanmoins ce sont des
états que toute volonté
politique forte peut
infléchir. Cette
sociologie fut par le
passé, bien plus
qu’aujourd’hui, l’objet
de luttes idéologiques
ayant tourné à
l’avantage des libéraux.
Le libéralisme est
aujourd’hui cette
idéologie qui,
instruisant le cours de
la division sociale du
travail et l’Etat,
contraint nécessairement
les états de
consciences, la raison.
En faisant de cette
dernière un mode
dépolitisé de la
conscience, il me semble
que l’actuelle
sociologie de l’acteur,
par ailleurs sociologie
de la critique,
aujourd’hui dominante en
sociologie, néglige
l’orientation libérale
des aptitudes
individuelles à
connaître, juger et
agir. Elle entretient
bon gré mal gré,
« positive » ce qui lui
échappe analytiquement :
les effets politiques du
libéralisme sur les
consciences. Tout comme
l’expert qui, aidant
celui qui cherche à
rester maître de son
entreprise, « positive »
la direction de
celui-là.
Par ailleurs, posant la
neutralité axiologique
comme condition d’une
plus fine connaissance,
la sociologie de la
critique accuse – et
c’est un comble – la
critique sociologique de
partialité politique,
ainsi que de décadence
intellectuelle, alors
qu’elle-même n’est pas
dénuée d’effets sur
l’actuel cours
politique.
Bien que ma trajectoire
à l’université ait été
faite à ce moment
disciplinaire où les
sociologues
« positivaient » la
société, mon itinéraire
n’était que balistique
et produit historique.
Toute marche s’éprouve
en son temps.
L’épreuve
Primitive prise de
contact avec certaines
figures, premières
paroles capturées,
premier malaise.
« Bienvenue sur le
parking du chômage ! ».
Et l’impudent ethnologue
à l’origine de cet
accueil, écueil
mémorable, en cours
magistral, devant un
parterre d’environ trois
cents étudiants en
première année
d’enchérir au vu et au
su de tous
: « considérez votre
carte d’étudiant comme
celle d’un chômeur. De
toute façon, moins de 10
% d’entre vous
arriveront en
doctorat ! ».
Autre époque, autre
université, autre
formation,
professionnelle cette
fois-ci et à thématique
culturelle ; dernier
malaise. Alors que ses
concepteurs nous
mettaient en demeure
d’écrire un mémoire
traitant du stage de
formation selon un
cadrage « scientifique »
d’écriture, un
enseignant-chercheur,
vraisemblablement en
froid avec les
instigateurs de la
formation culturelle
mais participant tout de
même à notre
instruction, dit qu’il
était vain de produire
un mémoire
scientifiquement
contraint ;
alléguant l’inutilité de
ce type de connaissance
pour les acteurs de la
culture. Et ce
sociologue d’ajouter
qu’il faut nous
accorder, par gain de
temps et
d’investissement
intellectuel plus sûr,
avec nos directeurs – de
mémoire et de stage –
dans la rédaction d’une
pseudo-reconstitution de
l’apprentissage.
Autrement dit se
contenter d’une langue
de bois.
En dehors de ces deux
bornes mnémoniques, que
me reste-t-il ? En
bouche, une saveur
amère, voire acide. La
conception digestive
d’un enseignement
atomisé en amphithéâtre
et autres « TD ». Après
le gavage intensif sur
cinq années, il
implique, en temps de
restitution, la
régurgitation de la
connaissance avalée.
D’où cette sapidité. Et
côté moteur, je ne sais
intellectuellement
marcher « seul » que
depuis peu ; mon sujet
de
thèse ayant été
nouvellement
immatriculé. Que d’aléas
avant l’enregistrement.
D’abord ma première
soutenance de mémoire,
ayant particulièrement
manqué de me faucher. En
effet la délibération de
cette juridiction
inaugurale, après trois
années passées dans la
seule verticalité du
rapport didactique
entretenu avec
l’enseignant-chercheur,
m’a décontenancé.
N’étant pas assez
théorique, il me fut
vivement conseillé de
pratiquer la marche
sociologique sur
d’autres sentiers moins
escarpés, disons plus
professionnels.
Car « la théorie, c’est
la vérité ! » pour
relayer cette
affirmation qui emplit
encore aujourd’hui mes
pensées, clamée par un
spécialiste du rapport
réticulaire au social
dans son cours
d’épistémologie-méthodologie.
« Le masque et la
plume » ?
« (…) Pour être efficace
– pour obtenir le statut
de théorie générale –
une théorie tend à ne
proposer qu’une seule
mise en scène du réel
pour engendrer le
sentiment chez le
lecteur qu’il est en
face du réel : l’effet
de réel n’est pas propre
au romancier, il est
observable en sociologie
dès que l’auteur fait
tout pour faire oublier
que des dimensions du
social ne sont guère
perceptibles par son
point de vue. Elle
contribue aussi, à sa
manière, à simplifier le
réel en éliminant ce
qu’elle considère comme
secondaire (…) ».
Et François de Singly,
auparavant dans le
texte, de préciser que
si toute simplification
d’un réel
sociologiquement
construit est en soi
légitime,
« l’abus de confiance
commence [cependant]
quand, par effet
d’écriture, le lecteur
est incité à croire que
la démarche scientifique
se confond avec la
démarche exposée ».
Mon mémoire inaugural,
ne montant pas en
généralité, était
effectivement plus
impressionniste, local,
que théorique et
d’envergure sociétale.
Néanmoins faire de
l’argument théorique
l’ultime critère
dénotant la capacité
d’une connaissance à
embrasser le réel, faire
de la théorie un
jugement de fait à
convoquer pour trier
dans la connaissance le
bon grain de l’ivraie,
tirer argument de ce
dernier pour apprécier
ou déprécier les
candidats, est abusif.
Il consiste à
croire et à faire croire
que, pour ce qui est du
domaine sociologique, la
théorie, la theoria
en grec,
c’est-à-dire la
« contemplation »
organisant le social
est le plus sûr moyen
d’épuiser le réel,
d’acheminer ce dernier à
la vérité.
Or la théorie
sociologique est un
raccourci de
l’expérience humaine ou
la sélection d’une
donnée jugée
fondamentale de
l’expérience sociale que
le sociologue échafaude
en un ensemble
systématisé. Dès lors,
comment la théorie
employée par le
sociologue peut-elle
constituer une source
irréfutable et
universelle de vérité ?
Ce sociologue qui, pour
reprendre François de
Singly filant la
métaphore, est le
« spécialiste des
masques ».
Celui-là même qui masque
des perspectives au sein
desquelles s’inscrit
pourtant son « objet »
mais que sa théorie ne
saurait saisir et faire
valoir.
En effet si la
sociologie privilégie
l’analyse systémique,
elle minimisera l’action
sociale ; et
réciproquement. Si la
sociologie avantage
l’intégration sociale,
elle dédramatisera le
conflit ; et
réciproquement.
Contrairement à François
de Singly, je ne pense
pas que la méprise soit
générée par la plume
d’un sociologue
malhonnête. Ce qui
concourt à prendre la
partie pour le tout, à
confondre la théorie
singulière avec
l’entièreté de la
sociologie, c’est la
partialité analytique ;
ce « totalitarisme »
d’une théorie partiale
rendant inimaginable
l’antithèse.
Demander que je quitte
la recherche, faute de
théorie suffisante à
l’occasion d’un premier
essai, était immérité.
La théorie sociologique
n’étant qu’insuffisance,
paradoxalement
boursouflée. Arguer de
ce qu’on ne fait
finalement pas soi-même
– la production d’une
connaissance
théoriquement pleine et
typique, sachant
simultanément intégrer
l’embrasement et
l’adaptation, l’agir et
la société – pour
justifier l’expulsion de
la trajectoire
universitaire, est
malhonnête. La
sociologie serait-elle
en proie à l’improbité
intellectuelle ?
La désillusion
De mon épreuve
universitaire, je
retiens cette mise en
garde formulée à peine
le cursus démarré d’un
avenir incertain proféré
par ce prêcheur se
délectant d’un cynisme
mal placé. Ce maître de
conférence mû par la
futurologie prédisait
notre incapacité, d’une
part à gagner un
troisième cycle
universitaire ; d’autre
part, si tant est que
nous étions
ultérieurement doués de
compétences
sociologiques et
consacrés sociologues, à
trouver un emploi dans
ce domaine.
Nous responsabiliser
face à l’avenir était
chose louable. Suggérer
la responsabilité de
notre défaite si nous
nous entêtions ne
l’était en aucun cas.
Notre embarras
n’était-il pas imputable
aux personnels de la
discipline
sociologique ? Ces
derniers ne
peinaient-ils à
maintenir le bien-fondé
de la sociologie au sein
de la société à cette
« heure » européenne et
mondiale ?
Jan Spurk affirme que « sa
raison d’être [y] est de
plus en plus mise en
question parce que la
spécificité de son
discours s’efface par
rapport aux discours de
journalistes, de
politiciens ou d’experts » –
cette veine des discours
résolument
instrumentaux. Nous
inspirant de Danilo
Martuccelli,
nous pourrions
synthétiquement dire que
ces trois discours
seraient des instruments
en tant qu’ils sont des
« leviers de
rationalisation »
destinés à « la
capacité de maîtrise du
monde social ». Et
Jan Spurk de préciser,
pour ce qui est des
experts instruits de
sociologie, que «
[…]
le contrôle et
l’action de pouvoir sont
les éléments clés de
l’expertise, ce que l’on
oublie souvent dans les
discours sociologiques
et ce que Adorno
souligne dans Minima
moralia. De cette façon,
l’expertise sociologique
trouve sa place au sein
du « monde administré »
(Adorno) »
Accaparé par le marché
de la prospective, de la
maîtrise temporelle et
du contrôle social
s’étant consolidé sur
cinquante années de
« professionnalisation »
de la sociologie, le
chercheur « positivant »
la société « s’invente »
un peu plus chaque jour
expert, offrant un
savoir manipulable à une
demande sociale en quête
de pouvoir.
La technocratisation
grandissante du savoir
sociologique, la pente
vers son exploitation à
des fins décisionnelles
et autoritaires est un
constat qui s’impose
sans que je puisse pour
autant pleinement me
l’expliquer. Et qui ne
cesse de poser des
problèmes. L’éventuel
triomphe de ce marché,
où des sociologues quasi
interchangeables luttant
pour se faire les
interlocuteurs
privilégiés auprès de
structures de pilotage,
ne risque-t-il pas d’une
part de fomenter les
mésintelligences entre
sociologues ? D’autre
part de faire
disparaître la
recherche « positive »?
Effectivement dans ce
contexte, je n’ai que
très peu de chances de
trouver un emploi en
qualité de sociologue,
dans cette course
expansive à la lutte des
places; qui plus est
entre sociologues
instrumentalisant et
autres métiers du même
acabit instrumental. La
faute revient aux aînés
n’ayant pas su résister
à cette assimilation
graduée de la sociologie
par la société. Que dire
de l’université, a
priori universelle,
totalisante, ployant
sous ce singulier
« technicisme
gouvernemental » qui
souffle…
Depuis les années
1980 des rameaux
(trans-) disciplinaires
appliqués,
« professionnels » s’y
sont progressivement
institués afin d’être
enseignés.
Quant à notre incapacité
pointée, à nous
étudiants, d’être d’un
niveau intellectuel
suffisant pour parfaire
et honorer le cursus,
envisageons des causes.
Cet outrecuidant
universitaire subissait,
tout comme nous en
étions l’expression, la
politique de la
massification de l’école
des socialistes.
M’appuyant sur Claude
Dubar, rappelons cette «
« prédiction
autocréatrice » formulée
par le ministre
Chevènement en 1984 :
« 80% d’une classe d’âge
doit arriver au niveau
du baccalauréat en l’an
2000 ».
« Ce volontarisme
politique qui n’est pas
très loin de s’être
réalisé eut des
conséquences encore plus
redoutables sur les
études de sociologie.
Une part croissante de
l’enseignement
secondaire, général et
technique (et même
parfois professionnel
après l’instauration du
bac pro), qui ne purent
pas entrer dans les
formations « courtes »
(IUT principalement)
devenues de plus en plus
sélectives, se
retrouvèrent, sans
l’avoir voulu, dans les
secteurs réputés les
moins exigeants de DEUG,
en particulier en
sociologie […]. Les
cursus de sociologie
durent partout
accueillir une masse
d’étudiants que rien ne
préparait à « devenir
sociologue ».
D’ailleurs, ils ne le
deviennent généralement
pas […] ».
Cette politique de
massification n’a donc
pas eu seulement pour
effet d’accélérer la
professionnalisation des
disciplines
universitaires à dater
des années 1980. Elle a
aussi participé au
fourvoiement contraint
d’étudiants au sein
desdites disciplines.
Mais responsabiliser les
étudiants ayant fait un
choix sociologique à
défaut de leur premier
souhait,
de surcroît surligner
leur faible niveau, qui
n’est in fine
qu’une adaptation subie
de l’intelligence,
revenait à charger plus
que l’on ne peut
charrier… Cet abus,
gratuit, m’a révélé
l’enseignant-chercheur
en science humaine comme
pouvant être
inconséquent :
l’exclusivité de sa
« sympathie
compréhensive »
n’allait-elle qu’à
l’ « acteur », cet
« individu objet »
agissant avec raison ?
Il faut croire que
« leurs » étudiants
« déraisonnables »
bénéficiaient d’une
générosité bien
moindre.
La sociologie ayant une
pente à l’expertise, je
décidais de suivre,
désillusionné, le
courant après
l’accomplissement non
sans heurts d’un master
recherche, en gagnant un
master professionnel
officiellement
pourvoyeur d’experts,
producteur de
connaissance composite.
Ainsi suis-je parti
ailleurs, me former à
l’expertise –
culturelle.
La réflexion retrouvée
Sans nul doute, ma
future expertise sera la
caution intellectuelle
des attentes et besoins
culturels se
rationalisant. Mais
chose hors pair, ma
certitude fut chahutée.
Car le projet de la
formation, pour ce qui
est de « l’estimation
culturelle », consistait
premièrement, à nantir
l’expert de réflexes
ethnographiques afin
qu’il puisse transcrire
son expérience en une
fidèle monographie.
Deuxièmement, à
réorganiser le récit de
l’expérience en fonction
d’un critérium de
fondamentaux : espaces,
temps, collectifs et
interrelations,
symboles. Troisièmement,
à replacer la
temporalité de
l’expertise dans une
durée extrinsèque à
l’expérience, dans une
chaîne causale
temporelle indépendante
afin que l’expertise
face historiquement
sens. Quatrièmement, il
s’agissait de faire
émerger la (les)
particularité(s) de
l’activité travailleuse
en jouant sur une
restitution cinématique
de l’expérience, pour en
saisir la dynamique et
en déterminer les
logiques sociales
mobilisées.
Cinquièmement, il
s’agissait de répondre à
la demande de notre hôte
– demande métrique
d’audience de
l’activité, connaissance
des publics, étude de
prospective et
proposition de mesures
adaptées aux prévisions,
etc. Sixièmement, il
nous fallait également
établir les enjeux
sous-jacents à la
demande, pour le reste
en induire les intérêts
et l’idéologie des
acteurs de la culture.
Nous avions là les
réquisits d’une
expertise réflexive.
L’enseignant-chercheur
ayant tenu auparavant ce
propos inconsidéré, la
vacuité de notre examen,
s’était vautré dans
l’erreur : le programme
de la formation qu’il
dépréciait à tort, était
de réarmer la
considération,
l’observation
sociologique appliquée
d’une « distance » ; ou
de distancer davantage
le rapport de l’expert à
son « objet » tout en
distançant encore le
rapport du but examiné à
celui qui, sollicitant
les services de
l’analyste, le vise.
Autrement dit, il
s’agissait par le profit
que tire l’expertisé de
l’analyse de l’expert,
de garder une autonomie
de pensée. Les besoins
d’optimisation
d’organisations humaines
ne faisaient pas céder à
l’analyste, et par
extension à la
sociologie qu’il
incarne, sa curiosité
intellectuelle et son
sens de l’analyse.
Certes, il répondait à
l’exigence sociale par
son exposé de l’état des
lieux du travail
culturel, du problème
« naturellement »
rencontré par le
commanditaire, ainsi que
par sa description des
possibles s’offrant à ce
dernier pour le
solutionner.
Mais par le détour
socio-historique de ce
besoin exprimé, l’expert
faisait tomber le masque
du travailleur culturel,
manifestement généreux,
en dévoilant son calcul
subreptice, ses mobiles
intéressés.
En outre, il conviait
l’expertisé à réfléchir
son activité par rapport
à un domaine social de
réalité plus vaste – à
relativiser ses
entreprises – en donnant
sens à son univers, en
touchant à sa raison.
C’est cette relativité,
cette réflexion, qui
potentiellement ébranle
les certitudes, appelle
à l’humilité.
Mais je ne suis dupe.
L’exposé de ces
filiation et rapport,
cet appel au flottement,
autrement dit le tour
d’une expertise
réflexive ne se
ferait sans les
animosités et les
réactions de
l’expertisé. Sans
résistances. Et cette
tournure, sachant
irriter le
commanditaire, de
disparaître des mémoires
de l’expertise. Encore
que de connivence avec
cette formation
exceptionnelle faisant
de la résistance à
l’instrumentalisation de
la connaissance, il
m’était désormais
inimaginable de ne pas
faire cas dans ma
réflexion ultérieure.
Que faire ? Rester pour
m’user dans la
bataille ? Perdre ? Ou
partir afin de
concrétiser, ne
serait-ce qu’une fois,
ce qui me porte ?
Demi-tour : je faisais
derechef face à la
recherche sociologique
en butte à l’expertise,
pour tenter de m’y
frayer une place sans
que je dusse m’aliéner
l’esprit. Il fallait
demander quelques
« faveurs » aux
personnels de la
sociologie afin que je
puisse regagner le
parcours pour faire une
thèse, produire une
connaissance analytique
et réflexive à partir
d’une question
d’inspiration
personnelle, alors que
la mode sociologique
était à répondre à des
questions intéressées,
institutionnellement
relayées qui
préfiguraient les
réponses ;
cela m’exposait à
probablement ne pas
seoir au « milieu ».
Malgré cela, mon
entêtement a « payé ».
J’ai trouvé place.
Bilan
Les pères
institutionnels ne
doivent pas être mis au
rebut. S’il me fut
permis d’étudier la
sociologie, c’est pour
partie grâce à ces
chercheurs s’étant
décidés à
institutionnaliser la
discipline tout au long
du 20ème
siècle. Je pense
notamment à Emile
Durkheim, précurseur de
l’établissement
scientifique de la
sociologie en France.
Quant à la constitution
et à la reconnaissance
universitaire de la
sociologie, tout
étudiant est d’une
certaine façon redevable
à Raymond Aron,
annonciateur en la
matière, créateur de la
licence de sociologie.
Toutefois ce dernier,
par extension la
discipline, semble avoir
profité de la
conjoncture – les Etats
modernes, après-guerre,
ayant rencontré quelques
besoins sociologiques
pour se relever.
Antichambre de la
division sociale du
travail, l’université
instruit aussi les modes
de la première. La vogue
était en 1958 à l’heure
sociologique. Durant la
seconde moitié du 20ème
siècle, la sociologie ne
s’est réduite à n’être
qu’instrument d’Etat :
les critiques de la
sociologie ont fait
entendre leur soupçon.
Il en allait tout
autrement au 19ème
siècle où la sociologie,
plus précisément
l’enquête sociale,
donnait sa caution à une
société d’ordre de même
qu’aujourd’hui les
sociologues, mutant en
experts, « positivent »
cette société
mondialisée du consensus
libéral.
C’est à cet âge
« positif » qu’il me fut
donné d’être un étudiant
sérialisé, jugé
approximatif,
théoriquement maigre ;
quand bien même la
théorie sociologique est
carencée.
Mais contre toute
attente, je suis encore
là. Et contre toutes
attentes sociales, ayant
quelques affinités
critiques avec la raison
des Lumières, j’entends
conduire ce qui, dénué
de mobiles techniciens,
m’anime toujours.
Références
bibliographiques
Brohm Jean-Marie,
Sociologie critique et
critique de la
sociologie,
Education et sociétés
1/2004 (no
13), pp71-84.
Elias Norbert, La
dynamique de l’occident
(1re éd.
1939), Paris, Pocket,
Agora, 1975, 320 pages.
Fossier Arnaud et
Manicki Anthony, Où
en est la critique ?,
Tracés
2/2007 (n° 13), pp5-22.
Lahire Bernard (dir.),
A quoi sert la
sociologie ? Paris,
La Découverte, Textes à
l’appui / laboratoire
des sciences sociales,
2002,193 pages.
Spurk Jan, Quel
avenir pour la
sociologie ?, Paris,
PUF, Intervention
Philosophique, 2006, 227
pages.
Van Meter Karl M.
(dir.), La sociologie
(1ère éd.
1992), Paris,
Larousse-Bordas, Textes
essentiels, 1997, 831
pages.
Références
« orales
Ferrand Alexis, cours
magistral de
Méthodologie et
épistémologie,
Institut de sociologie
et d’anthropologie, USTL
(Lille1), 2003.
Rodriguez
Jacques, cours magistral
de Sociologie et
faits sociaux,
Institut de sociologie
et d’anthropologie, USTL
(Lille 1), 2003.
____________________________________________________________________________________
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______________________________________________________________
Pierre Cam Sociologue
Sociologiser : un art de
funambule
Il est toujours tentant dans
cette complexité qu’offre le
social de n’en retenir que les
aspects se prêtant au mieux au
jeu des explications
totalisantes. La tradition
sociologique ne manque pas de
concepts tel champ, culture,
classe, habitus, etc. qui, tels
des « deus ex machina », peuvent
remplir aisément les vides au
sein des chaînes de la raison
sociale. Tel chercheur qui
croisera l’origine de l’épouse
avec l’origine de l’époux
constatera une corrélation qu’il
pourra toujours rapporter aux
habitus culturels ou à l’origine
de classe sans se prêter à
l’analyse toujours complexe des
rencontres, et des occasions qui
les favorisent ou les entravent.
Il me semble que la
compréhension d’un fait social
ne peut se réduire à
l’application quasi automatique
de concepts ou de nomenclatures
sans vérifier au préalable leur
ancrage dans la « réalité
sociale » présente.
Elle ne peut également résulter
d’une simple analyse des
situations particulières qui
n’aurait pas une vocation de
généraliser les schèmes au-delà
de l’expérience. C’est
entre ces deux abîmes – le
totalitarisme abstrait et la
singularité expressive – que se
situe le métier de sociologue.
Le travail de sociologue est de
fait un art de funambule. Il
faut se déplacer avec méthode
sur le chemin étroit qui part
d’une situation particulière à
sa compréhension en posant au
fur et à mesure que l’on
progresse les jalons qui
permettront de faire le chemin
inverse. C’est sans doute
en observant mon grand-père que
j’ai eu l’intuition de ce jeu de
va-et-vient entre les situations
particulières et leur
compréhension.
Les
jalons du social
Mon grand-père était veuf et
mon père naviguait. Cette
conjoncture a largement
déterminé mon rapport au social.
Ce grand-père présent suppléait
l’absence de mon père surtout
pendant les périodes de
vacances. Mon grand-père
paternel était à l’époque
secrétaire de Mairie dans une
commune située près de
Sablé-sur-Sarthe. Il devait
cette place autant à ses amitiés
avec le maire qu’à son passé de
résistant. Le dimanche matin, il
recevait à son domicile les
journaliers et les saisonniers
qui travaillaient dans les
fermes environnantes. Ces fermes
dépendaient des trois grands
domaines qui se partageaient le
territoire communal.
Le dimanche matin, je dessinais
sur la table de la cuisine tout
en écoutant les conversations.
Il s’agissait le plus souvent
pour mon grand-père d’aider ces
salariés proches de
l’illettrisme à
remplir leurs « papiers ». Mais,
il recevait également les
plaintes formulées par ces
saisonniers concernant leurs
salaires, leurs indemnités de
congés payés et toutes formes de
primes attenant à ces emplois.
Renvoyés sur un coup de tête ou
après une rixe avec leur
employeur, ils venaient
quémander la médiation du
secrétaire de Mairie pour
obtenir leur dû. Durant cette
première entrevue, mon
grand-père écoutait, prenait des
notes posait quelques questions
tout en s’efforçant de ne pas se
laisser entraîner dans les
diatribes du salarié vis-à-vis
de son « patron ». Il savait par
expérience que les situations
n’étaient jamais aussi simples
que l’exposé qu’en faisait le
salarié.
Le lundi matin, on partait sur
les routes en 2 CV et on
se rendait dans les fermes. Les
fermiers nous accueillaient dans
des offices vastes et sombres où
chauffaient à perpétuité des
cuisinières en fonte. Les
convenances voulaient qu’on
offre un verre au visiteur. Il
s’agissait le plus souvent d’une
eau de vie dont l’essence
pouvait varier. Quant à moi, on
m’installait à un bout de la
table dans l’office et on me
servait un chocolat chaud ou une
chicorée avec des boudoirs ou
des madeleines. Après les
politesses d’usage, mon
grand-père abordait les
raisons de sa venue. Dans la
discussion qui s’en suivait se
construisait peu à peu ce qui
allait devenir une « réalité
sociale » c’est-à-dire une forme
acceptable de la situation
devant conduire à une solution.
Pour ce faire, mon grand-père
posait des jalons en suggérant
des interprétations qui puissent
être entendues par l’employeur.
Ce travail de médiation se
situait au-dessus du vide social
qu’aurait constitué pour chacune
des parties la perte de
« réputation » constitutive de
leur « valeur ». Les fermiers
avaient besoin des saisonniers
autant que les saisonniers des
fermiers, et la réputation des
uns ou des autres était le seul
garant sur un marché du travail
où régnait une forte incertitude
tant du côté des employeurs qui
étaient parfois de mauvais
payeurs que des salariés souvent
prompts à reprendre la route.
Chacun avait intérêt à régler à
l’amiable son différent pour
conserver la « réputation »
attachée à sa condition, et
au-delà son image sociale auprès
de la Mairie acteur
incontournable dans ces petits
villages.
La co-construction des valeurs
Beaucoup des objets qui m’ont
fasciné par la suite en
sociologie relèvent de ce
travail de médiation auquel se
livrait mon grand-père.
L’orientation des élèves, le
choix d’une profession, les
litiges prud’homaux, l’annonce
d’un diagnostic, etc., sont le
produit d’une co-construction où
intervient à chaque fois une
pluralité d’acteurs qui
dialoguent ou s’affrontent pour
donner sens et valeur à une
action ou une situation
individuelle. Cette élaboration
ne se fait pas dans une sorte
d’abstraction mais hic et
nunc
- dans un lieu
et un temps donné. Le
travail de médiation auquel se
livrait mon grand-père avait
pour cadre une France rurale où
les syndicats d’employeurs ou de
saisonniers étaient inexistants.
Rien de tel ne se passait au
Mans dans les usines Renault où
travaillait le cousin de ma
mère. Ici, les litiges
individuels étaient quasiment
inexistants. A contrario, les
conflits collectifs formaient la
trame quotidienne qui
alimentaient les discussions
lorsque ce cousin venait manger
le dimanche.
Cette idée que la valeur
accordée à une action ou une
situation individuelle est un
bien collectif -
co-construit - non réductible à
un habitus
ou à une quelconque « essence
cachée » qui la
déterminerait en dernière
instance - est au centre de mes
réflexions depuis mes premiers
écrits. Du côté des
philosophes, la volonté la plus
explicite de faire du « je » un
bien collectif se trouve sans
conteste chez Wittgenstein qui
ne manque pas de souligner dans
son argumentaire sur le
« journal privé »
l’impossibilité de construire
son propre système de référence
sans la présence des autres.
Du côté des sociologues, on
trouve cette « idée » dans les
écrits de Simmel et en
particulier son essai sur les
« pauvres ».
Mais c’est Goffman qui a été le
premier a exploré méthodiquement
cette voie en sociologie. Dans
les premières pages que consacre
Goffman à l’avènement de maladie
mentale dans Asiles, le lecteur
assiste à une description quasi
ethnographique de la manière
dont se construit collectivement
l’acceptation par un individu
d’une identité « référente » -
le fou.
S’agissant des litiges
prud’homaux que j’ai étudiés,
c’est souvent moins le fait
d’être « licencié » qui
importe car on peut l’être pour
de nombreux motifs - y compris
« économiques » - que le fait de
l’être pour « faute ». Un
licenciement pour faute
compromet l’identité sociale du
salarié et la valeur qui lui est
attachée. Le travail juridique
qui va consister à requalifier
le « licenciement » engage une
multiplicité d’acteurs
(syndicalistes, prud’hommes,
avocats, experts, etc.) et de
médiations – conciliations
officielles ou conciliations
officieuses - sans qu’une
issue soit toujours prévisible.
Car il faudra faire pression
d’une manière ou d’une autre sur
l’employeur pour qu’il
redéfinisse la valeur qu’il
accorde à la situation dans les
limites compatibles avec ses
propres « engagements ».
De fait, pour qu’une volonté
puisse naître sur les valeurs
accordées aux situations
individuelles, il faut une
sorte de pré-accord social sur
les frontières qui cernent ses
situations. C’est ce que
j’appelle le sens des limites.
Ce sens des limites s’oppose
tout naturellement à ce que
Raymond Boudon nomme l’ « état
de nature » c’est-à-dire un
espace social où les acteurs
n’ont pas le souci des autres.
Pour que puisse naître un
« souci de l’autre » et au-delà
une « morale » au sens de
Durkheim,
il faut qu’existe cette bonne
distance « sociale »
qu’évoque Lévi-Strauss à propos
des indiens Mandans s’adressant
à une peuplade voisine : «
N’allez pas trop loin, car les
peuples qui vivent éloignés sont
comme des étrangers, et la
guerre peut éclater entre eux ».
Le sens des limites
Dans la plupart des conflits qui
tissent notre quotidien que ce
soit au sein des familles, au
sein de l’entreprise ou encore
au sein de l’institution
scolaire se trouvent engagés
d’une part un désaccord sur les
valeurs à conférer à une
situation ou à une action
individuelle – ce sera le fait
pour un adolescent d’être rentré
trop tard, pour un salarié de
s’être absenté de son poste sans
prévenir, pour un étudiant
d’avoir manqué un contrôle
continu, etc. – et d’autre part
un pré-accord global sur les
limites tolérables dans ce genre
de circonstance. Il n’y a pas de
désaccord social qui
n’intervienne sur un accord « en
creux » sans lequel la situation
serait incompréhensible tant
pour les acteurs sociaux que
pour ceux qui les observent.
En matière de contrat, la
théorie juridique de l’abus de
droit conceptualise les
manquements possibles liés à une
situation particulière. Ainsi,
l’employeur peut rompre durant
la période d’essai le contrat de
travail sans respecter a priori
de forme particulière. Mais un
directeur d’établissement qui
viendrait suspendre le cours
d’un enseignant pour lui
signifier son renvoi devant ses
élèves plutôt que de le
convoquer dans son bureau
dépasserait sans aucun doute les
limites imparties à son pouvoir.
Pour donner une signification
juridique à un licenciement, le
magistrat doit recréer en
imagination la situation des
parties et les possibilités
liées à cette situation. Il y a
abus de droit lorsque
l’employeur face à plusieurs
possibilités a choisi celle qui
niait la « valeur » attachée à
son salarié, et n’a pas
manifesté son « souci » de
l’autre.
A la différence des juristes, le
sociologue ne possède pas
d’équivalent de la théorie de
l’abus de droit. Et pourtant, le
chercheur en sciences sociales
est souvent confronté à
des situations particulières
où la signification qu’il doit
conférer à l’action d’un
individu implique qu’il émette
des hypothèses sur les limites
« sociales » affectées au
contexte. Pour Durkheim
cette « morale sociale » se
construit dans les rapports
quotidiens puis s’objective dans
des règles qui peuvent prendre
différentes formes :
conventions, coutumes,
règlements intérieurs, etc. Mais
peu de travaux empiriques
viennent appuyer à ce jour cette
intuition. Une des difficultés
de mener de telles recherches
provient du fait qu’il faut
disposer d’un terrain où
s’élaborent voire se
redéfinissent des pratiques
nouvelles. On acceptera
volontiers l’hypothèse
Durkheimienne selon laquelle ces
« repères » se constituent en
deux temps : un processus
d’itérations - pour éprouver la
distance et les limites – puis
une autonomisation ad hoc
lorsque le compromis est
atteint.
Le travail de valorisation
Après avoir décrit l’objet de
mes préoccupations sociologique,
j’en viens donc à mon terrain.
Le hasard a voulu que l’on me
confie un travail d’enquête sur
l’annonce du diagnostic de la
mucoviscidose. Jusqu’à une date
récente, c’est-à-dire 2002, il
n’existait pas en France de
dépistage néonatal de la
mucoviscidose. Ce dépistage a
été institué à partir de 2002 et
étendu progressivement à
l’ensemble du territoire
français. Ce dépistage est
conduit par les CRCM - Centres
de Ressource et de Compétence la
Mucoviscidose. Il en existe une
quarantaine en France
métropolitaine. A la naissance
de l’enfant, on prélève une
goutte de sang qui va être
ensuite analysé en laboratoire.
Cette analyse conduit à un
premier diagnostic. Lorsqu’il
existe une suspicion concernant
la mucoviscidose, les enfants
porteurs éventuels de la
« maladie » sont convoqués au
CRCM dont ils relèvent pour y
subir un test dit de la
« sueur » qui permettra de
confirmer ou d’infirmer ce
pré-diagnostic.
La mucoviscidose est une maladie
génétique pour laquelle il
n’existe aucun traitement
permettant une guérison.
L’annonce du diagnostic est une
situation particulière où les
« valeurs » qui sont en jeu tant
du côté des parents que du côté
des thérapeutes déterminent la
suite des relations entre ces
deux parties. En effet, la
manière de faire en cette
circonstance importe d’autant
plus que le suivi de la maladie
ne peut se réaliser sans un
travail de collaboration ou de
co-construction entre les
parents, le milieu médical et
l’enfant. Pour le praticien,
l’annonce doit se faire de telle
manière qu’il ne prive pas
l’enfant de toute « valeur » aux
yeux des parents et que ce
faisant il enlève toute
« valeur » au rôle parental. Du
côté des parents, face au
patricien, il faut qu’ils
restent dignes face à l’épreuve
et donnent une « image »
de leur couple qui puisse servir
de base à une relation qui va
nécessairement perdurer.
Notre recherche porte sur les
praticiens et la manière dont
ils essaient de construire un
cadre où préserver les valeurs
liées à l’enfant et donner un
rôle aux parents. Il est trop
tôt pour exposer ici les
résultats d’une recherche en
cours. On peut souligner
simplement comment tout est fait
pour conférer des significations
possibles à l’enfant comme aux
comportements parentaux. Un
certain nombre de stratégies
conscientes ou inconscientes
visent à rappeler qu’il s’agit
d’un enfant comme les autres en
occultant les aspects
particuliers. Dans les salles
d’accueil ou d’auscultation, les
chauffes-biberon, les jouets
colorés, les tables à langer et
les décorations sont mis à
contribution pour rappeler que
le petit malade est d’abord un
enfant comme les autre. Du côté
des parents, pour conférer une
importance à leur statut futur,
le premier accueil est assuré
par le pédiatre qui suivra
l’enfant. Par ailleurs, dans le
bureau du médecin, des mouchoirs
en papier sont mis en évidence
pour montrer que l’émotion est
possible. En général, c’est une
petite équipe constituée d’une
infirmière, d’un
kinésithérapeute et du pédiatre
référent qui assiste les parents
lors du diagnostic. Le message
est relativement clair. Face à
l’épreuve, les parents ne seront
pas abandonnés.
Ces pratiques diffèrent
cependant d’un CRCM à d’autres.
Cinq ans après la mise en place
du diagnostic, le balisage des
situations est encore dans sa
phase itérative. Beaucoup de
praticiens restent au départ sur
des scénarios relativement
simples s’agissant des valeurs
accordées par les parents à leur
descendance ou à la médecine.
Ils découvrent au fur et à
mesure des annonces des gammes
plus complexes de comportements
parentaux. L’indifférence, la
défiance voire l’hostilité
manifestées par certains parents
sont des situations qui
déstabilisent les moins
aguerris parmi les praticiens en
compromettant la valeur
qu’ils accordent à leur propre
rôle social. Pour surmonter ces
épreuves, d’autres pratiques se
font jour en amont ou en aval du
processus d’annonce pour créer
une base d’accord minimum sans
lequel une collaboration
pouvant supporter des désaccords
sera compromise. Il reste à
aller au-delà du rapport
parents-patriciens pour
s’interroger sur la manière dont
les parents eux-mêmes doivent
trouver face à l’événement la
bonne distance sociale sans
laquelle le couple ne peut
sombrer que dans la « guerre »
ou dans l’indifférence.
Les concepts comme les
nomenclatures sont des produits
historiques nécessairement
assujettis à l’érosion. Les
formes de subordination
juridique n’ont cessé d’évoluer
obligeant les juges de la Cour
de Cassation à redéfinir
au fil du temps le concept de
« contrat de travail ». Il en va
de même pour des catégories qui
semblent aussi intemporelles que
les « représentants de
commerce ». Voir à ce sujet :
Pierre Cam, « Les intermédiaires
du commerce : métiers masculins,
métiers féminins » in Quand
les jeunes entrent en emploi,
ouvrage coordonné par M.Arliaud
et H.Eckert, Paris, La Dispute,
2002.
Chez Weber ou chez Mauss,
le terme d’habitus n’a pas de
vocation à expliquer la totalité
du social mais seulement les
savoir-faire adaptés aux
situations. Lorsqu’il pleut, on
sort son parapluie comme le note
Weber. Mais, le fait qu’un grand
nombre d’individus sortent leur
parapluie en même temps -
c’est-à-dire qu’ils aient les
mêmes habitus ou habitudes - ne
constitue pas chez Weber une
voie pour comprendre le
social.
Voir à ce propos Jacques
Bouveresse, Le mythe de
l’intériorité, Paris, Les
Editions de Minuit,
1976.
Georg Simmel, Les pauvres,
Paris, PUF, 1998.
Erving Goffman, Asiles,
Paris, Les Editions de Minuit,
1968.
Pierre Cam, Les Prud’hommes :
juges ou arbitres ?
Presses de la Fondation
nationale des Sciences
politiques, Paris, 1981
Raymond Boudon, Effets
pervers et ordre social,
Paris, PUF, 1977.
A ce propos voir Pierre Cam : «
L’ethos et la juste mesure des
rapports sociaux au sein de
l’entreprise », Angers, Colloque
« L’éthique : un facteur
de compétitivité pour
l’entreprise », 23 novembre 2006
paru dans les actes du colloque.
Claude-Lévi Strauss, « Rapports
de symétrie entre rites et
mythes de peuples voisins », in
Anthropologie Structurale II,
Paris, Plon, 1973, p.299.
Emile Durkheim, Les règles de
la méthode sociologique,
Paris, Flammarion, 1988.
________________________________________________________________
Sébastien Peyrat
La justice des cités urbaines de
banlieue : une
Justice pour la société
tout entière
Les jeunes qui habitent les
« cités interdites »
sont parfois perçus comme
anomiques, asociaux et sans
rapport à la loi, comme des
individus « … sans repères, ni
moraux, ni sociaux, ni
civiques » ,
« auxquels on n’a jamais
inculqués les notions de règles
sociales, d’interdits, de morale
civique » ;
« Dans la jungle, les plus forts
tapent les plus faibles et c’est
ainsi que va le monde ».
Ces jeunes deviennent objet
d’études particulières
, on les incite à s’engager dans
des projets dits « citoyens » en
vue de leur socialisation. S’il
est exact que certains jeunes
des cités (ceux qui sont les
plus visibles dans la cité –
d’autres choisissent de ne pas
rester dans la cité) ne
respectent pas les règles en
usage et parfois les lois du
monde extérieur, on ne peut
cependant pas en conclure qu’ils
vivent sans loi dans une sorte
d’état de nature à la Hobbes.
Le point de départ de mes
recherches a été de poser la
question de savoir si, au
contraire, les jeunes des cités
respectaient des lois
particulières ou, en tout cas
certaines normes. Afin de
répondre à cette question, il
m’a fallu découvrir la nature de
ces normes et la nature du
rapport à la loi dans la cité.
Cette recherche a été menée du
point de vue de ces jeunes
eux-mêmes, dans leur logique et
non du point de vue et dans la
logique du monde extérieur à la
cité. Elle est le résultat de
près de quinze ans de rapports
suivis et continus avec des
jeunes de deux cités en
particulier et de plusieurs
années passées à parcourir les
cités de la Seine-Saint-Denis et
des Yvelines.
La cité comme territoire
La cité est un lieu situé à la
périphérie du centre-ville. Ses
murs sont tagués voire dégradés
plus ou moins fortement selon
les cités et les programmes de
réhabilitation ; ces derniers
ayant tendance à s’accélérer ces
deux dernières années sans
cependant changer la population
qui y habite et les jeunes, en
particulier, y demeurent. Le
revenu des habitants y est
modeste et la population jeune
visible. On peut y apercevoir
des jeunes de moins de
vingt-cinq ans qui traînent
dans les halls ou sous les
porches. Ces jeunes sont
largement reconnaissables : ils
portent des vêtements de sport
(et de marques connues) et
lorsque vous vous approchez
d’eux, en tant qu’étranger à la
cité, ils vous regardent droit
dans les yeux et, une fois à
portée de voix, vous interrogent
sur la raison de votre présence
ici (c’est-à-dire dans la cité).
La cité est gardée par les
jeunes qui l’habitent. Ils en
sont l’âme parce qu’ils s’y
trouvent et parce qu’ils s’y
retrouvent afin de partager
leurs expériences de vie. Les
membres des forces de l’ordre
parlent à leur propos d’insultes
voire d’agressions physiques
violentes. La cité devient non
plus un lieu mais un territoire,
exclusivement réservé aux jeunes
de la cité et à ses habitants,
composé de tout ce qui se trouve
sur les terrains lui appartenant
et qui, en conséquence,
appartiennent aux jeunes (comme
par exemple les terrains vagues
alentours). La cité est aussi un
Bien commun à tous les jeunes de
la cité. Chacun peut en disposer
comme bon lui semble et le nom
de la cité devient le second nom
des jeunes qui y traînent.
La cité est leur propriété et,
à ce titre, ils en disposent de
trois façons qui sont similaires
aux attributs de la res juridique :
- l’usus, les jeunes de
la cité peuvent user comme bon
leur semble de son territoire
(jouer au football sur un
terrain ; faire un rodéo en
voiture sur un parking…) ; - le
fructus, les jeunes
profitent des opportunités que
leur offre la cité (faire du
business mais aussi profiter
d’un voyage durant les vacances
offert par un service public
local) ; - l’abusus qui
consiste à disposer de la
faculté de détruire une chose
qui vous appartient ; cela se
traduit par la faculté que ces
jeunes ont de la détruire (par
exemple des incendies
volontaires dans les cages
d’escalier ou des dégradations
d’abris-bus…). Les
services des Renseignements
Généraux eux-mêmes ne cessent de
classer de plus en plus de cités
sur une « échelle des violences
urbaines » allant du degré 1
(c’est-à-dire le degré de la
délinquance et de l’incivilité)
au degré 8 (c’est-à-dire celui
de l’émeute). De plus en plus de
jeunes s’approprient un espace
qui devient exclusivement le
leur au fur et à mesure
de son abandon par les autres
adultes. Mais l’appropriation du
lieu de la cité ne peut pas se
faire de la même façon pour tous
(que cela soit dans la cité ou
dans les cités en général) sans
l’existence de règles, de
normes, seules capables de gérer
l’existence d’un groupe social
donné. Les jeunes des cités
n’occupent pas la cité sans
raison. S’il peut vous
arriver des bricoles (comme
me le dit un jeune dans un
entretien) lorsque vous passez
dans la cité en tant qu’inconnu,
c’est parce qu’il existe un
accord entre les individus qui
vivent dans la cité sur le fait
qu’effectivement il y a
occupation des lieux publics et
dangerosité pour quelqu’un qui
traverse ce lieu particulier et
protégé sans raison.
La cité est une mutualité réglée
La première chose que l’on peut
voir dans les cités ce sont des
groupes de jeunes. Il est rare
d'y rencontrer un jeune tout
seul et isolé. Lorsqu’on
"extrait" quelques jeunes de la
cité (par exemple lorsque des
jeunes de la cité vont se
promener quelque part ou lors de
sorties organisées par telle ou
telle structure) et si un
conflit grave éclate entre un
jeune et un inconnu, la première
chose qui se produit est le
rassemblement des autres membres
du groupe autour du jeune. Et,
si le conflit tourne au
désavantage du jeune engagé, les
autres membres présents
interviennent. Lors de bagarres
entre bandes appartenant à des
cités différentes, les
présentations (indication par
les protagonistes du nom de leur
cité d’origine) ont souvent
lieu. Les jeunes de la cité se
définissent comme appartenant au
groupe de la cité. Ce groupe
porte son nom. Vu de
l’extérieur, ce groupe apparaît
compact et très uni. En fait
dans la cité, la règle
principale est la mutualité et
la protection mutuelle des
jeunes entre eux. La cité est
décrite comme un lieu de
protection, dans lequel on peut
faire ce que l’on veut (dans la
limite de la règle de la
mutualité) et comme un lieu de
liberté, alors que l’extérieur
est vécu comme un endroit
dangereux et privatif des
libertés (d’expression et de
comportement), inique et
discriminant, agressif envers
les jeunes. L’extérieur devient
le représentant de l’injustice
alors que le monde de la cité
est perçu par les jeunes comme
Justice ; ses règles, dont
celle, fondatrice, de la
mutualité, sont le résultat
d’une entente sur un concept de
Justice plus juste que celui de
l’extérieur (il y a plus de
liberté, plus d’égalité
et plus de fraternité
dans la cité, en référence à ce
concept appris par les jeunes à
l’école de la République
française).
L’existence du groupe de la cité
est le seul moyen pour que la
cité soit forte
(extrait d’un entretien). Cette
force ne peut se faire qu’avec
le concours de tous et, même,
l’entraînement de tous à la
lutte physique (lors des
bagarres rituelles qui ont lieu
entre les jeunes à l’intérieur
même de la cité) afin de pouvoir
se défendre. C’est pour
cette raison que les jeunes de
la cité doivent être solidaires
les uns des autres en-dehors de
ses murs : pour se défendre.
Cette défense se justifie autant
contre les membres des groupes
des autres cités que face à des
gens inconnus. La vie en-dehors
de la cité est considérée comme
risquée physiquement. D'où leur
solidarité, même lorsque leurs
liens sont ténus (ils ne se
connaissent pas très bien parce
qu’ils ne traînent pas
ensemble, ils ne sont pas du
même sous-groupe affectif) ou
s’ils sont en conflit.
L’extérieur, qui est l’inconnu,
ne doit pas se rendre compte des
dissensions entre jeunes de la
même cité, toujours dans un
souci de cohérence et de
protection mutuelle solide et
solidaire.
Cela ne veut pas dire que les
jeunes de cité ne forment qu’un
seul groupe parfaitement
homogène. En fait, ils se
structurent en différents
groupes, qui sont fonction de
l’âge et de l’importance
hiérarchique de ses membres ;
celle-ci est aussi fonction de
l’intégration du jeune dans le
système délinquant et/ou
criminel de la cité. Ainsi, le
groupe des « grands » qui
trafiquent dans la cité est très
respecté parce que sa capacité à
punir physiquement les autres
membres (et les plus jeunes en
particulier) de la cité est très
forte. Mais la formation des
groupes internes à la cité se
fait aussi selon un critère plus
affectif. Les jeunes de la cité
qui s’entendent bien, qui se
connaissent et se fréquentent
depuis le plus jeune âge forment
autant de sous-groupes à celui,
général, de la cité. Chacun
d’entre eux occupe une place
dans la hiérarchie des groupes.
Les groupes des plus âgés et des
plus délinquants occupent une
place importante et reconnue.
Cette place est élevée dans la
hiérarchie de la cité parce que
les plus « grands » ont une
forte capacité violente et que,
en cas de problème grave, ce
sont eux que les plus jeunes
iront trouver pour les aider
(lors d’une expédition punitive
et vengeresse contre une autre
cité par exemple) toujours dans
l’application de la règle de la
mutualité de la cité. Puis,
l’occupation d’une place
hiérarchique élevée dépend de
l’âge et du niveau d’intégration
au groupe des jeunes qui
commettent des délits ou des
crimes. Plus un jeune de la cité
est intégré dans un groupe de
jeunes en infraction avec les
règles du Droit, plus il sera
craint par les autres, et plus
son pouvoir sera grand sur eux.
Mais il existe une différence
entre la détention du pouvoir et
son exercice. Ainsi, si un
« grand » fait usage de sa force
de façon trop forte et sans
raison sur un plus petit et
qu’il le blesse visiblement (le
« petit » aura des marques
physiques durables et visibles),
l’autorité du membre incriminé
sera très amoindrie. La règle de
la mutualité veut que les jeunes
d’une même cité prennent garde
de ne pas l’affaiblir en
blessant trop fortement l’un de
ses membres. Enfin, comme les
groupes sont hiérarchisés et
ordonnés chaque membre exerce un
pouvoir sur un ou d’autres
jeunes à travers la position
communautaire du groupe auquel
il appartient et sa propre
position à l’intérieur de son
groupe.
Il découle de la hiérarchisation
et de l’ordonnancement des
jeunes des cités en un groupe
général et en sous-groupes un
ensemble de règles et de normes
propres aux cités, à toutes les
cités (où ça se passe mal,
comme me le dit un jeune).
La raison d’être de ces règles
et de ces normes est la garantie
de la cohérence et de la survie
du groupe des jeunes de la cité.
Ainsi la fameuse loi du
silence existe dans le but
de protéger les membres de son
groupe. Si un membre du groupe
de la cité disparaît (du fait
d’une dénonciation par exemple),
c’est toute la cité qui
s’affaiblit. Et cet
affaiblissement est
insupportable car elle pourrait
alors être en danger (lors d’une
agression par une autre cité par
exemple). Les joutes physiques,
nombreuses, entre les jeunes de
la même cité, sont aussi
destinées à augmenter la force
physique du groupe. C’est
l’entraînement de la cité
(extrait d’un entretien de
recherche). Cette force est
avant tout physique. Chaque cité
occupe une place dans la
hiérarchie des cités. Telle cité
(avec un groupe de jeunes
important en nombre) sera connue
pour ses capacités de vengeance
violente et, de ce fait, sera
crainte (son pouvoir sera
grand). Cette hiérarchie
explique aussi ce que les médias
appellent des « vengeances
aveugles ». Tout membre reconnu
appartenant à une cité ennemie
(parce qu’il a été aperçu dans
cette cité) est susceptible
d’être la cible de représailles
physiques violentes (lorsqu’une
guerre existe entre les deux par
exemple). Les jeunes de la cité
ne sont plus des individus, mais
les membres d’un lieu
particulier reconnu comme tel
par tous (les autres cités mais
aussi les gens de la ville). La
reconnaissance de son existence
par tous montre bien, aux yeux
des jeunes, qu’ils sont reconnus
à travers leur faculté à
appliquer leurs règles. Tout le
monde sait qu’il ne faut pas
aller, sans risque physique,
dans certaines cités. Les règles
de la cité s’appliquent à ses
membres (les histoires de la
cité ne regardent que la
cité) et les conflits entre
jeunes se règlent dans son
périmètre. Pas question pour un
jeune de cité d’aller voir la
police afin de résoudre un
problème avec un autre jeune
et encore moins lorsqu’il s’agit
d’un membre d’une cité
différente. La résolution du
problème, du conflit est
toujours violente avec d’autres
jeunes ou d’autres gens comme
les éducateurs (des membres d’un
établissement scolaire par
exemple) extérieurs à la cité.
Le règlement des conflits
internes à la cité passe par
l’instauration d’une véritable
justice instituée. Tout débute
par une bagarre publique et
rituelle. Mais la résolution du
conflit a lieu après la bagarre.
Lorsque les protagonistes sont
fatigués de se battre, ils
vont parler après (extrait
d’un entretien). Le
règlement du conflit a alors
lieu devant des membres du
groupe de la cité. Chacun va
intervenir afin d’aider à la
résolution du conflit interne
dans le cas où les protagonistes
ne pourraient pas s’arranger
seuls entre eux. La résolution
du conflit va passer par
l’analyse de la situation, de
son enjeu et du caractère des
protagonistes par les membres
présents. Puis, la majorité des
membres va prendre position en
faveur d’une solution dite par
l’un d’entre eux obligeant les
protagonistes à se soumettre à
la décision de la cité. Le
conflit, après la décision
rendue par la justice de la
cité, ne peut plus faire l’objet
de plainte de la part des
protagonistes ; le conflit est
alors réglé définitivement aux
yeux du groupe des jeunes. La
justice de la cité est rapide,
orale et sans appel en
contradiction directe avec nos
règles de Droit (qui instaurent
la procédure d’appel comme un
droit très important garant
d’une bonne justice). La justice
de la cité fonctionne dans ces
conditions comme une méthode
d’application de ses règles,
mais aussi comme facteur de
régulation sociale au sein de
son groupe. Les règles de Droit
de la République ont aussi, en
théorie, ce rôle primordial pour
la communauté désireuse de se
pérenniser dans le temps. La
justice institutionnelle,
qu’elle soit de la cité ou de la
République, est aussi là pour
empêcher l’implosion du groupe,
de la communauté donnée.
Les règles de la cité sont
reconnues par tous. Ces règles
existent et se développent
depuis plusieurs années en
particulier avec la
reconnaissance dont jouissent
les cités urbaines
dangereuses. En fait les
règles de la cité se pérennisent
et se transmettent. Les plus
grands « éduquent » les plus
petits (les plus jeunes) en leur
montrant l’exemple et en leur
parlant. Ainsi parce que les
grands peuvent se faire
1000 Euros en une soirée, le
petit voudra faire à
l’identique. Ainsi parce qu’ils
disent aux plus jeunes que les
policiers sont tous violents,
racistes, méchants, les petits
ne les verront que de ce point
de vue (surtout après avoir
assisté à des descentes de
police musclées). A travers les
discours des grands et à travers
l’expérience journalière que
chacun se raconte les soirs dans
les halls (expérience de
violence et de tension entre les
jeunes et les autres gens de
l’extérieur, en particulier ceux
des Institutions dont l’école),
la nécessité de l’existence de
la mutualité de la cité est
toujours ressassée. La cité est
le lieu de ces jeunes, qui sont
identiques parce qu’ils
proviennent tous d’un milieu
précaire, et ils ont conscience
d’être relégués et ségrégés (à
cause de leurs origines
étrangères ou de leur lieu même
de vie c’est-à-dire la cité).
Alors les règles de la cité sont
transmises, pérennes (et
pérennisées) et de plus en plus
intériorisées par les jeunes qui
vivent dans la cité et même ceux
en-dehors. Les grands décrivent
souvent la cité et les membres
de son groupe qui y vivent comme
le seul lieu de protection, le
seul lieu dans lequel le jeune
est considéré en tant que ce
qu’il est dans ses qualités et
ses défauts : on ne peut pas
juger quelqu’un si on ne le
connaît pas, me dit un
jeune. Or, dans la cité, chaque
jeune connaît chaque jeune, au
minimum de son sous-groupe et
aussi du groupe général de la
cité. Cette connaissance se fait
sur des critères moraux et
éthiques (ainsi tel jeune sera
considéré comme « fou », tel
autre comme « intelligent », tel
autre comme « voleur » etc.).
Mais chaque jeune sera estimé
dans sa cité par les autres.
Cette considération justifie la
règle de la mutualité de la
cité, même si celle-ci est
parfois en violation directe
avec les principes fondamentaux
de la démocratie (par exemple
l’usage à outrance de la force
physique dans la cité, la
difficulté d’avoir une vie
privée etc.). Mais alors
pourquoi les jeunes des cités,
qui savent aussi être en
souffrance à cause des
conditions de vie qu’ils
s’imposent eux-mêmes,
acceptent-ils des règles parfois
si dures ?
Les jeunes des cités : une
scission entre la société
française et la cité
Afin d’analyser les raisons qui
poussent ces jeunes à s’imposer
des règles contraire à nos lois
et à la morale républicaines, il
convient d’abord de rappeler ces
normes qui régissent la société
française. Le territoire de la
Nation française est régie par
un ensemble de textes publics
disponibles à tous, qui
régissent le comportement des
gens qui vivent ou sont de
passage sur le territoire. Il
s’agit des textes de loi. La loi
est une règle écrite, générale
et permanente élaborée par le
Parlement et par le
Gouvernement. Elle devrait être
le résultat d’un contrat social
entre les membres d’une même
communauté, qui s’efforce de
concilier l’aspiration des
individus au bonheur avec les
exigences de la vie sociale, les
libertés individuelles avec la
soumission des individus à
l’intérêt général. Rousseau
exprime ce contrat à travers un
idéal républicain dirigé par
quatre grands principes : la
renonciation à nos droits
naturels au profit de l’État,
qui, par sa protection,
conciliera l’égalité et la
liberté ; la sauvegarde par le
peuple tout-puissant du
bien-être général contre les
groupements d’intérêts avec
l’aide d’un législateur ; la
pureté de la démocratie par la
tenue d’assemblées législatives
; enfin, la nécessité de créer
une religion d’État. Le
contrat social ne peut se
réaliser qu’au travers de
l’institution. L’institution
est, selon la théorie juridique,
une organisation juridique
sociale, c’est-à-dire destinée à
un ensemble d’individus, dont
l’autorité est reconnue parce
qu’elle est établie en
correspondance avec l’ordre
général des choses du moment, et
qui présente un caractère
durable, fondé sur un équilibre
des forces ou une séparation de
pouvoirs. En assurant une
expression ordonnée des intérêts
adverses en présence, elle
assure un état de paix sociale
qui est la contrepartie de la
contrainte qu’elle fait peser
sur ses membres. L’institution,
dans cette perspective, est
organisée en plusieurs
institutions spécialisées. Parmi
celles-ci, on trouve
l’institution judiciaire
c’est-à-dire les tribunaux, dont
le rôle est de régler les
conflits entre les personnes
conformément au droit écrit dans
les codes. Un procès a lieu,
pendant lequel les parties
exposent leur vision des faits
avec l’aide facultative ou
obligatoire d’un avocat. Le juge
(ou les juges en ce qui concerne
les formations collégiales)
tranche alors le litige et règle
le problème entre les parties en
fondant sa décision sur le
droit. Mais certains conflits
peuvent relever d’un droit
particulier spécifiquement dédié
à la protection des gens et de
leurs Biens. Il s’agit du droit
pénal. Les infractions à ce
droit portent atteinte à la
collectivité dans son ensemble.
Ces infractions sont les
contraventions, les délits et
les crimes. Elles sont jugées
suffisamment graves pour faire
l’objet de sanctions privatives
de liberté ou de peine
d’amendes. Le contrevenant a,
dans ce cas, une dette envers la
communauté française qu’il doit
payer. Après quoi, il est amendé
et jugé apte à reprendre sa
place dans la communauté. Le
juge des enfants (au pénal) a un
rôle social encore plus fort que
lui octroie l’Ordonnance du 2
février 1945 relative à
l’enfance et à la jeunesse
délinquante. Il a un pouvoir
d’éducation. Ce pouvoir est en
fait un panel de sanctions
éducatives destinées à faire
comprendre au mineur la vie en
communauté dans la société
française. Ces sanctions mettent
toujours en œuvre les services
judiciaires de l’éducation. Des
éducateurs spécialisés sont
nommés afin d’apprendre au jeune
les règles qui sont celles de la
société française actuelle
fondées sur son contrat social.
Cependant la représentation que
les jeunes des cités ont de la
République est très différente
de celle du législateur. Ainsi
ils ne voient jamais
l'institution gardienne des
lois, c’est-à-dire le juge,
comme un personnage chargé
d’expliquer la règle sociale ou
comme étant le bras d’une
communauté sociale juste
condamnant un comportement
déviant. C’est un personnage qui
dit quelque chose de lointain,
qui rentre par une oreille et
sort par l’autre. Ils se
refusent à entendre le sens des
paroles du juge. Pour eux,
celui-ci ne dispose que d’un
seul pouvoir qui est d’envoyer
en prison. Une prison qui fait
majoritairement peur aux jeunes.
Mais son rôle socialisant, son
rôle d’explication du fameux
contrat social n’est absolument
pas compris par ces jeunes,
parce qu’ils vivent sous le
« diktat » d’un autre contrat
social : celui de la cité, et
par ignorance de l’autre contrat
social : celui de la République.
Ils ont d'ailleurs une
représentation négative de la
République qui rend difficile
les nombreuses tentatives
d’enseigner la citoyenneté à
l'école. Cette représentation
leur semble justifiée par les
faits. Combien de jeunes lors
d’entretien disent qu’il n’y a
que des reubeus
ou des reunois
dans la cité ? La
discrimination, négative,
commence par une politique de
logement jugée injuste et source
de la relégation. Les promesses
de l’autre communauté, autant
celles de l’accès à l’emploi que
celles de l’accès aux richesses,
sont jugées réservées à une
élite à laquelle ils
n’appartiennent pas. Ils se
représentent les institutions
françaises comme iniques et
injustes à leur égard. Ainsi la
préfecture est habitée par des
fonctionnaires racistes, et
l’enseignant, le juge et le
policier n’échappent pas non
plus à cette image. Ils sont
tous iniques et se sont montrés
institutionnellement violents
(par exemple dans l’école)
envers les jeunes. Les contrôles
abusifs et les arrestations plus
violentes que nécessaire alors
que le français ne se
fait jamais contrôler ou arrêter
en sont un autre exemple dans la
représentation des jeunes du
travail policier. Les
enseignants de banlieue dont le
comportement peut parfois être
provocateur ou blessant
vis-à-vis des jeunes ne font que
renforcer leur sentiment
d’injustice dont l’origine se
situe dans cette autre
communauté. Le comportement des
gens à l’extérieur qui voient
des jeunes de cité (un jour
j’ai demandé l’heure à une Dame
dans le bus, elle a sursauté
comme si elle avait cru que
j’allais la voler ou j’sais pas
quoi, extrait d’un entretien
de recherche) justifie aussi ce
sentiment d’injustice. En fait,
les jeunes des cités sont à la
fois fiers et déçus de cette
reconnaissance négative (car
fondée sur la peur et la
crainte) car c’est uniquement de
cette façon, pensent-ils, qu’ils
peuvent se faire reconnaître.
Enfin, la proximité d’une
société aux richesses nombreuses
et variées fait qu’il est
difficile, pour ces jeunes, de
résister à la tentation des
choses à portée de la main. Les
discriminations positives
peuvent aussi être ressenties
comme infamantes. Les gens
extérieurs aux cités ou à la
cité sont jugés comme
responsables de la ségrégation
et de l'image stigmatisante dont
ils sont les victimes.
Ces gens respectent et adhérent
à un contrat social auxquels ils
n’ont pas accès, un contrat
qu’ils ne peuvent pas passer,
parce qu’ils jugent que cette
autre communauté, qu’ils ne
comprennent pas, ne les
reconnaît pas et ne les respecte
pas. Le contrat social de la
République n’est, aux yeux des
jeunes des cités, pas respecté.
Il est la source d’un sentiment
d’injustice très fort, qui les
conduit à revendiquer leur
propre contrat social.
L’acceptation des règles de la
cité c’est la poursuite d’un but
commun, la recherche de la
reconnaissance par les autres et
la protection vis-à-vis de ces
autres. Si les autres ont peur
des jeunes des cités, il devient
légitime et juste de créer ses
propres règles en réponse à
d’autres règles jugées iniques
et violentes (du fait de leur
résultat ségrégatif et
reléguant). Et puisque la
relégation est une réalité,
autant que ceux qui relèguent
l’apprennent à travers
l’adoption de règles tout à fait
contraire à celles qu’ils
tentent d’imposer aux relégués.
Ainsi les comportements violents
(agressions physiques,
intimidations envers les
enseignants etc.) se
justifient amplement du point de
vue de la cité. L’autre est jugé
comme étant la source des
souffrances endurées et il doit
le payer. Le fait de « payer »
pour la faute commise envers
autrui est juste. Même dans
notre Droit commun (voir les
procédures de dommages et
intérêts). Le code (et le
contrat) de la cité, même s’il
est par certains côtés injuste
(domination des plus
« grands » ; loi du silence
etc.) est respecté parce
qu’il est, en fait, une
application inversée (inégalité
pour l’égalité, cantonnement
pour liberté et individualisme
pour fraternité) du contrat
social proposé par l’autre
communauté.
Ainsi les jeunes des cités ne
sont pas des gens anomiques au
comportement dépourvu de sens.
Ils ont créé leur propre contrat
social, leur propre communauté
régie par des règles précises et
non écrites. La création d’un
groupe particulier régi par des
règles particulières est la
preuve irréfutable de la volonté
des jeunes des cités de se faire
justice eux-mêmes. Si les
autres, ceux qui sont en-dehors
des cités, sont injustes avec
elles et leurs jeunes, alors il
convient de se créer ses propres
règles fondées sur ses propres
valeurs qui, par là même,
deviennent justes. Pour les
jeunes des cités il est juste
d’être reconnu pour ce qu’ils
sont et non d’être réduit à un
« sauvageon » ou à un élève en
échec irrécupérable. Il est
juste d’avoir droit à la
protection physique et morale
(et la cité sait le faire bien
mieux que la police d’une
communauté extérieure). Il est
juste d’avoir accès facilement à
l’argent (à travers les trafics
de la cité). Il est juste de
faire payer, en faisant peur,
ceux qui sont jugés responsables
d’une condition de vie si
différente de celle décrite sur
tous les écrans et sur tous les
murs. La cité devient le seul et
unique territoire de la justice
avec son propre concept de
Justice fondé sur une expérience
de vie dans les cités urbaines
de banlieue ; bien loin d’une
théorie de la Justice
inapplicable.
Ma recherche se situe donc au
carrefour du droit, de la
philosophie de la Justice, de la
sociologie .. et de
l’ethnométhodologie /
ethnologie.
Il y a peu d’auteurs qui ont
conduit une recherche similaire
sur le terrain, mais on peut
citer : Stéphane Beaud
(« Banlieue : lendemain de
révolte » et « Violences
urbaines, violences sociales :
Genèse des nouvelles classes
dangereuses »), Laurent
Mucchielli avec « Quand les
banlieues brûlent… retour sur
les émeutes de novembre 2005 »,
« Violences et insécurité »),
David Lepoutre (« Cœur de
banlieue ») et Joëlle Bordet
(« Les jeunes de la cité »).
L’analyse de ce « problème
social » est souvent étudiée
dans une logique émotionnelle
voire irrationnelle (les jeunes
des cités sont des animaux) ;
les analyses internes
sont rares. Les membres des
Institutions (police, justice,
école agents sociaux etc.)
manquent de connaissances et de
formation face aux jeunes des
cités de banlieue (monde inconnu
pourtant à l’intérieur de notre
société). Il n’existe aucune
passerelle institutionnelle
entre notre société et le
monde des jeunes des cités
(problème de médiation et de
remédiation dans les écoles
de la cité et donc, la formation
à la citoyenneté de la
République est inopérante). Il
n’y a aucune analyse en termes
de Justice du monde de la
cité, or cela est
fondamentale à toute société
humaine (même injuste). Il
s’agit d’une recherche dont les
conclusions et l’importance
n’apparaissent pas toutes (voir
le rapport sur les émeutes de
2005 n°4 du Centre d’Analyse
Stratégique). La méthodologie
entreprise a permis de décrypter
le fonctionnement d’un groupe
humain particulier au sein de la
société française. Plus
récemment, ma recherche porte
sur le groupe le plus
problématique des jeunes des
cités : les 6-14 ans ; et sur ce
qu’ils deviennent en fonction de
leurs parcours scolaires
notamment. En effet, les
analyses sur l’école en banlieue
s’arrêtent souvent aux systèmes
palliatifs (ateliers relais,
etc.) au lieu de s’intéresser
aux causes fondamentales
(sociologiques et
psychosociologiques).
Docteur en Sciences de
l’Education, Laboratoire
Habiter :PIPS, axe III,
Université d’Amiens,
sebast.peyrat@laposte.net.
Alain Bauer et Xavier Raufer,
Violences et insécurité
urbaines, P.U.F., Que
sais-je ?, 1998 (p. 24)
Ibid. p. 27 (citation d’un
rapport de janvier 1998 consacré
à l’évaluation des Unités à
Encadrement Educatif Renforcé)
Christian Jelen, La guerre
des rues, Plon, 1999, p.
130.
François Dubet, La galère :
jeunes en survie, Fayard,
1992, p. 103
Voir les rapports des
Renseignements Généraux sur les
« Violences urbaines et
suburbaines », mais aussi
différents rapports
parlementaires (Julien Dray,
Jean-Marie Delarue) et les
enquêtes des Inspections
Générales (sociales et
judiciaires)
Au sens de Jean-Jacques
Rousseau, Le contrat social,
Aubier Montaigne 1967.
Et en particulier, le Doyen
Hauriou.
Jeunes d’origine Maghrébine.
Jeunes d’origine Noire Africain.
Jean-Marie Delarue, Banlieues
en difficulté : la relégation,
Syros, 1991.
__________________________________________________________________
David
Morin-Ulmann
Matérialisme romantique
ou épistémologie triste et
sauvage ?
Les considérations d’auteurs peu
connus de la multitude ont pour
seule gloire celle de leurs
échos égotistes. Le commentaire
qui va suivre est le fruit de
cette monomanie universitaire de
la ritournelle et de ce besoin
de se faire voir, d’être perçu
avec ou sans étiquette, bien ou
mal, n’importe, la maturité du
On n’en a cure. De manière
anecdotique, ces lignes sont
d’abord la reprise avignonnaise
d’une conférence nantaise
devenue le texte propositionnel
« Brève introduction à un
matérialisme romantique » publié
dans le Cahier n°1, oct. 2008,
du LESTAMP Habiter PIPS. Le
premier chapitre eut donc lieu à
Nantes, en juin 2006, dans le
cadre des journées d’été du
LESTAMP association d’esprits
libres ; le second chapitre, en
janvier 2007, à l’invitation du
Master 2 Recherche en Sciences
de l’Information et de la
Communication de l’Université
d’Avignon. Les chapitres
suivants auront donc lieu sur
les terres amiénoises.
L’espèce d’intellectuel que je
présente, apparemment sociologue
et philosophe, enseignant aussi
bien la psychosociologie et
maints autres tours, souhaite
donc revenir sur un moment
d’écriture complexe,
c’est-à-dire produire un
commentaire à cette introduction
qui, peut-être, collectionne
quelques aspects « législatifs »
ou surplombants, bien qu’elle
n’ait toutefois qu’un objectif
heuristique descriptif.
Afin de résumer cette métabole
définitoire et préparatoire
qu’était ce texte à la fois
romantique et matérialiste,
disons qu’il s’agissait d’un
pari à trois niveaux. D’abord,
dans l’usage épistémologique des
références en sciences sociales,
dans la mesure où la « thèse »
de ces énoncés conduisait,
malgré elle, à une critique des
principes positifs desdites
sciences tout en s’inscrivant
dans leur théorie de la
connaissance. C’était ensuite un
pari conceptuel, dans la mesure
où s’y articulaient des modèles
théoriques (des constructions
d’auteurs) jusqu’ici rarement
articulés. Bien sûr il pourra
m’être reproché de conjoindre
des propositions qui n’opèrent
pas au même niveau ; mais il
s’agissait hypothèses à
franchir. Dans ce premier
versement donc, se racontait
plutôt un problème de fidélité
au positivisme qu’une critique
classique, voire radicale. Il
était enfin question d’un pari
méthodologique, puisqu’il y
avait confrontation de corpus
théoriques et non confrontation
du quantitatif et du qualitatif.
La méthode, si l’on peut parler
ainsi, était donc le parcours «
en tous sens d’un vaste domaine
De pensée », l’exploration
dédaléenne de champs théoriques,
comme s’il s’agissait d’une même
Littérature –– une construction
visant un même but.
Voici maintenant trois
commentaires asymétriques qui
permettront, je l’estime, de
tout à fait me faire comprendre.
Commentaire sur les exergues de
P. Bourdieu et de R. Boudon
1.1. Professeurs de sociologie
et épistémologues, ces
adversaires obtinrent tous les
deux l’agrégation de
philosophie. Alors une question
s’impose : si un « philosophe
institué » peut faire un « bon
sociologue », comme nous le
montre l’histoire de la
sociologie, un sociologue
peut-il faire un bon philosophe
? Autrement dit, les sociologues
savent-ils toujours bien ce
qu’ils font et, surtout, ce
qu’ils disent ? Avec ces
exergues, je me questionnais in
petto sur ce que faire de la
sociologie veut dire ––
lorsqu’on est sociologue et
lorsqu’on ne l’est plus — et
d’où viennent les outils
conceptuels de nos propres
conjectures sociologiques.
1.2. Avec un sourire en coin, je
goûtais également la position de
P. Bourdieu, qui, comme
l’artiste, soulignait que le
sociologue devait savoir
dépasser la technique, dépasser
ce qu’il avait appris et compris
institutionnellement. D’où ma
première citation de L.
Wittgenstein, dans
l’avertissement, et mon souci «
du comprendre » : « qu’est-ce
que je comprends et comment je
le comprends ? » sont mes
obsessions
méthodo-épistémologiques.
Commentaire sur la métabole et
l’intériorisation
2.1. J’ai résumé Brève
introduction à un matérialisme
romantique en la présentant
comme une métabole. Selon le
Gradus (Dupriez, 1984), la
métabole est une accumulation de
« plusieurs expressions
synonymes pour peindre une même
idée, une même chose avec plus
de force. »
La métabole n’est ni une figure
de mots, ni même une figure de
style, mais « de pensée ».
Contrairement à la dissertation
en trois temps arrêtés, elle
permet la pensée labyrinthique
que je choisis en conscience,
après qu’elle m’aie choisi...
Une métabole, définitoire et
préparatoire, sert donc à
définir et à préparer le terrain
et sa recherche dans les
méandres de son propre esprit.
Il y a de la récapitulation et
une sorte de « coq à l’âne »
dans cette forme propice à
l’écriture labyrinthique,
talmudique, proustienne,
augustes adjectifs s’il en est.
On peut me reprocher d’utiliser
exagérément les notes,
guillemets, parenthèses et
italiques, les « comme » (pour
marquer la similitude mais non
l’identité) et les scolies ;
mais le lecteur délicat et
critique sait qu’un mot n’est
pas placé là, comme ça, ou alors
— par mégarde,
mésinterprétation, « non-vérité
ou maladresse » comme l’écrit
Hegel, et c’est à ce moment
qu’il faut discuter, piquer,
contredire... Quoi qu’il en
soit, ce qui vient vers moi est
une écriture à tiroirs dans le
style des signifiants fétiches
Nietzsche-Proust-Wittgenstein.
Après avoir lu sur les procédés
de rédaction de Proust, je
crois, verbe trouble, que
Nietzsche et Wittgenstein
travaillaient pareillement : ils
posaient une proposition
principale, mais non
principielle (ou un titre :
cristallisation d’un moment),
proposition fondatrice,
originelle, due à une intuition
ou un raisonnement plus tendu et
expert. Sur des pages blondes,
tournaient alors, tout autour,
des « scarifications textuelles
», maintes ratures, des « trous
dans le parquet », des mots plus
lourds que des signes et des
signes enroulant plus de sens,
des chemins divers,
allers-retours et phases de
mono-rituel pour mieux se
retrouver là-dedans, là-devant,
et des phases de projections sur
le monde, des visions, pour
mieux le décrire et avoir un
certain échange avec lui.
(Critiques, approbations, échos
: l’écriture serait un sonar, si
écrire est voler à l’aveugle.)
Les phrases périphériques ou
satellites avaient alors comme
une vitesse –– et c’est cela le
style ; mais la phrase centrale
détenait déjà tout en sa
composition. Prémisse ou
aphorisme, germe. Nous tous,
écrivaillons et « gens
d’entendement », nous voyons et
ne voyons pas cette chose
indifférente, prémisse(s) sans
conclusion(s), se déployer
devant nous et aller avec nous
et sans nous, parfois là et le
plus souvent ailleurs, se
déployer et ne pas avoir besoin
d’extra, de vivre dans milles
nouveaux tiroirs à tiroirs,
esprits chiffonnés, gais ou
malades, ou en rester là. Dans
la note finale d’un texte sur la
presse people (Le spectacle de
la société, Istanbul, 2005),
répondant à un certain Corcuff,
j’osais parler de « sociologie
fractale » pour décrire
méthodologiquement le monde.
Peut-être cette allégorie de
tiroirs qui sortent de tiroirs
textuels, est-ce cela qui peut
donner à voir (d’une façon
illusoirement synoptique) le
monde dans sa complexité ?
2.2. Les dernières lignes de
l’introduction de ce commentaire
avancent que les sciences
sociales sont une même
Littérature au même but. La
conférence de 2006-2007 devenue
texte en 2008 l’explicite ; mais
renvoyons ici, comme par
ricochet, aux délicates réponses
avancées. D’abord, utiliser le
mot Littérature, l majuscule,
c’est redire que la société
prend conscience d’elle-même à
travers le langage –– il n’y a
pas de connaissance directe
(Kant) –– et que le langage crée
le sujet et non l’inverse ; mais
le sujet participe à son
mouvement, à son déploiement.
Réexaminons le problème posé par
la scolie 4 de Brève
introduction : il s’agit d’une
glose sur la motivation et
l’intériorisation. David Hume
(empiriste : l’impression est à
l’origine de la connaissance)
pose dans ses écrits que le
respect est une passion, qu’on
n’obéit pas par raison, que la
raison n’est pas motrice du
respect (ce que voudra
contrarier Kant). Ainsi, dans le
Traité de la nature humaine,
III, « La morale », il conclut :
« en elle-même, la raison est
inactive (…) parfaitement inerte
et se montre impuissante à
prévenir comme à produire une
action ou une inclination. »
Deux siècles plus tard, en 1939,
Norbert Elias, dans son «
Esquisse d’une théorie de la
civilisation », explique que «
la stabilité particulière des
mécanismes d’autocontrainte
psychique qui constitue le trait
typique de l’habitus de l’homme
« civilisé, est étroitement liée
à la monopolisation de la
contrainte physique et à la
solidité croissante des organes
sociaux centraux. » Faisant écho
à Kant et Durkheim et à son homo
duplex, Elias écrit plus loin :
« dans un certain sens, le champ
de bataille a été transporté
dans le for intérieur de
l’homme. (…) les pulsions, les
émotions passionnés qui ne se
manifestent plus directement
dans la lutte entre les hommes,
se dressent souvent à
l’intérieur de l’individu contre
la partie « surveillée » de son
Moi. »des organes sociaux
centraux. » Faisant écho à Kant
et Durkheim et à son homo
duplex, Elias écrit plus loin :
« dans un certain sens, le champ
de bataille a été transporté
dans le for intérieur de
l’homme. (…) les pulsions, les
émotions passionnés qui ne se
manifestent plus directement
dans la lutte entre les hommes,
se dressent souvent à
l’intérieur de l’individu contre
la partie « surveillée » de son
Moi. »
Maintenant conjecturons que la
Littérature scientifique a pour
but la proposition 3.-1. dudit
texte — une réflexion sur sa
mission descriptive de
l’aléatoire qui se structure
lui-même, une réflexion sur le
contexte sociohistorique de
l’esprit : sa sociogenèse. Cette
Littérature a donc pour but
d’interpréter, d’éclairer,
d’expliquer le fait qu’il n’« Il
n’y a pas de Logos, il n’y a que
des hiéroglyphes. » (Deleuze,
1996) ; c’est-à-dire que si le
monde est totalement
déchiffrable, comme le prétend
Durkheim, Wittgenstein et
Pontalis, c’est moins parce
qu’il y a une Raison
(extérieure...) que différentes
manières, c’est-à-dire langages
et énonciations, d’appréhender
cette histoire-là de l’Homme et
sa psychogenèse (scolie 6 et 8).
Enfin, la Littérature
scientifique aurait pour
finalité la description et
l’analyse exactes des faits
sociaux et inévitablement des
faits de conscience (proposition
romaine VII). C’est-à-dire que
la formule « sciences sociales »
dit bien les choses : dans ces
disciplines, on décrit le monde
selon des explications par les
causes, et c’est cela la
science, et des explications par
les raisons, et ce sont les
raisons d’agir du monde
psychosocial –– on a toujours de
bonnes raisons qui sont les
mauvaises pour un autre ; mais
ce sont les nôtres : il faut
donc les étudier et les
comparer. Ainsi les sciences de
l’homme sont bien les sciences
sociales et il y a toujours
anthropologie lorsqu’il y a
étude de la communication des
humains entre eux.
3. Le XIXe et la crise des
années 30 : vers une
épistémologie triste mais
sauvage
Le XIXe est marqué par
l’enthousiasme positiviste, mais
au début des années 30, les
théorèmes d’incomplétude, en
mathématique, et le principe
d’incertitude, en physique,
compromettent la visée
positiviste. (Que dire
aujourd’hui des anfractuosités
de plus en plus nombreuses dans
les théories cosmologiques ?)
Lorsqu’il y a fragilité des
mathématiques (vérités
formellement indémontrables) et
de la physique des particules,
il y a inévitablement
fragilisation des sciences
sociales. Conclusion : si les
sciences sociales appartiennent
aux sciences naturelles, alors
elles sont aussi fragiles que
celles-ci, mais ni plus ni moins
fragiles et inventives,
c’est-à-dire non closes sur
elles-mêmes, capables
d’autodépassement, d’invention,
de renouveau –– prouver que
quelque chose n’est pas
prouvable est le meilleur
exemple (Gödel).
__________________________________________
Note de l’éditeur,
L’auteur, docteur en sociologie
de l’Université de Nantes et
membre fondateur du
Lestamp-Association dont il
irrigue très singulièrement les
échanges intellectuels, a
répondu, par proximité, à
l’appel public (www.sociologies-cultues.com)
sur la journée de l’axe III
d’Habiter-Pips, Bilan
réflexif d’itinéraires de
recherche sans être membre
de ce laboratoire. Son
article fait référence en son
début, à sa communication,
Remarques sur 2001 et
l’odyssée spatiale à
paraître in J Deniot, J
Réault, Espaces et
territoires, Cahiers N°2 du
Lestamp-Habiter-Pips avril 2009.
Lestamp-Editions. Nantes, et
in fine à Brève
introduction à un "matérialisme
romantique" édité in J
Deniot, J Réault, avec A-S
Castelot et M. Giannesini,
Des identités aux cultures.
Cahier N°1 du
Lestamp-Habiter-Pips, même
éditeur. Octobre 2008
_______________________________________________
C’est
la problématique de
l’extériorisation, du rapport
intérieur/extérieur des scolies
4 et 8 de Brève introduction à
un matérialisme romantique.
Pour
la démonstration se référer au
Traité de la nature humaine,
livre II, 2e partie, section X
et 3e partie, section III, et
livre III, 3e partie, section
VIII, et p. 217 et 224
N.
Elias, La dynamique de
l’Occident, Calmann-Lévy, 1975,
p. 188, 193, 197.
Concernant le reste du texte. ––
Il y a la psychologie historique
de Meyerson et de Vernant, et
celle de Sapir (1967). Mais la «
psycho-histoire » est cette
discipline que voulait fonder N.
Elias et que le romancier de
science-fiction Isaac Asimov
débroussailla dans Fondation. ––
Dans la scolie 2, le versus
antinomique final est
malheureux, car il y a bien
plutôt complémentarité des
notions de « condition
historique » et d’« inconscient
», de « religion » et d’«
histoire culturelle », etc. ––
Dans le point 4.1., qu’y a-t-il
de nietzschéen chez Weber ? Il
nous semble que le
perspectivisme de Nietzsche pose
que tout a une psychologie, tout
est angle de vue,
interprétation, perspective.
Cette pensée peut se retrouver
dans les fondements de la
sociologie compréhensive de
Weber. –– Dans la dernière
phrase du point 5.-4., après «
jusqu’à soi », il faudrait
ajouter, entre parenthèses :
autocontrainte ou Surmoi social,
au sens d’Elias (sociogenèse
determinatio psychogenèse). ––
En 5.-5., il faut entendre par «
la politique, c’est
l’administration transcendantale
» de trois problèmes principaux
(désir, pensée, mort), d’abord
une conjecture, et puis, «
transcendantale » au sens de
Marcel Gauchet (2003. p.13) et
non au sens de Kant. Il s’agit
alors d’une interrogation sur
les conditions de possibilités
des choses : qu’est-ce qui fait
qu’il y a de la politique ou la
production circulation
consommation de ces trois
éléments ? –– Dans les dernières
lignes de la note 9, si on
comprend bien « l’inquiétude de
l’incertitude » humaine,
inquiétude de l’ignorance,
c’est-à-dire lorsque
l’Occidental ne sait pas, ou,
plus exactement, le chercheur,
les « gens d’entendement » d’Est
en Ouest, du Nord au Sud, cela
les inquiète, nous affaiblie.
Mais qu’est-ce donc que «
l’inquiétude de la certitude » ?
–– Ce serait une inquiétude de
la connaissance, conscience
déchirée et comique face à
l’abîme et à la mort ; d’où nos
nombreuses citations de Pascal
et nos renvois à Shakespeare et
à Nietzsche.
______________________________________________________________
Gérard Déhier
Docteur en sociologie,
Université d’Angers
Identité réflexive
Un point à l'envers, un point
à l'endroit : être ou ne pas
être sociologue :
« Reste toutefois,
depuis ce seuil
circonscrit, ambigu,
à entrevoir,
apprécier - sans
illusion d’optique -
ce tissé entre nœuds
et fils, d’un
présent passé. »
Joëlle Deniot,
Ethnologie du Décor
en milieu ouvrier :
le bel ordinaire,
L’Harmattan, p. 335.
L’univers du savoir ne donne pas
d’emblée la familiarité
essentielle d’un habitus
mais la constitue lentement,
d’abord avec une chronologie,
une histoire scolaire et
universitaire entourée de ses
rumeurs sourdes et admiratives,
où l’excellence sourd des
groupes et se pousse du coude à
rêver autour de professeurs. La
recherche peut se dédier non à
la nostalgie mais à
l’espoir dans une tentative
simultanément pour me penser moi
et les autres avec les
autres dans une volonté de
rendre compte d’une
interposition comme pacte social[1] .
Réfléchir sans être le reflet de
ses maîtres et apporter sa
propre pierre à l’édification
sociale voilà la problématique
qui se place
“spontanément” à l’origine dans
une volonté de trouver les
concepts d’une pratique - une
assise initiale à la fois
militante et autodidacte, un
point d’application l’enfance,
toutes les enfances - un
refus
de l’histoire
telle qu’elle nous est faite.
L’interrogation donne le
mouvement d’une sociologie de la
connaissance comme le rêve d’une
mise à distance radicale,
l’oubli d’un nécessaire
compromis qui laisse incertain à
un moment donné la position du
“sujet” et de “l’objet”, pour
que la conjonction puisse
avoir lieu. Spécifier une
logique comme sociale et, non la
définir comme cadre a priori
d’une connaissance[2]
pour avoir quelque chose à
faire, ne pas en finir avec une
praxis : cette ambition
implique la prise en
considération d’un héritage
constitué par un ensemble de
représentations au fondement
d’une pratique analytique
du rapport au social.
Que faire ? De sa peau ? De son
ordinaire ? L’efficacité
est-elle à chercher dans un
ailleurs où les raisons que nous
avons de croire en des raisons
sont au fondement d’une pratique
dans l’arrière d’un empirisme où
persiste la question à la fois
de l’évidence et du concret. Une
première réponse : l’idéologie
spontanée est dans la nécessité
opératoire de se penser à la
source de, point de départ,
intervention, présence
réfléchissante et reformulante,
reflet actif[3].
L’interrogation ainsi place son
objet dans une sociologie de
l’évidence puis de l’adhésion et
enfin de la magie, dans les
lendemains de la déréliction -
une mythologie ? Une théorie
implicite : une idéologie. Il
est consolant alors d’imaginer
des structures anthropologiques
y compris de l’imaginaire ; il
faut accepter de lâcher ce qui
nous tient pour en faire l’ombre
d’une proie, transformer notre
abandon en posture de vigilance
épistémologique. Le
mythe à l’occasion
Lévi-Strauss le veut construit
sur les gravats de palais
idéologique
[4]
- est-il l’expérience première ?
Ou la conviction dans une
expérience originale, à jamais
distinctive, qui vient obérer
les mécanismes successifs d’une
mise en perspective d’un lieu,
d’une position, empêcher
l’abréaction[5]
et l’objectivation.
Faire sauter des verrous
est-ce en dénouer le mystère ?
La sociologie s’emploie alors à
faire sauter ceux qui lui
contreviennent et renforce
alors, ipso facto, un
besoin de coïncider - c’est ici,
proprement, dans une perspective
anthropologique, le mythe qui
régulièrement se manifeste dans
une logique où l’individu se
joue contre la société. Penser
ainsi c’est aussi trouver des
raisons déjà inscrites dans la
pensée des autres comme écran ou
adéquation à un processus -
pensées de quelque chose. La
question peut-être de distinguer
l’objet de pensée de la pensée
de l’objet, de penser en propre
la pensée les autres, de
“démêler le mien du tien” pour
éviter de reproduire un même
discours ou le discours du même,
de distinguer la pensée de la
raison, donc de penser la
différence des raisons et de les
rapporter “bonnes” ou
“mauvaises” à ce qui les fonde,
les retient. Il faut trouver
la théorie implicite rectrice de
la différence et pour ce faire
après l’hypothèse, trouver la
thèse au besoin en corrigeant la
précédente et ne pas
préfabriquer mais ajuster une
explication à ce qui la suscite
pour ne pas séparer la pensée de
son existence ou, alors rendre,
compte de l’une par rapport à
l’autre, donner le développement
analogique d’un lien sans
confondre l’un dans l’autre.
Sauver l’objet - l’écran
paradoxal :
contre le théoricien,
l’observateur doit toujours
avoir le dernier mot ; et contre
l’observateur l’indigène
tolérer la pensée sans nuire à
son existence, ne jamais jeter
le bébé avec l’eau du bain et ne
pas dire trop vite ceci ou cela
- d’un “penseur” - par exemple -
qu’il compense la médiocrité de
son existence en échafaudant
tout un système, toute une
société nouvelle et exemplaire
ne pas déprécier l’utopie en la
remmenant à un moment de
confusion, accepter le paradoxe
comme mode d’organisation
dialectique.
Par exemple si le phalanstère
est un paradis à usage personnel
d’un vieil habitué des tables
d’hôtes et des bordels, si ce
lieu est vrai alors on peut
admettre que celui-ci au moins a
trouvé sa solution théorique :
la maison close.
Cette réponse enferme le citoyen
dans un ubris ménager qui
le voue à la pavillonnarisation,
à l’ennui libertin expression
pratique d’un “échec” aménagé.
L’utopie comme symptôme
nous révèle la contrainte et
l’impatience brutale qui lui est
associée, le projet, son
absence. L’existence d’une
pensée “propre” à un homme,
l’autodidaxie, en l’occurrence
celle de Fourier, identifiée et
identifiable en un lieu est
peut-être exemplaire de la
figure théorique d’un refus de
la pensée d’un “civilisé”
c’est-à-dire d’une victime de la
Civilisation, fléau passager,
maladie temporaire, l’effet
d’une situation où
une
minorité d’esclaves armés
contient une majorité d’esclaves
désarmés
.
c’est affirmer la pensée dans un
nécessaire rapport d’homologie à
un mode de vie par ailleurs
inévitablement produit par des
jugements de valeur.
Penser est donc aussi un acte
qui permet d’accéder à
l’existence, une façon de
prendre place.
“…qu’il me soit permis
d’examiner mon existence du même
regard dont je considère la vie
en général : comme l’expression
d’une activité intellectuelle
qui tend à se donner une forme,
dans le domaine du savoir, de
l’art ou des rapports privés
.”
Comment penser, à quelle heure ?
L’oiseau de Minerve connaît-il
un midi de la pensée ? Marx et
Engels à ce propos sont en
désaccord, pour l’un à toute
heure, pour l’autre à son
heure : d’où
s’envole l’oiseau de Minerve ?
Entre discours et histoire
il y a le rêve d’un médiateur.
Cette absence d’un tiers juge
d’une situation sans que l’on
soupçonnât qu’il puisse s’y
intéresser, est peut-être
aujourd’hui à l’origine de
l’expertise : une nouvelle ruse
de l’Histoire. En l’absence de
chef d’orchestre à qui se
fier ? Il faut prendre la mesure
d’une formation d’instrument en
instrument, avec une bonne
connaissance de la partition.
Les représentations que les
hommes se font de leur position
incluent l’idée que ceux-ci se
font de celles-ci sans impliquer
nécessairement une adéquation
entre les positions occupées et
celles conçues ou imaginées
comme positions occupées
L’objectif est ici de saisir
l’entre-deux, ce qui cherche à
se maintenir, dans un endroit,
sur une ligne et un projet, en
quête de position d’atteindre à
une sociologie du virtuel. Les
logiques sociales ne semblent
pas nécessairement s’acclimater
au “sociétaire”. Elles s’y
jouent et déjouent à travers des
“pensées” qui toutefois bien que
rejouées restent dans un rapport
où celles-ci demeurent
suspendues comme si leur
fondement, organisation ou
transmission n’avaient jamais
été assurés - l’incertitude
pèse. Nous sommes obligés de
faire cette hypothèse pour
comprendre un besoin de
certitude, de détermination,
savant ou religieux.
Les
oracles de l’Apollon de Delphes
ne furent vérité divine pour le
peuple, enveloppés dans le
clair-obscur d’une puissance
inconnue qu’aussi longtemps que
le trépied pythique fit entendre
la puissance manifeste de
l’esprit grec ; et le peuple
n’eut de relation théorique avec
ces oracles qu’aussi longtemps
qu’ils firent retentir la propre
théorie du peuple ; ils ne
furent populaires que tant
qu’ils demeurèrent étrangers au
peuple.
Si l’avenir n’est plus au
“travail vivant”, aux salariés
nécessaires à la collectivité
d’une manière ou d’une autre,
l’individu deviendra plus que
jamais contingent et lui sera dû
son aptitude à rêver, à
mobiliser encore et encore
autour d’un projet, nous sortir
de l’ennui.
Les hommes et les femmes seront
plus que jamais appelés à
devenir des inventeurs de
finalités pour justifier de leur
existence et de leurs exigences.
L’existence et la pensée auront
enfin partie liée- la question
des valeurs sera enfin au centre
et nous pourrons alors peut-être
citer Marx :
Si les dieux avaient
autrefois habité au-dessus de la
terre, ils en étaient maintenant
devenus le centre
Les sciences critiques dès lors
avec Aristote se rappelleront
que démontrer ce n’est pas
demander, c’est poser qu’il n’y
a ni ordre ni désordre dans la
nature, l’univers n’a pas de
but, le monde ne renvoie à
aucune arrière pensée formelle
éthique ou esthétique
qu’il n’y a de question qui ne
finît par se transformer en
demande pour se trouver ainsi
poser car demander c’est poser
une question donc chercher à
sortir d’une réification ou
d’une hypostase du regard pour
aller à la rencontre de ce qui
nous choque.
L’enfant d’ouvrier : l’être et
le néant
L’enfant d’ouvrier
découvre de l’usine à la maison
un changement d’échelle, d’une
part l’unicité, la singularité
d’un être aimé, de l’autre son
nombre, sa masse mouvante mais
accueillante dans laquelle il va
jouer à le chercher. Trouver son
père parmi les autres, ce n’est
pas l’avoir tout à soi et une
bonne fois pour toutes - c’est
aussi l’absence. La mère sera
celle de la permanence et le
père celle du jeu et de la
sanction - celle de
l’ambivalence par rapport à une
pérennité, un représentant d’un
monde inconnu
à la
fois attirant et terrible. :
l’usine. Trouver une “boite”,
la BOITE, l’usine, rentrer à
Merlin-Gerin ou à Neyrpic, voilà
l’objectif d’une classe de fin
d’étude au début des années
soixante dans le quartier
Berriat à Grenoble, et “courir”
les filles qui se trouvent,
mitoyennes, de l’autre côté de
la grille. Les bons élèves, ceux
que l’on ne voit pas partir vers
le lycée, ne descendent pas dans
la rue pour jouer au ballon ou
faire du vélo dès six heures du
soir au beau jour. Ils font leur
devoir et s’attirent le sourire
admiratif de la belle
institutrice remplaçante. Ils
sont retenus quelque part dans
un projet invisible dont on
découvre plus tard dans
l’inversion des rôles, les
dessous et les calculs savants.
La rue en attendant ouvre à
l’exploration, à la
transgression, à un “sentiment”
de liberté pendant que d’autres
apprennent à optimiser un
parcours scolaire, en étudiant
l’histoire des Romains et des
Grecs, certains explorent les
terrains vagues, sondent les
flaques d’eau, jettent à la
volée et dans la foulée des
pétards “pirates” dans une
épicerie. L’écho des positions
sociales nous est donné
par cette inaccessibilité des
uns par rapport aux autres plus
que par l’importance de la
taille de la demeure, par le
compagnon qui ne s’attarde pas
le soir en rentrant “à la
maison”, le fils R. dont le père
est directeur à la “S.D.M.” et
dont “la Maison”, cachée dans
les frondaisons d’un parc, du
trottoir en terre après l’avoir
accueilli, a livré un instant
par la porte entrebâillée, un
caractère corpulent, la stature
que nous avons déjà rencontrée
dans le petit Larousse illustré.
Nous en avons pour nos frais et
solitaire nous nous en
retournons car il est difficile
de détourner l’enfant qui rentre
chez lui pour faire ses devoirs.
Rétrospectivement les choses se
mettent mieux en place, une
certaine logique semble s’avouer
mais trop tard pour être utile :
la réversibilité des destins
sociaux n’existe pas - il y a
tout au plus une fatalité
modifiable. Qui proposera
autre chose dans ce qui se
déroule ? Ce qui aurait pu être
et n’a pas eu lieu : une
décision des parents au bon
moment - une meilleure
connaissance d’un “système”
scolaire - une véritable
ambition “secondaire” ?
Trouver une bonne boite
pour rejoindre le monde du père,
c’est d’abord l’évidence.
Autrement c’est ne pas en être,
ne pas savoir ce que l’on veut
ou tout simplement se bercer
d’illusion, trahir - croire
“qu’ailleurs” se trouve la
solution du présent, “péter plus
haut que son cul”, se prendre la
tête, se hausser du col etc. Ces
expressions parsèment le terrain
d’une dissuasion venant autant
d’un instituteur que des
adolescents eux-mêmes. Les
solidarités sont aussi des
viscosités qui restent à
qualifier : sont-elles
spécifiques à une classe ?
Conservatrice ou progressiste ?
Intéressante on non dans une
perspective de changement, ou,
sont-elles, plutôt, une façon
plus générale de neutraliser la
concurrence ?
L’abstraction de l’analyse ne
doit pas faire perdre de vue les
valeurs d’une époque, d’une
conjoncture où “aller à l’usine”
c’est aussi prendre le relais
d’une mémoire ouvrière et
affirmer des valeurs positives
de solidité, de compétence, de
capacités “réelles” à faire
“tourner la machine” et
“bouillir la marmite”.
Lâcher l’école
pour l’usine c’est l’ordinaire.
Les Écoles Nationales
Professionnelles, “Vaucanson” à
Grenoble, la “Nat” à Voiron,
des formations longues dans le
domaine technique, ne cachent
pas leur finalité et ce qu’elles
valorisent. L’univers de
l’entreprise a aussi ses
fleurons de la pensée, ses hauts
de la “planche à dessin” et du
pied à coulisse, où la blouse
blanche, la blouse bleue et la
blouse grise cèdent par
intermittence la place au “bleu”
(habit de travail de couleur
bleu) pour le travail en
atelier, les heures d’“ Atos”
(heures d’atelier).
Le métier reste en rapport
encore avec l’idée d’un bon
métier, c’est-à-dire quelque
chose qui se fait bien avec un
tour de main et permet de
s’attirer l’estime de ses
compagnons : être un bon
compagnon ça compte- il ne
suffit pas d’être camarade
encore faut-il passer pour
quelqu’un “qui fait bien son
boulot”. Si “l’ailleurs” existe
c’est dans une révérence pour
ceux qui sont ingénieurs, ceux
qui sont “quelqu’un”, alors
“poursuivre ses études”
n’engendre pas que le dépit mais
aussi la jalousie, une rivalité
père-fils qui sert d’écran à un
orgueil et une ambition
familiale, celui d’une promotion
qui doit se faire accepter sans
trop blesser la susceptibilité
des uns et des autres, ne pas
trop raviver des nostalgies. “On
verra bien ce que tu feras plus
tard” autrement dit on verra
bien si tu deviens “quelqu’un”
dira le père à son fils où alors
il lui rappellera les
“sacrifices”, les “saignements
aux quatre veines” en même temps
qu’il affichera le ton et
l’allure qui n’attend de
remerciements de personne. La
contradiction entre
l’attachement et la valorisation
d’une condition ouvrière
d’une part et d’autre part, la
nécessité d’avoir un bon
métier..Ainsi certaines
équipes deviennent les
victimes de ce rapport à une
idée d’un salut collectif
qui s’oppose à celle du salut
individuel. Le problème latent :
s’en sortir seul ou avec les
autres - émerge pour mettre en
évidence le problème général de
la conciliation entre ce que “je
me sens obliger de faire” et les
choses auquel “je crois”, entre
deux partis pris, “les miens” et
“les autres”, “mes” proches et
la société, les “autres”, ceux
que je croise ailleurs, à
l’usine, dans l’atelier, sur le
terrain de “foot” : des valeurs
dont je me sens plus responsable
que d’autres, l’origine
peut-être d’une opposition entre
éthique de la responsabilité et
de la conviction.
La tribu
est celle d’abord ceux dont on
est tributaire, redevable.
S’occuper des siens, rester dans
sa tribu ou accomplir son destin
personnel telle est parfois la
question : faire le mieux que
l’on peut compte tenu d’une
ambition familiale de promotion
sociale plus ou moins bien
formulée. Encore faudrait-il que
nous soyons sûrs de la présence
de ce distinguo dans une
représentation du quotidien où
être responsable ne se dissocie
pas d’une intime conviction de
“faire ce que l’on doit” avec
“l’intime” conviction d’avoir
fait ce que l’on devait, tout ce
que l’on pouvait pour élever ses
enfants, l’ignorance n’étant pas
vice mais ressenti dans le “je
savais” comme une excuse, un
effet du destin, aussi face à
l’organisation, qui convoque
l’immanence du savoir,
l’individu peut-il se sentir
paralyser par un artifice dont
il n’a pas appris le rudiment,
le père ou la mère s’en remettre
à des “enfants” comme à des
intermédiaires obligés pour en
effectuer le parcours au sein
d’une mécanique sociale.
L’enfant dans la famille devient
parfois celui qui remplit des
dossiers et effectue des
démarches, prend en charge le
groupe. C’est aussi celui qui
devient un Monsieur, changer de
classe, ne plus être dans le
même monde, a une bonne place,
accède à une position, devient
un “grossium” montre ce qu’il
vaut et ce qu’il est car il
n’est pas n’importe qui, qui
doit savoir cependant mettre de
l’eau dans son vin tout en
sachant jouer des coudes et
connaître les bonnes combines.
Accéder à la classe ?
Devenir un grand ? Tout est-il
là ? Et encore faut-il voir où
aller. Les classes chez Marx
sont implicites d’un sens qui
les fait exister non pas en soi
- elles ont des réalités
diverses attestées par l’enquête
et la réflexion sociologique -
mais vraiment à partir du
conflit généré d’abord par une
situation de travail.
Ordinairement elles sont
masquées dans le mécanisme
sournois de l’extraction de la
plus-value. L’accès à la classe
est donc d’abord l’accès à une
conscience de classe et
peut-être plus violemment encore
à l’idée d’en être, d’être avec
les autres, volonté d’être à
l’autre ce qu’il est à nous et
pour nous, une leçon à chaque
instant dans un démêlé
permanent. La théorie de la
lutte des classes passe d’abord
par l’idée d’un conflit majeur,
principal, par l’idée d’une
dominante agonistique
induite par une réorganisation
historique d’une domination de
“classe” qui devient de ce fait
“classe en tant que classe” et
dont il reste à construire
l’issue politique : la
“dictature du prolétariat”
- une société au goût du plus
grand nombre qui pourra ainsi se
réaliser, devenir
polytechnicien, c’est - à - dire
l’ensemble des hommes “total”
non pas additionnables et
chronométrable mais tous à
considérer chacun dans leur
singularité.
L’analyse de Marx nous intéresse
particulièrement en tant
qu’utopie qui mobilise en chacun
de nous, la possibilité un jour
d’être plus et mieux, d’accéder
à une activité variée et à
l’individualité. “Individu”,
j’échappe à un classement social
dû à autre chose que des
qualités personnelles, à
“l’argent”. Marx dénonce non
seulement l’aspect tactique du
salaire, son opportunisme, mais
son insuffisance, son caractère
limite et limité en rapport à un
référent sociologique : une
société capitaliste qui ferait
du salaire le seul instrument
d’une reproduction de la
force de travail en rapport avec
la nécessiter de lutter contre
la baisse des profits. La pensée
de Marx justifie d’une politique
sociale du salaire et d’un
déplacement du lieu d’un
arbitraire, d’une “négociation”
de la société civile vers
l’État. Le problème se pose
aujourd’hui avec le traitement
social du chômage qui permet de
recycler économiquement une
fraction de l’exclusion
sociale : que rémunère le
salaire ? C’est selon ; doit-on
vraiment travailler au sens où
on l’entend encore comme
fatalité, obligation civique ?
Le salaire est donc aussi une
institution qui rend la
nécessité obligatoire dans
l’activité : “il est
nécessaire de travailler pour
vivre” sans que qui que ce
soit puisse en définir la
nécessité pour chacun en dehors
de normes de travail et de
rémunération qui lui sont très
relatives géographiquement et
historiquement. Ainsi ne peut-
on séparer la préparation au
travail de celui-ci, un temps
hors - travail du travail lui -
même, valeur d’usage et valeur
d’échange mais considérer l’une
comme préparant à l’autre, signe
de signe - “comme on fait son
lit, on se couche” - l’individu
de ce qu’il apprend à faire pour
le refaire. L’école nous
apprendrait le travail simple,
abstrait et socialement
nécessaire avant de nous livrer
au monde vulgaire de
l’apparence, à la
diversité phénoménale de la
réalité du travail, ce télos
de la production que l’on nous
définit comme réalité, la
vraie réalité de la vie,
l’obligation de travailler donc
de manifester de toute façon un
minimum de bonne volonté.
Marx est là pour nous rappeler
qu’il y a maldonne et que
derrière l’acceptation d’une
situation dont nous ne sommes
pas les promoteurs, l’analyse
est toujours à faire : celle des
arrières pensées.
Être à l’heure :
le corps docile
Quand on est enfant, collégien,
lycéen, le retard est parfois
une souffrance et l’on hésite
alors à rentrer en classe, à
frapper à la porte de la classe.
Il faut être “à l’heure”, ne pas
se faire remarquer par une
arrivée qui dérangerait et
pourtant être présent. Ce
paradigme pédagogique n’a
pas disparu il s’est déplacé
vers le “haut” pour se “diluer”
vers le “bas” où l’on se
déclasse plus que l’on se
reclasse. On change de division,
on disparaît, on se
lumpenprolétarise. Il n’est
pas question de rester dans un
lieu qui ne soit prescrit
pourtant et l’on se bat parfois
pour lutter contre ce qui est
ressenti comme une descension,
un amoindrissement du
“travail” : on tient à sa
classification et un O.S.
n’est pas un O.Q. ni un
O.P. a fortiori quand cet
O.P. est un O.P. 3[21].
La montée comme inscription
dans une échelle de valeur
disqualifie ce qui s’écarte de
celui qui passe. Le premier de
la classe et le dernier sont le
couple exemplaire sur lequel
s’essaient les modèles
socialement admis. La notion de
classe n’est cependant pas
neutre axiologiquement, elle
admet un principe d’identité
entre tous ses membres - le
tabou consiste donc à ne pas
transgresser un principe
d’appartenance qui est au
fondement d’une définition
collective. Classe et révolution
dans leur rapport impliquent un
tour complet effectué autour
d’une même position, une liberté
interne à la classe qui explose.
Autrement on évolue dans sa
classe, ce qui peut apparaître
comme antinomique avec le
concept de classe ou encore au
fondement symbolique d’un
réformisme. Nous sommes mis
en concurrence entre “égaux”,
tout au moins est-ce
l’affirmation de l’institution -
nous sommes d’une même qualité
reconnue par un concours
d’entrée avec classement - dans
et sous le regard des uns et des
autres, nous nous surveillons et
parfois cherchons à nous
handicaper dans la course à la
première place. “Sans foutre”,
ou “être le meilleur” est une
façon d’en sortir, ou bien alors
chercher sa performance
ailleurs, s’exclure.
La classe n’empêche pas la
rivalité, la formation de
clan, l’isolement. Il y a des
luttes intérieures à la classe.
L’enseignant certes peut-être
aimé ou non, mais lui seul est
maître du jeu et juge des
résultats. Les chahuts et
charivari n’inscrivent que le
désordre comme frein à
l’activité pédagogique et encore
ils ne font pas l’unanimité car
certains tiennent à être
contrôlés pour être reconnu dans
leur travail. En soixante - huit
le “non aux examens bourgeois”
ne résout pas la question d’une
exigence d’évaluation qui
demeure. L’évolution de la
classe dépasse la volonté et le
pouvoir de l’élève alors que la
concurrence en est un aiguillon.
Les élèves quel que soit le rôle
qu’ils choisissent réalisent un
destin qui les dépasse parce
qu’ils le méconnaissent d’abord
et aussi parce qu’on ne leur
reconnaît pas le rôle de
décideur. Ils font un premier
apprentissage d’un travail en
transparence dans un
environnement opaque : ils
savent plus de chose sur
Archimède que sur la politique
militaire romaine en Sicile.
Comment
être reconnu ? Être à
l’initiative ?se
faire remarquer dans
l’institution scolaire où
l’artisanat pédagogique ne
suffit pas, ni l’esprit
d’entreprise ou l’audace ? Il
faut y savoir répondre avec
précision à une demande anonyme
de calme, de propreté, de
ponctualité et d’efficacité. Ni
trop lent, ni trop rapide
(agité) il faut être là avec les
autres dans le même rythme.
Cette exigence s’accroît bien
entendu avec les effectifs, la
production en masse de diplômé,
l’alimentation de “gisement de
diplôme”. Le prolétariat devient
classe dominante parce que
tendanciellement il devient la
seule classe, il n’est plus
classé ni classant, il est la
dernière classe, celle qui
survit à un système prédateur.
Mais une classe arrivera-t-elle
au pouvoir sans se fracturer à
son terme pour être redistribuée
afin de reconstituer
partiellement la classe des
premiers, une élite. Dans un
“cracking” permanent de
l’efficacité, la classe serait
en fait et, toujours, l’illusion
d’une stabilité d’un social
fracturé. L’école assurerait le
passage de la gestion privée à
une gestion publique, deux
conceptions du rapport aux
pouvoirs qui se disputeraient
les élites en sortie, l’une
autour de la construction
permanente d’un État, d’un
consensus transversal à un
ensemble de groupes sociaux, qui
privilégie l’action des groupes
les plus dynamiques, les plus
puissants dans l’organisation de
la société civile : l’État n’est
alors que l’expression de cet
objectif et de ses effets.
Se déclasser : la stigmatisation
De l’altérité :
D’une classe à l’autre que se
passe-t-il ? Le phénomène classe
parce qu’il est aussi la
rencontre entre un univers
abstrait, statistique, une
procédure de regroupement et
aussi une opération de
standardisation à plus ou moins
grande échelle en rapport avec
des objectifs. Une classe n’est
plus l’expression spontanée
d’une position elle est
construite autour de cette
position (donc positionne),
comme expression de sa
rationalité - mythe achevé de
l’efficacité. La classe ouvrière
n’est pas simplement
l’expression d’un mode
d’exploitation économique mais,
simultanément, d’un mode
d’organisation économique.
L’exploitation trouve dans la
constitution d’une classe, sa
profitation, son efficacité,
son armée pour la lutte
économique comme l’école trouve
dans ses élites les futurs
cadres de cette armée et les
inspirateurs des combats à
venir. Aussi peut-on comprendre
la solidarité au sein d’une
classe comme groupe primaire où
se joue une division du travail,
des rôles pour la plus grande
gloire de tous. Ce sentiment
d’appartenance nous l’avons
quand nous prenons la défense de
notre “classe” contre un regard
surplombant.
Interdirons-nous à d’autres le
droit de dire qui nous sommes
puisqu’ils n’en sont pas, qu’ils
se contentent de nous réfléchir.
L’élitisme crée le sentiment de
classe, c’est-à-dire amène à
développer l’idée qu’un groupe
n’a de la valeur qu’à partir du
moment où il a des résultats. En
fait il s’agit d’un refus du
statu quo. À Vaucanson, l’école
nationale professionnelle
(E.N.P.) la “crème”, représentée
par les filières nobles et
conscientes de leur noblesse,
prépare les grandes écoles, et
la “lie”, les filières
professionnelles, les
“commerciaux” à la blouse grise,
les futurs comptables, au sein
même d’un univers technique
déplace l’écart, un besoin de
distinction, entre ceux voués à
la gestion, les serviteurs, et
les autres, les maîtres de la
matière, de sa mise en forme et
de sa mesure. Le déplacement de
ce conflit trouve un mode de
résolution momentané par son
inversion virtuelle à l’occasion
d’un match de foot annuelle où
habituellement l’équipe des
sections “commerciales”
l’emporte en final sur l’équipe
des classes de
“Techniques-Mathématiques”, les
“TM”, ceux qui préparent las
“Arts et métiers” : forts en
maths ou en thème mais pas au
foot - une victoire de la
matière sur l’esprit.
Le “terrain” est le lieu réel et
symbolique où se rejoue un
classement social. C’est de
cette expérience d’une parité
qui échappe à une institution
que se pense probablement, de
notre point de vue, l’idée d’un
changement, le passage à un
classement élargi et
relativisateur, la
production d’une situation qui
remette pratiquement en question
la signification d’un a priori
hiérarchique - et pour aller
jusqu’au bout, disons-le, un
autrui généralisé à
stratification variable.
Ce n’est pas la lutte des
classes dans l’idéologie que
nous vivons alors mais une
“revanche sociale” qui rappelle
à quiconque que personne ne peut
exceller en tout et qu’une bonne
équipe de football c’est aussi
une intelligence, c’est-à-dire
une supériorité ; des inférieurs
peuvent être aussi des
supérieurs à certain moment,
dans certaine situation, dans un
univers particulier, dans un
moment singulier : un bon tir au
but, un bon “dribble”, une jolie
passe, un bon placement, une
belle attaque : technique et
stratégie sont à l’épreuve de la
balle, un art de la circulation
d’un bout à l’autre, une
ouverture et une pénétration du
terrain de l’autre, la
réalisation de l’adversaire.
La lutte des classes peut dès
lors se concevoir comme la lutte
entre deux univers dans laquelle
il est impératif de rester à sa
place. Le classisme est
alors une façon de garder sa
différence, d’en prendre soin et
l’ouvriérisme s’inscrit parmi
d’autres procédures d’exclusion,
de sécession, d’exacerbation de
la différence. Le conflit
s’inscrit alors dans la
construction de la différence et
devient la différence.
Paradoxalement le moment d’une
rencontre ici fait éclater les
différences. Nous sommes alors
dans l’admiration de ceux qui
nous dénie toute supériorité au
cri de : “au cul les
commerciaux” et nous avons
le plaisir de les voir
succomber. La rencontre rend
pour une fois les écarts encore
plus délicieux : une classe de
quatrième commercial bat une
classe de première
technique-mathématique : elle se
surclasse.
Il s’agit de la découverte de la
norme de l’inique.
L’internat fait découvrir
l’iniquité normale mais indique
aussi des issues car la
cohabitation est presque
obligatoire. C’est un univers
qui n’a que les apparences de la
fermeture et dans lequel se
rejouent des choix et des
stratégies périphériques.
Aujourd’hui l’internat n’a plus
la figure d’antan. La république
est “moins” tendre avec le
citoyen. Le boursier se fait
rare ou autrement - à travers un
système de prêts se fonde le
citoyen endetté. Le problème de
la politique technicienne est
celui de l’administrabilité
d’un bas massifié, la
participation d’un démos
qui remet en cause régulièrement
la stabilité des élites et qui
doit retrouver son sens en terme
d’élargissement de la pyramide
des compétences - aujourd’hui la
technocratie ambiante parle de
repyramidage ce qui manifeste à
quel point le taylorisme a été
intériorisé - d’extension du
champ de contrôle et non point
de remettre en question trop
brutalement l’exercice des
pouvoirs. Il s’agit de la
destruction d’un ensemble de
pouvoirs distribué à travers le
champ d’une stratification
sociale.
L’effondrement d’un “social”
médian :
chercher, enseigner, former,
éduquer …
Nous avons été moniteur,
animateur, enseignant et
chercheur : sommes-nous dans une
période de régression sociale,
d’involution avec des
caractéristiques économiques et
sociales de pays sous-développé
ou en voie de développement ?
Dans une régression dans l’ordre
des valeurs intellectuelles :
c’est selon. S’il y a une lutte,
elle est contre un
déclassement : le surgissement
de l’individualisme - du retour
du sujet - est aussi un symptôme
de cette peur où, faute de
pouvoir compter sur les autres,
il faut se sauver soi-même. Les
concepts de moniteur et
d’animateur rendent compte moins
aujourd’hui d’un phénomène de
subsidence sociale et de
changement que d’un éclatement,
d’une réalité banalement
empirique qui n’accède pas à une
conscience socio-historique ou
tout au moins n’en veut pas,
pour ne pas avoir à rendre des
comptes à un quelconque tribunal
de l’histoire, diverse dans ses
techniques, ses objectifs, ses
organisations, ses principes,
mais dont le rapport à une
sémiologie ou psychologie, une
volonté d’application rendu
visible en des lieux disparates,
des institutions diverses :
écoles, crèches, centres de
vacances (du camp d’adolescent
de la FOL
au Club Méditerranée), Maisons
des Jeunes et de la Culture,
clubs sportifs, etc. Cette
volonté est aussi affichée dans
un désir affirmé de devenir
“communicant” ou il ne s’agit
plus de dire ou de faire mais de
dire au fur et à mesure ce que
l’on fait, l’apothéose de la
volonté de contrôle dans
laquelle s’exprime le désir de
faire coïncider communication
interne et externe.
L’“ Entreprise” a
particulièrement manifesté ce
souhait avec le concept de
“qualité totale” qui surgit
alors que d’autres évoquent la
fin des idéologies.
On assiste au déplacement d’une
représentation holistique du
social, du sociétal, vers un
social médian ou
mesosociologique qui se
substitue, dans un holisme du
projet et de la tâche, à des
instances qui désormais se
cachent, ; elles laissent
à d’autres le soin de les dire :
Les groupes et les individus
sont sommés de dire ce qu’ils
sont face aux pouvoirs qu’ils se
sont constitués - c’est le
développement du lobbying
dans le prolongement des
activités corporatives et
“consuméristes”, de la défense
d’un cadre de vie (association
de défense des habitants de
la Remise aux fraises par
exemple, cf. entretien Catherine)
à la traditionnelle défense des
intérêts “professionnels” dans
le surgissement du métier -
c’est la “partie” qui tend à
prévaloir sur un “tout” en perte
de vitesse éthique et
économique. Comme on le chante
dans les colonies de vacances de
nos enfances : c’est “l’équipe
qui t’appelle
vient ! vient ! laisse tout”.
L’animateur caché est-il à
l’œuvre
dans des pensées, généreuses ou
séditieuses ?
Avec la distance nous
reconnaissons le point de vue
ancien d’un monde encore présent
dans lequel seul a des
responsabilités l’individu
libéré de la nécessité, du
“porte à porte” et il faut
entendre le discours de
l’intellectuel-cadre, un refus
de se coltiner l’ordinaire
militant pour se consacrer à des
tâches de responsable : “j’ai
tout de suite eu des
responsabilités avec mon
charisme”
. Monde
aristocratique des
intellectuels, de
l’intelligentsia, d’une cité ou
l’humanité ne se décrète pas, à
laquelle on ne peut accéder par
voie d’élargissement,
par décision de justice :
grecque, idéalisée, comme
blanchie par Viollet-le-Duc,
elle est celle du haut
fonctionnaire de la république,
du communiste de la “prise au
tas”, d’une élite d’initiée, du
capitaine d’industrie aux hommes
de qualité. Comment se remettre
d’une vision permise à très peu
et qui nous échappe dans la
gestion de l’ordinaire ? Celle
d’une activité d’enseignement où
la recherche est un luxe et la
nécessité une mythologie, les
gestes de l’efficience
ostentatoires, requis à travers
méthode et technique pour
justifier d’une place à la
grande table des chercheurs.
Comment contredire, renier un
projet de jeunesse celui d’une
pensée libre et partagée sans
trop en souffrir ? Comment ne
pas sombrer dans l’imposture si
ce n’est en acceptant de vivre
une schize dans un
dédoublement fonctionnel où le
chercheur se donne comme objet
d’étude le professeur,
l’enseignant, le poursuit de ses
assiduités inquisitoriales pour
se reconnaître en lui comme le
fruit d’une contradiction, le
mouvement d’une pensée
déterminée vers une pensée
indépendante. Il faut peut-être,
en dépit de ou en raison de
l’école de Palo Alto,
reconnaître peut-être que toute
contradiction ne se réduit pas à
un paradoxe,
à une confusion, accepter aussi
de considérer plutôt celui-ci
est encore la forme, à
l’occasion, de la conscience
prise de la contradiction et ne
pas l’oublier à cause de trop de
dialectique.
Les niveaux ou les écarts
n’existent pas en soi et sont
aussi l’expression normée d’un
mode de résolution d’une
contradiction, une façon de
séparer symboliquement des
individus dont les “intérêts”
divergeraient à un moment ou à
un autre : au hasard l’enseignant
et le chercheur – se pose
toujours la question des traits
d’union. Mais pour se rassurer
sur un état de santé
épistémologique, si le
sociologue pense l’école,
l’université - Durkheim a occupé
d’abord une chaire de pédagogie
- alors l’animateur, le
pédagogue, l’enseignant
chercheur ou non, chacun a
peut-être quelque chance de
pouvoir penser une société,
celle de l’exercice de son
métier - d’un métier à soi
mais aussi pour les autres,
celui qui s’exerce dans la vie
des siens et des autres, dans
une solidarité élémentaire.
_________________________________________________________________
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1837, Pléiade, III, 1982,
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Sur l’identité cf. chap. VII, en
particulier p. 81 : “J’en étais
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trad. de l’allemand par
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LAGNY, Lieu commun, Points,
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________________________________________________________
[1]
E. Kant, “ Sur l'expression
courante: c'est bon en théorie ;
mais non en pratique ”, in Kant,
théorie et pratique,
Hâtier, “ Contre Hobbes ”, 1990,
p. 56,
[2]
Un cadre socioculturel,
Cf. sur ce point Jean
MAISONNEUVE,
La psychologie sociale,
P.U.F., Paris, 1967,
chap. 3, p. 49.
[3]
Cf. L. ALTHUSSER, Philosophie
et philosophie spontanée des
savants, François Maspero,
“ Théorie ”, Paris, 1967,
1974, et D. LECOURT, Une
crise et son enjeu :
essai sur la position de Lénine
en philosophie,
“ Théorie ”, François Maspero,
Paris, 1973.
[4]
La pensée sauvage,
Plon, 1962, p.32, bas de page:
“ La pensée mythique édifie
des ensembles structurés au
moyen d’un ensemble structuré,
qui est le langage ; mais ce
n’est pas au niveau de la
structure qu’elle s’en empare :
elle bâtit ses palais
idéologiques avec les gravats
d’un discours social ancien. ”
[5]Reprise
en différé d'une émotion
identifiée plus particulièrement
dans l’expérience de l'analyse
chez S. FREUD - Ainsi toute
cognition dans son organisation
peut-être replacée dans la
perspective de l'émotion comme
une dialectique de la “ prise ”
- une reprise d'une première
surprise comme méprise en
direction d'un lâcher prise.
[6]
Cl. LÉVI-STRAUSS,
Anthropologie structurale II,
Plon, 1973, p. 15
[7]
E. BOTTIGELLI, Genèse du
socialisme scientifique,
E.S., PARIS, 1967, p. 19,
[8]
P. BRUCKNER, FOURIER,
Éditions du Seuil, 1975, p. 7.
[9]
Ch. FOURIER, Vers la liberté
en amour, Gallimard,
1975.
[10]
Ibidem, in
Petit lexique fouriériste, pp. 8
à 14.
[11]
K. MARX, Lettre à son père,
1837, Pléiade, III, 1982,
Appendices, p. 1371.
[12]
Ainsi peut-on avoir un rapport
au savoir comme rapport d'abord
aux apparences trompeuse,
gangue, prénotions, obstacle
épistémologique. Cette attitude
trouve son paradigme dans le
Mythe de la caverne qui permet
toujours plusieurs chemins
mais toujours en direction du
Vrai, du Bien, du Beau et du
“ réel ” comme réalité des
essences - reste à laisser
parler les apparences pour
compléter un rapport à celle-ci.
[13]
Ibidem, “ Philosophie
épicurienne ”, Cahier
d'études II, pp. 818-819.
[14]
L'homme de retour sur son passé
peut le transformer en destin
alors il est exposé à l'ennui, à
l'embarras d'avoir éternellement
à renouer les fils d'une même
explication, d'un même discours.
Autrement l'histoire devient
tout aussi problématique que le
présent et sans parier sur la
transcendance. La réflexion dès
lors n'est pas nécessairement
l'expression d'un
“ divertissement ” ou
d'une “ rationalisation ”.
L'intellectuel qui s'institue
oracle et, ainsi oriente la
question, ne joue pas
forcément le jeu ; ou bien il
représente le pouvoir, ou bien
il en appelle aux dieux, à une
totalité de pensée, à la
nécessaire fiction mais de ce
fait il s'inscrit encore dans
une position. Cf. A. BRUSTON et
Michel MAFFESOLI, La
domination sans fard, Action
concertée de recherche urbaine.
Université des Sciences Sociales
de Grenoble, U.E.R.
Urbanisation-Aménagement, 1974,
pp. 184-185.
[15]
K. MARX, Lettre à son père,
op. cit. Appendices, p.
1376.
[16]
F. NIETZSCHE, la
Volonté, livre II, t1, pp.
297-298, in J.M. BESNIER, p.
348.
[17]
Ville situé à proximité de
Grenoble, à une trentaine
de kilomètre, en direction de
Lyon, au pied du massif
pré-alpin de la Chartreuse -
lieu de fabrication de la
liqueur de Chartreuse, à la
frontière des “ terres
froides ”, à la sortie du Y
Grenoblois et au porte du Sillon
Rhodanien.
[18]
M. WEBER, dans Le savant et
le politique, souligne cette
distinction qui met en conflit
le souhaitable et le nécessaire.
l’éthique de la responsabilité à
l’éthique de la conviction.
[19]
Cf. sur ce point le travail
d’Étienne BALIBAR, Sur
la dictature du prolétariat,
François Maspero, coll.
“ Théorie ”, 1976.
Cf. Cornelius CASTORIADIS,
« Valeur, égalité, justice,
politique : de Marx à Aristote
et d’Aristote à nous », in
rev. Textures, 75/12-13,
p. 9.
[21]
O.S. : ouvrier spécialisé,
manœuvre, “ manard ” -
O.Q. : ouvrier qualifié - O.P. :
ouvrier professionnel à un
certain échelon, de 1 à 4.
Après surgit le contremaître, la
figure du compromis, l’agent de
maîtrise.
Nous avons bien conscience ici
de reprendre un concept à G.H.
Mead qui permet ainsi de
considérer et penser des
patterns de changement, une
imposition symbolique de l’idée
du changement à partir de ce qui
en signifierait concrètement la
possibilité : carnaval, fête et
transgression en tout genre,
comme une récupération positive
des valeurs de marginalité. Nous
y revenons par la suite
dans l’analyse des impositions,
tant sur la Villeneuve que sur
l’Arche-Guédon.
Fédération des Œuvres Laïques.
Cf. Gérard DEHIER,
Représentations sociales et
« moments utopiques »
La quête d’un « pattern »
d’indépendance : enfance,
militance et habitance Tome I :
Retour sur une position,
le même et le proche. Tome
II : Utopologie habitante, au
loin… Université de Nantes :
U.F.R. Histoire et
Sociologie,
discipline : sociologie, Le 21
juin 1999.
Cf.- France-Culture, Lundi
10.01.1994, entretien entre
Antoine Spire et Jean
Ellenstein.
Cf. Henri BERGSON, un des sujets
de philosophie du Bac en 1967.
Sur la question du paradoxe
comme pseudo-contradiction cf.
P. WATZLAWICK, J. WEAKLAND, R.
FISCH, Changements: paradoxes
et psychothérapie,
Seuil, 1975 ; Yves BAREl, Le
paradoxe et le système: essai
sur le fantastique social,
P.U.G., 1979. ; Autour
d'Yves BAREL, Système et
paradoxe, Seuil, 1993.
Cf. Ph. BERNOUX, Un
travail à soi, Privat,
1981.
_______________________________________________________________________
Elisabeth Lisse
Docteur en sociologie Angers
Soi et/ou l'autre : à qui sert
la sociologie
« L’idée de frontière ou de
traits, avec un dedans et un
dehors, un ici et un ailleurs,
parait insuffisante. C’est
l’espace d’entre-deux qui
s’impose comme lieu d’accueil
des différences qui se
rejouent. »
D. Sibony, Entre-deux.
L’origine en partage. Paris, Le
Seuil, 1991, P 13
Il y a une trentaine d’années,
j’ai découvert l’existence de la
sociologie en faisant des études
pour devenir éducatrice
spécialisée. Un professeur
passionné va me transmettre son
intérêt pour cette discipline
et, en même temps, pour le
maoïsme. Pendant de nombreuses
années, Mao, Marx, Engels, « la
révolution culturelle »
chinoise, l’émancipation des
femmes… et la sociologie
resteront associés. J’accèderai
à la littérature sociologique
par une premier ouvrage, resté
gravé dans ma mémoire :
« L’origine de la famille, de la
propriété privée et de l’Etat »
de Friedrich Engels. Au fil des
années, la sociologie n’a cessé
d’enrichir les questions qui me
passionnent autour des rapports
que les hommes nouent entre eux,
la manière dont ils les
organisent, ce qui se joue entre
les individus et le collectif…
J’ai ainsi poursuivi ma route
accompagnée par la sociologie et
l’ethnologie. Ce compagnonnage
s’est fait pendant une quinzaine
d’années plutôt en dilettante à
travers des ouvrages, des
conférences, des rencontres…
Puis, j’ai repris un cursus
universitaire tout en
travaillant en prévention
spécialisée, comme éducatrice de
rue auprès de populations
habitant des quartiers
disqualifiés. A petits pas,
après quinze ans sur les bans de
la faculté, j’ai soutenu une
thèse en sociologie en 2005 sous
la direction de Joëlle Deniot.
Cette recherche avait pour sujet
les modes de vie en quartiers
populaires et elle s’intitule :
« On est quoi nous ? D’une
génération à l’autre des vies au
sein de la cité Ney».
Je suis actuellement salariée de
l’Association régionale des
instituts de formation en
travail social (ARIFTS), à
Angers. Cet emploi à temps
partiel, (80%), me laisse un peu
de temps pour poursuivre des
recherches en sociologie.
En 1996, j’engage une première
étude auprès des habitants d’une
cité populaire que j’ai nommé
Ney. Je souhaite, alors,
comprendre le processus de
stigmatisation de cette cité et
entendre les résidants parler de
leur vie quotidienne. Mes années
de pratique professionnelle,
comme travailleur social, m’ont
apporté des connaissances sur
les milieux populaires, mais mes
recherches en sociologie vont
infléchir mes interprétations
sur les pratiques observées. Si
toute recherche change le
chercheur, je n’ai pas échappé à
cette règle. Les rencontres, la
lecture de travaux, dont ceux de
Richard Hoggart, qui conservent
une place particulière dans les
auteurs qui m’ont marquée, ont
contribué à modifier mon regard
sur les milieux populaires, le
travail social et le métier
d’ethno-sociologue. Bien
qu’officiellement sociologue,
c’est à la croisée de
l’ethnologie et de la sociologie
que j’ai cheminé. J’ai
fait des emprunts à ces deux
voisines complémentaires afin
d’observer et de recueillir le
point de vue des acteurs et de
les analyser. J’ai ainsi tricoté
diverses disciplines pour
inscrire des histoires
singulières dans des histoires
collectives, dans un contexte
social. Dans ce voyage à
la rencontre d’autres hommes,
d’autres cultures, j’ai tenté de
franchir les frontières. J’ai
ainsi redécouvert d’autres
disciples des sciences humaines
et sociales. Pour essayer de
comprendre des humains
différents et semblables,
l’ethnologie, la sociologie,
l’histoire, la géographie, la
philosophie, la psychanalyse, la
psychologie… se conjuguent. La
notion d’inconscient, par
exemple, est présente dans les
travaux de nombreux
anthropologues et notamment chez
Marcel Mauss.
J’ai ainsi navigué avec plaisir
dans la transdisciplinarité et
j’ai été encouragée et
accompagnée dans cette voie par
Joëlle Deniot. Cette femme
passionnée et passionnante va
m’ouvrir d’autres portes,
d’autres analyses et l’accès à
de nombreux auteurs.
Un cheminement : quelques
étapes…
Mon long apprentissage du métier
d’ethno-sociologue est jalonné
de tâtonnements, de découvertes,
de rencontres… Chemin faisant,
des doutes se sont installés,
j’ai perdu des certitudes et
gagné d’autres convictions.
L’immersion…
Pour faire mes premiers pas dans
la cité Ney et faciliter la mise
en place d’un processus
d’interconnaissance, j’ai
déambulé, observé, écouté,
rencontré des personnes,
participé à des fêtes, assisté à
toutes les réunions, épluché
intégralement quarante cinq ans
de presse locale, réalisé des
entretiens… J’ai choisi une
approche plutôt ethnologique.
J’ai « traîné » pendant 8 mois
et mis mon nez un peu partout.
Ces déambulations m’ont permis
d’entretenir des contacts, de
repérer les lieux, d’observer
des manières d’être et de faire,
de commencer une observation
concrète de la vie sociale de
« faire partie du paysage »…. Ma
place s’est construite dans la
durée et elle s’appuie sur une
succession d’interactions.
Le premier enseignement de
cette étude est de constater que
l’histoire de cette cité
illustre le processus classique
de disqualification des
quartiers populaires. On peut
observer des moments de ruptures
associés au traitement social et
une lente détérioration des
conditions de vies des habitants
et de leur réputation. Cette
dégradation est liée à la
massification du chômage, aux
arrivés de populations
dépendantes des aides sociales,
mais surtout aux préjugés
attachés aux ouvriers, aux
étrangers, aux pauvres et aux
gens du voyage sédentarisés dans
cette cité.
Cette recherche m’a permis de
m’interroger sur les mécanismes
de production d’une identité
collective, (à partir d’une
histoire commune, d’un mythe de
l’origine, d’une stigmatisation
collective, de la désignation de
bouc émissaire, de
l’appartenance à une même
catégorie sociale, au partage de
pratiques semblables…).
L’identité d’une grande partie
des habitants de cette cité
semble diluée dans un collectif.
Cette représentation homogène de
la population fixe l’histoire et
les modes de vie d’une manière
altérée et partielle. J’ai
ainsi retrouvé ce que Maurizio
Gribaudi relevait dans
les quartiers ouvriers de Turin
au début du siècle dernier.
L’unité revendiquée occulte la
diversité et répond à une
rationalisation à vocation
interne (faciliter la vie
quotidienne) et externe (se
valoriser et se protéger).
La bonne distance…
La fin de cette étape marque un
tournant dans mon apprentissage
et suscite l’apparition d’une
question autour de la place de
l’ethno-sociologue : quelle est
la « bonne » distance ? Durant
une année, j’ai pris beaucoup de
plaisir à m’immerger dans la
cité et à m’en imprégner.
Déchargé du rôle de travailleur
social, j’ai tenté d’être à
l’écoute de la connaissance
ordinaire, me laissant aller, au
gré des rencontres et des
occasions. Cette approche m’a
ouvert de très nombreuses portes
mais la proximité avec les
habitants a, sans doute en
partie, orienté mes observations
et mes interprétations vers ce
qu’ils souhaitaient me montrer :
leur unité, leur qualité, leur
homogénéité, leur « esprit de
cité », leur vie de
« villageois »…
Le temps…
Au fil de cette recherche, j’ai
pris conscience de l’importance
du temps. J’ai d’abord été
attentive aux différences entre
les personnes rencontrées, des
gens d’autres catégories et moi
avant d’identifier les
similitudes. Ces habitants
disqualifiés, stigmatisés, se
sont, d’abord présentés comme
faisant partie du groupe des
résidants. Ils ont mis en avant
des caractéristiques
valorisantes avant de pendre le
temps de parler de leur vie avec
plus de détails et plus de
nuances. En privilégiant ce qui
unit les habitants et ce qui
collectivement les distingue
d’autres catégories sociales, ne
risque-t-on pas de faire des
habitants des quartiers
disqualifiés des êtres à part,
de les isoler, d’autonomiser une
catégorie sociale, de présenter
les quartiers populaires comme
des entités séparées, des
isolats humains, de produire de
l’étranger, de les maintenir à
distance et ainsi alimenter le
discours ambiant qui les extrait
du corps social ?
Pour retrouver du singulier dans
les histoires des habitants, de
la nuance, de la diversité, de
la différence au cœur de cette
unité revendiquée, et pour aller
voir plus en profondeur ce que
signifie vivre au quotidien dans
cette cité, j’ai choisi
d’utiliser un autre outil
méthodologique : le récit
biographique. C’est « un choix
idéologique (…) qui valorise la
subjectivité »,
c’est « une méthodologie engagée
et participative dans laquelle
le sociologue, comme individu
social, ne se retire pas
derrière le paravent fictif de
la neutralité et de
l'objectivité. »
C’est aussi un choix qui
m’inscrit dans une filiation
avec les apports de sociologues
de l’école de Chicago.
L’histoire de quatre générations
de la famille Lavoix est le
support de ma thèse. Pour cette
étude j’ai repris des
questions laissées en suspens :
Comment vit-on aujourd’hui dans
cette cité ? Quels sont les
points de vue des habitants sur
la manière dont ils sont
perçus ? Quel sens donnent-ils à
leurs pratiques ? Qu’en est-il
de la transmission des systèmes
de valeurs et des références
identitaires ?
J’ai rencontré les membres de
cette famille durant sept
années. Je les ai observés au
milieu de leurs proches et de
leurs voisins, tout en
maintenant des contacts avec
d’autres personnes de la cité
afin de saisir des pratiques
culturelles.
J’ai observé et écouté des
propos sur des vies en train de
se vivre, sur les problèmes du
moment, le quotidien, les
pratiques ordinaires, les ragots
de la cité et ceux de la
famille. La durée permet
d’approfondir les relations et
d’enrichir les matériaux, de
prendre en compte la diversité
et de nuancer les propos. Durant
ces années, mon interlocutrice
privilégiée sera Annick, la
grand-mère et j’ai fait le choix
de lui restituer mes analyses au
fur et à mesure. J’ai pris en
compte ses remarques, ses
commentaires, ses interventions,
ses interprétations même si mes
analyses contredisent parfois
ses points de vue.
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