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Ce fort texte, livré in extenso, Où en est la
classe ouvrière ?, fut donné par Jean-Paul
Molinari, en deux moments, au Lestamp par la dédicace
nominale de tapuscrits à plusieurs de ses membres. C'est
nous semble-t-il, et contrairement à ce que nous
avions d'abord écrit sa première version qui est ici
présentée et qu'il nous avait remise personnellement au
printemps 2003, trois mois avant sa disparition.
L'établissement du texte (essentiellement des
corrections mineures) à partir de la 2° version donnée
le 24 juin lors de sa dernière participation au Lestamp,
n'est pas achevée, nous y travaillons. Ultime œuvre
majeure
[1a], ce copieux article ou plutôt ce véritable
essai, s'inscrit radicalement dans une filiation
manifeste et étonnamment insistante de la part d'un
universitaire plus que chevronné, à l'égard de Michel
Verret qui fut l'inventeur et longtemps le
propagandiste, d'une Sociologie de la Classe Ouvrière
dont le Lersco (1971-1994), son Laboratoire d'Etudes
et de Recherches Sociologiques, fut d'une certaine
façon pendant plus de vingt ans comme la grande
fabrique. C'est du Lersco en mutation accompagnant la
(relative) mondialisation du monde, que procéda
d'abord le premier Lestamp en 1995 et précisément
dans le fil d'une certaine usure théorique et de la
scission - entre post-ouvriéristes et tenants d'un
élargissement aux milieux populaires concrets, de l'ex
"axe ouvrier" du Lersco. La scansion la plus
spectaculaire de cette mutation avait été le colloque
international de 1992, à l'intitulé très éclairant :
Crises et métamorphoses ouvrières (Université de
Nantes-Lersco, édité à l'Harmattan). Avec la fin du
Lersco cependant moins par mort naturelle que par
mobilisation active de ses anciens directeurs, surgit le
Lestamp autour d'une nouvelle directrice (dont l'œuvre
fournissait le lien manifeste entre les cultures de
recherche qui se succédaient de l'usine à la chanson
française en passant par le décor ouvrier). Cette
fondation intégrait, sur fond désormais explicitement
perçu de mondialisation, une ré interrogation historique
et anthropologique du concept de classe et d'abord de ce
collectif sociétal et politique inséparablement réel et
mythique, indigène et accaparé par des appareils de
pouvoir et/ou de savoir, dit classe ouvrière.
Il s'agissait désormais d'explorer dans un cadre
théorique ouvert d'une sociologie pensée comme ensemble
des connaissances que l'on puisse complémentairement
collecter sur les sociétés dans leurs espaces-temps et
non comme discipline close, des univers redéfinis en
concepts plus souples et plus pérennes à la fois,
dénotés dans le sigle identifiant comme
Transformations et Acculturations des Milieux Populaires.
Nouvelle époque nouveaux concepts réintégrant à la fois
le mouvement (processus et surtout histoire vivante) et
les transversalités culturelles des formes de vie et de
résistance, mais sur de bons vieux mots, lieux
communs des sciences sociales sans "rupture" avec la
connaissance ordinaire, et non machines
logomachiques de terreurs théoriques. Le besoin de
redéfinir l'ensemble des rapports sociaux et de profiler
d'éventuels nouveaux collectifs pertinents, entre
groupes et réseaux et dans leurs contextes nationaux,
régionaux (européen) et mondial, s'imposait d'autant
plus que la scission revendiquée par les dites nouvelles
élites (Christopher Lasch) à l'égard du
populaire dans tous ses états, dessinait entre
société et politique, jusque dans l'expérience commune
des referendums de 1992 et de 2005 et du mouvement social de 1995,
les nouveaux clivages pertinents (E. Todd. Sur le
malaise politique français 1994). Ces
rappels minimaux de l'histoire de plusieurs unités de
recherche au sein de l'histoire générale du monde
(Braudel), que nous évoqueront plus précisément dans la
suite de ce propos, aideront à formuler ce qui constitue
pour nous le principal faisceau d' interrogations que
nous suggère le texte de JPM - indépendamment de ses
contenus manifestes qu'il n'est pas besoin d'introduire
ici pour qu'ils se défendent d'eux-mêmes -
S'il fallait d'une seule formule cavalière résumer les
interrogations que suscite ce texte à la fois typique et
singulier ce serait celle, paradoxale, de la savante
actualisation (2003) d'un anachronisme [1b]
: la résurrection verbale de cette unité sociale
radicalement unique dans l'histoire qui s'était
affirmée, (ou en tout cas dont une fraction plus ou
moins large et les représentants institués, s'étaient
affirmés..) face à la société et/ ou face à l'Etat,
comme classe ouvrière[1c].
En France entre 1831 (révolte des canuts)
ou Juin 1848 (insurrection ouvrière parisienne)
et 1968 pour le commencement de la fin et 1984
pour la fin de la fin; les dates étant ici des marqueurs
forts et non des couperets. On ne veut évidemment
pas ici débattre de tous les avatars de cette
appellation historique de leurs enjeux politiques d'une
périodisation de sa courbe historique, mais seulement
aider à contextualiser un texte qui pourrait sembler se
réduire au temps par définition éternisé d'un mythe
alors qu'il est aussi passeur de larges faisceaux de
connaissances exactes, rarement réunies dans un article
de sociologie quoique finalement assez loin de
l'impossible ambition de son titre.
Que signifie en 2002, 2003, à l'égard d'une "classe
ouvrière", reconnue par ailleurs et dans le même propos,
comme éclatée, ce retour tardif du disciple à une
vision de nouveau unitaire, autonomisée et
conceptuellement univoque des multiples milieux ouvriers
réels, plus divers que jamais, comme il le montre
d'ailleurs dans le prisme de ses critères catégoriels,
mais sous bien plus de points de vue qu'il n'en évoque
?Vingt deux ans se sont écoulés depuis la fondation du
Lersco qui s'était certes auto-identifié avec un mélange
de superbe et d'inconscience, à l'instigation de son
fondateur, comme son sociologue collectif alors
que la classe ouvrière historique se situait en France
pourtant déjà dans la phase finale de son cycle
symbolique affectif et politique, en un mot (qui
contrairement au sot usage qu'en fait le sociologisme,
est indicateur d'unité vivante), mythique. Il y avait
par ailleurs bien quatorze ans que Michel Verret
lui-même avait quasiment renvoyé dans le registre du
rêve (certes ouvert) le devenir politique d'une
classe ouvrière française désormais indexée à toutes
les modalités d'une "fin": fin de classe, fin d'époque ?
(Où va la classe ouvrière française republiée in
Chevilles ouvrières, L'Atelier, 1995). Là réside
le premier faisceau de paradoxes, assorti de cet abandon
par JPM de la qualification nationale (?) ; il y
en a un second, beaucoup plus discrètement manifesté
dans le texte puisqu'il s'agit d'une contradiction
théorique donc de facto pour JPM, personnelle,
majeure. Depuis le milieu des années 80, peu au prou
après l'année orwellienne de 1984, Michel Verret fondant
le Lersco en 1971 avec une équipe nantaise dans la
capitale d'une alors Basse Loire industrielle et
ouvrière, s'était posé dans les sciences sociales comme
le héraut sans rival ( en tout cas il fit tout pour cela
et par tous moyens) d'une science de la classe
ouvrière inscrite sur la défense et illustration
d'une problématique des classes sociales indexée aux
écrits de Marx, et sublimée pour tout lecteur cultivé
par la mission historique du prolétariat. Dès sa
migration parisienne il en vient très rapidement, par
dépit politique ou par mouvement naturel de sa pensée
profonde, à mettre cette problématique historique de
classes, en concurrence dans ses écrits et propos, (
voire à lui préférer), la redoutable polarisation
binaire du haut et du bas, qui s'avéra
logiquement dans la suite de ses expressions désormais
parisiennes, grosse d'une dévalorisation active assez
stupéfiante des ouvriers réels accusés si l'on peut
dire, de mal tourner ; jusqu'à devenir "la classe
raciste", de la réédition du Travail ouvrier
(1999 l'Harmattan). Certes on peut trouver un chainon
transitoire entre le Verret de la classe et le
Verret du bas, cette obsession de ne vouloir
décrire l'ouvrier que dans la passivité d'un
entrepris, littéralement fait marchandise
dans le rapport salarial (pourquoi lui et pas les autres
salariés ?) et s'affairant seulement sur la matière et
sur les choses : tu es un peu (beaucoup)
chose toi même (non) lecteur !
L'ouvrier de Verret n'est actif que dans "les luttes",
ce syntagme quelque peu usé du verbalisme trotsko-léniniste,
autant dire qu'il n'a pas de vie puisqu'elle n'entre pas
dans sa définition distinctive. Ce retournement
qui n'est donc pas complètement une inversion n'exclut
pas le maintien parallèle et selon les interlocuteurs,
de l'ancien langage, mais pour l'historien, il
s'inscrit clairement dans un propos de dévalorisation
globale des cultures, des votes, des mouvements, des
identifications, populaires, en un mot dans l'antipeuplisme
qui, comme l'ont fortement montré les travaux d'Emmanuel
Todd, de Pierre André Taguieff, fut l'idéologie
nécessaire à l'abandon rampant de la souveraineté du
peuple et de la référence à la nation de 1789 par les
classes parlantes
mondialisées des grandes ville,
tenants de l'Etat (Poulantzas) et des
appareils idéologiques d'Etat (un possible concept
transférable de ce qui peut-être reste l'apport
althussérien ?)
[1d]
Cette rupture eut d'entrée comme corollaire longtemps
inexprimée et désormais manifeste une conception
tendanciellement oligarchique de la politique qui trouva
d'ailleurs comme son refuge naturel dans la dite
construction européenne et la disqualification aussi
cynique que systématique de tous les votes non conformes
aux vues des appareils dirigeants.De la grande classe ouvrière libératrice de
l'humanité à un bas de la société de plus en plus
douteux et défait quelle pirouette et quelle
ingratitude. Comme l'avait écrit lui même Michel Verret
à propos des étudiants de Mai 68 rendus à ses yeux
totalement transparents par la conjonction également
redoutable du marxisme et de la sociologie (Mai
étudiant ou les substitutions, La Pensée 1969) :
On ne brule bien que ce que l'on a adoré. Les œuvres
trop tardives n'ont sans doute plus le temps de se
tourmenter de leurs contradictions, la classe, le
haut, le bas. Drôle de science :
deux épigones périphériques en mal d'inspiration
ajoutèrent récemment sans rire - impossible il, elle,
étaient deux, l'homme de la vie privée et la
femme du populisme, - le "fragile"! En
gros la caisse marquée le camion de déménagement, sommet
d'objectivation qui fait bizarrement penser à la
mutation de l'œuvre en pièce dans le dit art
contemporain. On trouve désormais chez le maître à
la fois la terrible sociologie radicalement verticale
qui semble issue du Metropolis, de Fritz Lang, celle
aussi des media de masse et des oligarchies mondialistes
(Elites versus populisme, comme il
convient de dire) et parallèlement la substantialisation
et la fétichisation théorique de ce que Marx lui-même
n'était pas vraiment parvenu à définir abstraitement,
une classe sociale absolutisée que révèle ce vocable
strictement idiosyncrasique, appliquée à la seule
classe ouvrière, La classe.
[2]
JPM dans cet ultime texte de commande a donc dû sans
pouvoir l'expliciter, affronter ce double double bind
anachronique et théorique. Il résout la première
contradiction par une pratique commune dans le milieu
quand il est interdit de problématiser les
problématiques, collecter des données et des références
sur un territoire défini à l'avance par l'autorité de
référence, quel qu'il soit : le métier de prof
qui a un programme hétéronome en quelque sorte. La
seconde il ne peut l'exprimer frontalement et la
contourne par le haut, si l'on peut dire ; né du peuple,
instinctivement populaire, - malgré plusieurs
demandes de MV, il est vrai contredites par ses alliés
locaux, il ne quitta pas le Lestamp pour le laboratoire
concurrent fondé pour le détruire, et malgré une longue
discipline dans les appareils communistes (il y a une
antinomie entre peuple et bureaucratie), il ne pouvait
s'inscrire dans la méprisante pensée du bas, et
très peu dans le misérabilisme du fragile qu'il
avait tant dû combattre comme enseignant contre une doxa
locale fortement marqué par le confusionnisme
assistanciel de la deuxième gauche (Hamon Rottman,
Ramsay Mac Donald). Certes le maintien verbal
anachronique d'une unité imaginaire fait apparaître
de facto toutes variations et métamorphoses réelles
dans le prisme de la destruction décadente et/ou
souffrante. Cette latence logique des prémisses, il la
ressent et s'il n'en rajoute pas il ne peut la dépasser
sans se taire. Toute impasse historique ou biographique
éprouve le besoin d'un refuge imaginaire ou tout
simplement verbal, son entrée dans le propos sera dans
cette contradiction qui le taraudera jusqu'au bout sans
qu'il ose la résoudre une classe ouvrière
éternisée (c'est le présupposé logique absolu du propos)
et pourtant défaite qu'il n'ose et ne peut sans abolir
tout son travail reconnaître comme disparue et
totalement inadéquate au traitement qu'il lui impose
post mortem. On le sent plus que mal à l'aise dans
cette aporie mais il la résout théoriquement dans les
postulats théoriques fondateurs et déjà réducteurs
alors, du Lersco, définis par Michel Verret qui,
pour mieux la sociologiser, ( acharnement
sociologiste, forme contemporaine de la thanatopraxie ?)
avait réduit la classe ouvrière, d'entrée à ses
caractères et déterminants "économiques" supposés
univoquement indexés par les critères statistiques de
l'Etat français alias l'Insee, une catégorie,
travers normal d'une philosophie sociale, mais
devenue plus proche de l'impératif kantien (je
maintiendrai) que des robustes abstractions d'Aristote.
L'ainsi nommée classe ouvrière de 2003 et de cet essai
c'est donc essentiellement tout ce qui a pu être
collecté dans cet agrégat administratif, largement
construit c'est à dire artefactuel et c'est ainsi
qu'il peut se réfugier lui aussi dans ce blockhaus
verbal inexpugnable qui se moque de l'histoire réelle ;
on peut toujours bureaucratiquement faire l'ensemble des
dénommés ouvriers dans les recensements de la
population. Et ce sanctuaire c'est pour lui comme pour
M. Verret cet hologramme transcendantal, La
classe, par la quelle il avait déjà introduit son
article sur La sociologie de la classe ouvrière de
Michel Verret dans la revue Le Mouvement social.
Décidément le syntagme le plus marqueur et quasi
exclusif de l'interférence biographique intellectuelle
et personnelle de ces deux universitaires communistes
qui même défroqués ne purent jamais se défaire de l'âpre
goût des vérités apodictiques d'un matérialisme
historique réduit à une scholastique. On peut cependant
peut-être plus largement y chercher, et il y faudrait
les concepts de l'ethnopsychanalyse, un des symptômes de
la crise intellectuelle et culturelle des héritiers de
la dogmatisation étatique de Marx à laquelle
contribuèrent à la fois le marxisme stalinien, condensé
dans Les questions du léninisme où s'inscrit
biographiquement la formation et l'action idéologique
de M. Verret au sein du mouvement communisme et, plus
bénins pour l'histoire humaine, la paresse théorique et
le besoin d'alibi immobiliste de la social-démocratie,
et finalement le dogmatisme sectaire des héritiers de
Pierre Bourdieu. Qui se souvient encore de cet
antihumanisme théorique, pointe extrême du délire
chosifiant du structuralisme stalinisé, que Michel
Verret présenta, en lisant le texte de Louis Althusser,
au Comité central d'Argenteuil de 1966, (relaté sur des
documents de première main par François Matheron).
Au delà de cette collecte dans les tiroirs robustes d'un
meuble d'époque, et plus profondément de quel propos
nouveau ou ancien, scientifique, idéologique, politique,
personnel... a-t-il pu s'agir en 2003 dans
ce rapport du maître qui avait de toujours balisé le
champ du possible et du disciple de long cours qui n'en
était pas moins un savant professeur ? On se bornera ici
à quelques élémentaires et objectivables
questions ; d'autres seraient ici peut-être indiscrètes
et les questionneurs impénitents qui y chercheraient des
enjeux plus publics peuvent en induire beaucoup du texte
radicalement inouï que le maître donna aux éditeurs des
Mélanges offerts lors du départ en retraite du
disciple en décembre 2001 (Libre Prétexte, Nantes
Editions du Lestamp, disponible). A un premier
degré de repérage dans la conjoncture des sciences
sociales de ce moment on peut expliciter une première
série de questions : - A-t-on affaire avec cet essai à
cet étonnant retour des classes qui s'affirme
alors dans un petit milieu qui ne parvient pas à trouver
de boussoles neuves pour les nouvelles navigations
qu'impose le monde révolutionné par 30 ans de
mondialisation ?. N'est-ce pas le titre d'un
livre à La Dispute, - queue de comète des ex Editions
Sociales support de l'orthodoxie marxiste du PCF-, où
figura la dernière contribution éditée de JPM ? Dans ce
livre qui constitue, si son article est totalement le
sien, son ultime engagement public, figurent
essentiellement des (plus ou moins) marxistes, -
étonnant identifiant qui devient à la même époque un des
marqueurs intellectuels fondamentaux de M. Verret !- en
l'occurrence surtout des ex communistes, alors que dans
la fin de sa vie professionnelle JP Molinari s'était
souvent porté allié, et d'ailleurs contre ses propres
camarades de laboratoire, des héritiers de P. Bourdieu
ex rivaux en exclusivisme et intolérance intellectuelle
sinon en rigueur sociologique. - Au delà de la
proximité naturelle d'anciens combats, doit-on analyser
ce revival verbal dans une logique
institutionnalo-politique visant à constituer une force
de réseau au sein de la sociologie disciplinaire
désormais écartelée en clans de reproduction et de
pouvoir ? S'agirait-il, plus modestement de
la dernière de ces programmations exhaustives que M.
Verret distribuait sans fin au Lersco disparu et aux
étudiants pour parfaire dans une délirante exhaustivité
le monument d'une œuvre, la sienne, sa biographie
intellectuelle dont l'urgence narcissique reste entière
mais dont l'effort requis commence à le rebuter d'où la
délégation de poursuivre la biographie de sa classe
ouvrière, post mortem. Nul ne sait sinon
l'intéressé le pourquoi latent de cette demande. Ce que
nous a dit J P Molinari c'est qu'il avait effectivement
répondu à une commande explicite de Michel Verret,
en deux temps ou plutôt en deux mouvements asservis,
d'abord de relire Marx ( pour quelle réassurance
ou en fonction de quel doute ?) et de produire un bilan
actualisé de La classe qui d'une certaine façon
prolongerait et achèvera, - si l'on peut
dire -
L'Ouvrier français, la trilogie trop datée de
L'espace (1979), Le travail (1982) ouvriers
et de la culture ouvrière (1987) abstraction faite
des compilations d'articles abordant in fine et à
sa façon assez équivoque (entre fascination et
dénonciation) la mondialisation (Chevilles ouvrières,
l'Atelier). C'est dans des rééditions purement
reproductives du corps du livre à l'exception de
certaines préfaces (1999) que le regard du bas
sourd sous la fiction maintenue de la connivence avec
La classe la seule vraie, pour lui,
imaginaire mais adéquate à son concept, celle de
la théorie, trahie par d'incapables figurants, opposée à
la réalité d'une rejet dégouté des personnes réelles et
vivantes qui se trouvaient la composer. C'est, empêtré
dans ces fils assez emmêlés dont l'acteur n'est pas
l'auteur, un auteur fasciné à ses propres dires par les
marionnettes, que doit s’engager ce lourd travail
de collecte et qu'est rédigé l'essai
théorico-sociographique qui suit, au prix d'un effort
inouï et alors qu'il est hanté, - comment ne pas le dire
ici tant ce texte d'apparente tranquillité théorique, le
trahirait lui-même - par le désir de mourir. Quel
gage si absolument indispensable devait il donc donner
pour trouver une telle force à contre-vie et quelle
réception en a t il eu qui ne l'a pas retenu de passer à
l'acte ? Tout lecteur un peu instruit des ouvrages de
référence y lira non seulement, ce qui n'a en soi rien
d'étonnant sinon l'inertie étonnante, la stricte
tradition du Lersco des premiers âges et l'habituel
référencement dans les ouvrages qui ont été à divers
titres et à divers moments de proches ou d'alliés. C'est
la règle du
milieu. Ce qui devient plus incroyable, c'est
chez cet éminent professeur des Universités ayant
accompli une œuvre et désormais en respectable
statut de retraité, un texte ou fourmillent en
reproductions littérales les formulations verretiennes
des années 60, 70. J P Molinari était un véritable
universitaire savamment rompu à ce qui reste toujours
une aventure intellectuelle, frayer et glaner l'inédit
et l'imprévu dans le monde des livres, ce quasi
mimétisme n'est-il pas le massif symptôme d'un
tourment où la vraie vie et les identifications
idéologiques contrôlées sont organiquement intriqués. Le
résultat fut si littéralement formellement homologue aux
classiques
de facto datés, (et dans la mondialisation le temps
a pris le galop) de ses pairs, un peu, (alors qu'il
emprunte son titre littéral, et c'est pour nous un vrai
mystère, au plus farouche ennemi de son laboratoire),
mais surtout de son maître. Et pourtant, ce dernier, à
notre connaissance, n'en a jamais explicitement et
publiquement manifesté aucun signe de réception
particulier quoique, commanditaire il en ait été aussi
et très peu de temps avant la disparition de Jean-Paul
Molinari, le récipiendaire. Et pourtant qu'elle fidélité
au prisme théorique ou idéologique qui unifie
systématiquement les ouvrages sociologiques de Michel
Verret, à plusieurs lourds écart près ; le premier est
qu'il n'est pas du tout question de la
culture - un interdit ou plutôt un impossible -, le
dernier et le plus conceptuel, quasi philosophique ;
de la trilogie verretienne. S'il intègre un peu plus, ce
qui était resté plus discret chez le modèle, un
propos sur des syndicats et de la politique, c'est dans
des bornes si étroites et entendues qui ne mettent pas
en cause les anciens postulats séculaires d'un lien
organique entre classe ouvrière et seulement certaines
organisations comme labellisées. Et pourtant le
politique avait été la part personnelle sinon exclusive
de J P Molinari dans la division du travail du Lersco
quoique sa thèse ne la traite que par un biais finalisé
très induit par son directeur, l'adhésion ouvrière au
communisme. Mais ce qui reste peut-être d'actions
ouvrières identifiables comme telles, ce qui ne signifie
pas actions de classes. Pas de classes sans
rapport à l'Etat (nation) et sans le maintien d'une
centralité problématique dans l'ensemble sociétal
et désormais sans rapport au centre (politique) du
monde. La présence ouvrière effective, pour autant
qu'elle soit isolable, se situe éventuellement bien
ailleurs, et décidément plus dans des tissus populaires
et territorialisés, ou des complexes salariés, que dans
les organisations patentées de l'époque classique du
mouvement ouvrier. Là où il faut la chercher c'est entre
l'abstentionnisme actif, si l'on peut dire, - et cela
est bien vu - mais rien n'est dit par exemple e
mouvement ruralo-chasseur du CPNT, à dominante ouvrière
mais invisibilisée comme rurale. Quant au long
vote parfois relativement majoritaire pour le Front
national, aux asyndicalismes voire
antisydicalismes de toute configuration, et toute une
diversité des pratiques résistantes et ou révoltées qui
captent au sein de milieux complexes, la grande majorité
de 'la classe" réduite à la catégorie opérationnelle
mais toujours mêlée à d'autres catégories, il sont
radicalement mis hors propos, la réalité s'avérant en
l'occurrence inadéquate à son concept, selon une
très remarquable expression verretienne déjà évoquée. Ce
miroir tardif trop ou pas assez fidèle - mais à quoi ?-
n'aurait-il pas été finalement mal venu ? Dans le texte
de La Dispute ne conclut-il pas, se référant à MV dans
une ultime et ahurissante chute, et comme s'il
s'agissait de la découverte du siècle, que Les
ouvriers pensent, expression dont M. Verret se vante
d'être l'auteur. Dans ce texte ici édité, ce
n'est d'évidence pas de cette illumination ultime qu'il
s'agit, mais, pour reprendre un des vocables classiques
du premier Lersco, des seules "conditions matérielles
d'existence", approchées à vrai dire presque
exclusivement par le chiffre d'Etat et de bureau. La
formule par ailleurs assez opaque et par trop peu
interrogée du temps même du Lersco, ne vaut d'ailleurs
que sous réserve de ne pas trop s'interroger sur ce qui
en constitue, à nos yeux, avec le travail (et désormais
scindé par les politiques de la mondialisation),
l'emploi, sur l'absence du socle principal et
d'ailleurs irréductible aux "conditions matérielles",
des formes de vie, lignages, alliances, parentés,
communautés, familles, groupes domestiques, vicinalités,
territorialisations, réseaux. La classe est
sans famille. De Marx à Hector Malot ! On
s'abstiendra ici de nos hypothèses trop personnelles sur
cette absence. Mais en revanche et à l'actif de JPM, du
contretransfert Verretien (stigmatisant derrière la
post-intelligentsia parisienne la classe
qui pense mal, et serait devenue à leurs yeux,
raciste voire la trahison historique de la classe
fantôme), il n'y a pas ou peu de traces qu'il ne
faut de toute façon pas confondre avec un réel et normal
désarroi ! Il est vrai que JPM connaissait, lui
existentiellement beaucoup d'ouvriers réels, (même
si leur présence réelle est refoulée de ce texte
pourtant dans ce texte) et pouvait en parler
autrement que ce qu'on pouvait en apprendre dans les
livres, dans les propos conventionnels de partis
communistes et dans les œuvres culturelles de l'ex
socialisme réel dont l'ensemble constituait le
seul viatique de chercheur de Michel Verret.
Heureusement pour lui et pour nous tous, à
l'époque on ne faisait pas et à l'instigation de
mandarins jaloux, des pétitions de chasse aux sorcières
contre les sociologues décrétés "sans terrain" ou trop
pourvus d'idées à l'heure d'une professionnalisation,
- selon l'expression des principales têtes de clan de
l'actuelle discipline, - qui réduit la
connaissance sociale permise à la reproduction des
dogmatiques closes et à la fétichisation de la
méthodologie cette pseudo grammaire du vide.
Entre littéralité fidélité, voire prise de liberté entre
l'auteur, le commanditaire et la vulgate du Lersco de
1972, on laisse chacun se repérer pour nous borner à
quelques repères : Après l'exergue de l'inévitable
citation où l'on ne bizarrement lit pourtant que
déréliction pour une unité sociale dont la nomination
tout au long du texte postule pourtant sans fin le
présupposé du lien, le titre renvoie quasi
mécaniquement à des articles de M Verret : Où
en est la culture ouvrière aujourd'hui ?, paru dans
Sociologie du travail, 1989-1, comme à trois autres
titres utilisant le même trope d'une interrogation
de finalité en mouvement excluant toute problématisation
sur son transhistorique "objet"[3].
Il n'est jusqu'aux formules même de la conclusion qui ne
renvoient à des œuvres anciennes de MV, telle la forme
rhétorique largement factice de l'appel au
lecteur. Quand aux nombres de références au maître on en
abandonne le comptage au lecteur.
En deçà d'un fétichisme de la
CSP-PCS 6, le leurre de la classe en soi ?
Quant au fond qu'est-ce que le lecteur actuel peut y
trouver. Beaucoup. Il présente sur les données
accessibles les plus récentes alors, cet idéal d'une
somme sociographique et bibliographique déjà mise en en
œuvre de façon impressionnante et de surcroît en très
singulière stylisation (bien écrire est devenu un autre
interdit de notre époque sociologique et d'abord des
petits clans qui monopolisent l'édition patentée), dans
le triptyque de l'Ouvrier français. Tout cela n'est
encore possible au troisième millénaire que parce que la
distribution s'effectue, on l'a noté plus haut, dans
l'évidence que la classe en soi, définie par la
position dans les seuls rapports sociaux de
production, du Marx hégélianisant dont on aurait
oublié le pour soi, est supposé valider ;
ce qui n'apparaîtra à tout lecteur exigeant ni marxiste
ni même marxien. On peut exprimer ce parti pris de façon
finalement très simple et familière puisque
banalisée par l'école depuis un demi siècle. C'est celui
de la fiabilité théorique maintenue de l'agrégat d'Etat
et de manuels scolaires, - la bible des dites SES
(Sciences économiques et sociales)[4a],
pourrait-on dire, - et finalement peu modifié depuis
1954 quand fut enfin éclaircie la polarisation à son
compte/salarié) , et 1962 (quand la qualification
ouvrière est enfin définie) qu'est la catégorie dite
socioprofessionnelle qui tend à devenir, malgré
certaines commodités descriptives de certaines
pratiques, le pont-aux-ânes de la sociologie qui ne
pense plus ce qui pourrait devenir - si un sursaut ne se
décide pas vite alors que ce sont les vagues épuratrices
qui resurgissent sans fin-, une pure et simple
tautologie.
Il est utile ici de repérer particulièrement une double
fonction, étatique et sociétale d'une part, et
statistique d'autre part, dans l'usage routinisé de la
CSP (1954-1982), devenue (Pourquoi cette inversion des
positions de Profession et de catégorie ?) la PCS
, depuis 1982 année où les contremaîtres furent arrachés
à l'ensemble ouvrier en même temps qu'étaient abolie en
son sein la perception des manœuvres, -par euphémisation
?- et de l'ensemble des mineurs marins et pêcheurs comme
par anticipation d'une épuration européenne, celle là
bien réelle, à l'égard de secteurs entiers de l'économie
nationale.. Elle constitue un des plus spectaculaires
fétiches scolaires et médiatiques, momifié donnant toute
réponse avant d'avoir formulé la moindre question.
La réduire à la modestie serait de première urgence pour
former des sociologues restant affamés de connaître les
véritables processus (plutôt que structures)
opérants de la société actuelle. Que nous occulte telle,
pour aller au plus lourdement problématique au sein du
réel sinon l'historicité continue des sociétés dans la
mondialisation, le positionnement dans les
espaces-temps du monde (relativement) mondialisé, les
variations transversales aux classes des effets
de l'accumulation du capital (prolétarisation),
les mobilisations, privatives individuelles ou
collectives, séparées ou politiques, ancrées pour
l'essentiel dans des tissus populaires singularisés.[4b] La première fonction,
étatique et sociétale de cette nomenclature, évidemment
toujours précieuse, renvoie (renvoyait) aux
normalisations (contractuelles et étatiques) de la
société salariale (M. Aglietta, A Brender
Calmann-Lévy 1984) et à ce qui en subsiste après vingt
cinq ans de consensus politiques des grands partis
libéralisés pour la réduire. La seconde fonction,
statistique, (compter des grands nombres dans des
nomenclatures univoques pour les rendre appropriables
par la pensée et pour les grandes fonctions sociétales),
est à la fois plus réaliste et dépourvue de toute poésie
(les grandes ponctions fiscales ou autres et les
redistributions) et pourtant plus métaphysique,
permettant l'apparence de la fameuse
requête d'exactitude, -obsession du maître-
alias le nombre et ses chiffres, marqueur principal
commun aux postmarxistes et aux bourdivins, de la
science, au sein de ce qu'ils appellent sans rire
"la sociologie comme science".
Sous le vocable historiquement devenu enflure verbale
anachronique de classe ouvrière réduite à l'en
soi qui constituait la commande de MV, il ne
faut s'attendre à trouver rien d'autre que l'a priori
nominaliste de la CSP-PCS 6 parlée dans le langage plus
technique que savant d'un vague marxisme administratif,
très analogue à celui qui régnait si lourdement dans les
ainsi nommés pays de l'ex "socialisme réel". Cette
classe ouvrière réduite aux acquêts théoriques comme on
l'a déjà évoqué du marxisme stalinien plus ou moins
pérenne et à ceux de feu la social-démocratie du 20°
siècle, a cependant de quoi étonner un historien ou
simplement un citoyen lambda quelque peu réflexif mais
également un lecteur de Marx, cet inventeur impénitent
malgré sa tentation de l'immobilisation de la théorie
pour lui donner les allures d'une science
instituée. N Poulantzas, reprenant une analytique
devenue classique, qualifiait justement d'économisme
ce réductionnisme théorique ; c'est fort juste mais
nous semble-t-il insuffisant, en tout cas pour son usage
stalinien et post stalinien, comme dans la forme
abâtardie, scolaire et pourtant fanatique qu'en
diffusent les affiliés du bourdivinisme ;
quant à la social-démocratie elle justifiait son
réformisme et son recul devant la révolution telle que
profilée par les léninistes, puisqu'il suffisait
finalement de laisser faire le processus réel qui était
supposé, à l'époque des croyances progressistes, aller
dans le bon
sens (de l'histoire), celui de la socialisation
des moyens de production. Mais dans un cadre
totalitaire qu'il soit théorique et/ou étatique,
on ne peut éviter d'interroger les fonctions de cette
réduction de l'identité ouvrière au seul travail pensé
d'ailleurs de façon réductrice comme condition
matérielle de l'existence mais à partir d'indicateurs
désincarnés. Cet économisme fonde la légitimité de
l'objectivation, ce fétiche verbal de la sociologie
ossifiée dont la principale fonction est de donner à
celui qui parle les autres hommes à leur place, la
possibilité de les considérer réellement comme des
choses ; la formule, espérons le, purement
posturale de Durkheim se métamorphosant en jugement de
réalité et en légitimité de tous les terrorismes
théoriques et politiques. Procès sans sujet
écrivit à propos de l'histoire humaine Louis Althusser,
le maître du maître. De fait nul n'a mieux que ce
philosophe conséquent, exprimé, dans l'innocence, il est
vrai, de sa propre aliénation mentale, la vérité latente
des présupposés d'une des errances principales de
la sociologie relais en l'occurrence du marxisme
stalinisé. L'économisme intégré à un pouvoir ou
simplement à une pensée totalitaire est un des modes
pseudo scientifiques principaux de dénier l'existence
des sujets ce tabou désormais de la connaissance
sociologique, qu'ils soient individus personnalisés ou
sujets de l'histoire.
Dans les cadres de l'économisme et/ou d'ailleurs du
sociologisme qui lui doit beaucoup, il n'y a strictement
rien d'inattendu dans l'exposé dit scientifique,
-et un grand nombre des thèses actuelles n'ont de ce
point de vue désormais de thèses que le nom- tout est
déjà donné dans la nomenclature éternisée et dans la
clôture du champ. La science véritable
n'est-elle pas, a contrario, une frontière mobile
et inquiète à jamais questionnant, en l'occurrence tout
ce qui est désormais à peu près éradiqué des
institutions disciplinaires de la sociologie d'Etat.
L'heure de la classe pour soi ne saurait jamais
sonner pour les pensées de la reproduction,
rebelles à toute singularité spontanée du mouvement
social échappant à l'avant-garde organisée
porteuse de la théorie. Qu'importe que celle-ci
(le marxisme d'Etat) ait sombré depuis longtemps avec
son Etat fantoche et meurtrier, on trouvera encore
aujourd'hui des prophètes se pensant comme vigies dans
les millénaires, ou comme temples de la vraie gnose, qui
continuent de penser écrire et agir comme s'ils en
étaient les sanctuaires quasi vivants.
Le travail de JPM, pour ce qui le concerne semble
transmettre, pour qui veut en faire une lecture
symptomale, plus d'inquiétude que de certitude;
probe ouvrier de la sociologie ouvrière
- et nous disons cela sans ironie- du Lersco, d'avant
donc le Lestamp, il ne peut être réduit au propos
strictement obligé qu'il était supposé tenir dans la
gageure impossible d'exprimer à la fois la déréliction
historique de la classe ouvrière et sa pérennité
conceptuelle, projet délirant et réalisation hétéronome
qui plus est sans la gratification finale ; on a vu dans
quelle contradiction l'avait ligoté la commande de M.
Verret et dans cette nécessité insurmontable il fait ce
qu'il peut faire de mieux, son travail de lecteur
insatiable, d'ordonnateur, de synthétiseur pédagogique
et de référencement en un mot son travail de professeur,
mais pas de chercheur, (et on ne reviendra pas sur ce
qui rendait cela impossible) ; mais ce travail là il le
fait parfaitement, et on n'ira pas jusqu'à dire que
c'est devenue dans la profession une rareté. Il entre
souverainement dans l'ouvrage par le mot
Ouvrier, dont il propose rapidement la fameuse
définition distinctive (?) - étonnante précision, de
quoi que fallait-il donc se distinguer ?- qui constitue
le noyau dur, quasiment la pierre noire de
l'objectivisme verretien, ce dont à ses yeux et dans
doute son œuvre tout découle, le bas comme la classe, la
culture, la conscience, jamais nommée puisque
déductible, et en tout cas certainement pas, la personne
comme forme individuelle humanisée d'existence. Cette
définition distinctive trouve jusqu'à nos jours les
données chiffrées plus ou moins cycliquement - L'Europe
impose son nivellement productiviste de la connaissance-
abondées et actualisées par les administrations du
comptage d'Etat et utilisées par l'école les media et
les quasi sciences sociales, comme catégories
transcendantales univoques. A peu près tout ce qui se
distribue dans ces taxinomies (?) se retrouve dans
ce texte, ainsi que ce qui peut s'indexer
cavalièrement comme certaines données politiques, mais
rien d'autre. Chercher ailleurs, en l'occurrence
hors de l'Etat, d’autres pratiques de la vie, n'était
pas au programme, faute de temps ou par ce que la
définition distinctive ne permettait pas d'y
collecter des données homogénéisables.
Cet essai entérine donc apparemment sans mégoter,
ce qui, de ces ouvriers dont l'agrégat est dit "classe
ouvrière", peut-être pensé quand même dans ce vocable
organique à vocation totalisante et qui garde de ce fait
une fécondité virtuelle, même s'il fonctionne ici, sans
cultures et sans milieux concrets donc complexes,
économiquement, politiquement en un mot socialement
impurs, de vie... Etait-ce la stricte commande de
Verret qui ne voulait pérenniser que l'univoque
transparence vide économiste, de la classe en soi,
tout le reste irréductible à la théorie, ne devait pas
encombrer le propos sinon pour dénoncer, ce qui est très
peu fait. Est-ce simplement un état intermédiaire ? Lors
qu'il nous distribua son papier rien d'indiqua dans ses
paroles, pas plus que dans con texte qu'il ne le
considérait pas comme achevé sous éventuelles réserves
de corrections mineures. Ce qui nous est donné et ce
nous diffusons se présente à l'encontre de son titre
hors sujet comme une morphologie sociale, " chère
à MV admirateur de Maurice Halbwachs, - le plus
"matérialiste" des durkheimiens -, arrimée à un
économisme tempéré cependant par l'idée plus
historique de la déréliction d'une histoire
fourvoyée échappant à ses penseurs patentés, qui
dans la mer tempétueuse de la mondialisation se
chercheraient quelque navire transhistorique dans la
nostalgie de l'idée d'un port sinon d'une destination
alors que son concept seul n'indique plus comme par
surcroît avec le premier prolétariat et la mythographie
du Manifeste communiste, une mission. Le mot plus
modeste, mais ce n'est pas une critique, de
"redéploiement" avancé dans l'article confié
parallèlement à La Dispute (mais quand et par qui ?)
indexé (malgré lui ?) à la fantasmagorie d'un (éternel)
retour des (mêmes) classes, ne suffit pas
pour trancher sur le fond de sa pensée en termes plus
prospectifs. En tout cas on dispose avec cet essai si
densément chiffré, d'un travail systématique de collecte
critique raisonnée et synthétisée selon ces prémisses et
d'un savant instrument de transmission de connaissances
qui affronte, mais sans vraiment le briser, ce qui est
devenu l'interdit des totalisations concrètes,
problématique anthropologique, ethnographique et
historique. L'utopie théorique nécessaire mais toujours
à réinterroger d'une totalisation possible de
l'expérience sociale humaine, constitua pour une partie
de ceux qui furent mêlés à l'aventure initiale, dont
nous sommes, le meilleur de l'ambition trop vite
dite
sociologique du Lersco ; sous réserve cependant
de ne pas oublier que cette vision concrète et ouverte
de la connaissance des sociétés était dès l'origine,
écartelée entre un sociologisme qui détruisait
l'ambition gnoséologique radicale de Marx, et un
marxisme qui idéologisait plus ou moins radicalement les
résultats anticipés.
A supposer que ce vocable ait encore un sens en
dehors de mobilisations partielles et situées[5], la classe ouvrière nous a
semblé dans ce remake très professionnel, doublement
absente : absente et méta-absente ; pourtant
nous pensons que le mode de pensée en acte refusant la
chirurgie mortifère des champs homogènes, et les
disciplines découpées en tiroirs, et qui tentent
d'indexer pour une heuristique ouverte sous réserve de
réfutation, toutes les pratiques les unes aux autres
sans préjuger de causalités a priori, restait et
reste nécessaire et fécond, après la disparition, en
tout cas dans la plupart des sociétés du monde, des
grandes entités purement ouvrières, nationales ou
internationales hypostasiées à partir d'une vision
chirurgicale des rapports de production
opérationnalisés par le lien entre des chiffres et
une abstraction.. Pour rester dans le cadre français
d'après le tournant de 1984, on comprend le refuge des
pensées bureaucratiquement classistes dans la
classe en soi de la statistique économique. Comment
en effet intégrer dans un néo marxisme de la chaire que
les deux votes les plus ouvriers de la politique,
sont le CPNT des ruraux et le Front National des
banlieues et de la France de la grande industrie du 20°
siècle, des périphérisés en quelque sorte, à
l'instar de la structure mondiale, et le silence
embarrassé des sociologues en rajoute une lourde couche
dans le confinement de périphéries ! Comment
inscrire l'attachement culturel et politique des mondes
ouvriers les moins déstructurés (la majorité) aux
fondamentaux anthropologiques des cultures populaires et
comment le rendre compatible avec l'effort privatif pour
la promotion scolaire substitué à une culture usinière
qui fut la matrice à la fois réelle et imaginaire d'une
unité ouvrière perdue, pour autant qu'elle ait jamais
majoritairement existé ? Comment décrire l'impur mélange
des classes, qui s'évaporent en simples classements, et
des cultures dans le couple "ouvrier" modal, c'est à
dire socialement hétérogène, homme ouvrier, conjointe
employée, institutrice, agricultrice etc. et encore
nombreuse dans le Nord-Est prolétarien, "au foyer" ? Comment
rendre compte des solidarités sociales et culturelles à
géométries variables d'une diversité ouvrière liée à la
géographie anthropologique et historique des
écosystèmes sociaux de reproduction (J Réault Nantes
Lersco, 1989), de la polarisation assez radicale des villes et
des campagnes toujours agissante quoique complexifiée
par la rurbanisation, comment abolir l'écartèlement des
ex cultures ouvrières entre un néo collectivisme assistanciel et un individualisme moderne cherchant dans
l'école une promotion privée ? Comment oser, contre
l'injonction néo-intellectuelle de l'identité française
négative, nommer l'attachement ouvrier, non à un
mondialisme abstrait ou à un européisme que les
postmarxistes prétendent héritiers de
l'internationalisme, mais à une souveraineté nationale
dont pourtant Emmanuel Todd a si brillamment montré dans
sa conférence de 1994 à la Fondation Saint-Simon (
Aux origines du malaise politique français) qu'elle
était organiquement solidaire de ce qui pouvait
éventuellement se pérenniser et resurgir (lors
d'évènements historiques singuliers non déductibles et
non dans le ciel des éternités marxistes), comme plus ou
moins fugace et partielle conscience de classe.
Et la crise immense qui vient de surgir (2007-8) comme
étant à la fois celle de la mondialisation et de la
dé mondialisation pourrait encore de ce point de vue
réserver quelques surprises.
Dans ses limites qui sont celles de l'économisme
mais aussi de son meilleur corollaire le goût de la
précision statistique, par sa probité descriptive y
compris lorsqu'elle gène la théorie (l'ouvrier du
tertiaire
?), par certaines inquiétudes qui osent s'y manifester
marginalement et par le souci permanent d'introduire des
successions datées sinon strictement de l'histoire,
parce que donc irréductible au vide idéologique du
champ, gardant, ne serait-ce que dans son
nominalisme, la nostalgie d'une totalité concrète
intelligible, ce texte pourra faire référence
sociographique et sous réserve de contextes plus larges,
historique. Son édition sur ce site du Lestamp
Association est à lire comme un hommage à un auteur et
une personne, que son institution universitaire,
département et UFR de sociologie de Nantes, s'avéra
incapable de lui rendre, trop atteinte qu'elle était
déjà, il y a déjà cinq ans, par le mal autophagique et
épurateur dont elle ne finit pas de mourir et qui
l'empêche à jamais se donner le miroir de son
inexistence dans la fête (la célébration en est une)
impossible. Le propos est hélas généralisable à beaucoup
d'autres sites de la post-université. Comme l'a
évidemment constaté le lecteur qui nous aura suivi
jusque là c'est à propos d'une pensée inquiète donc
vivante, qui méritait et mérite toutes les joutes de la
disputatio intellectuelle dont JPM fut si friand
et parfois dans une dureté de parti et d'époque durant
sa vie, que nous avons esquissé cette exégèse sans
complaisance qu'appelait le contexte d'une école
intellectuelle survivante dont l'histoire reste à
écrire. Et c'est dans cet esprit que ce qui n'a été au
début qu'une brève médiation (y compris sur ce site) est
devenu d'une certaine façon, comme son objet-sujet même,
un autre essai [6].
Il fut un membre actif et parmi les plus éminents des
collectifs de chercheurs, le Lersco, le Lestamp EA
Université de Nantes, dont nous procédons, comme
toujours dans les identifications vivantes, par
héritages et par ruptures. Ceux qui se prétendent encore
gardiens d'une tradition théorique plus féconde que ses
pétrifications dogmatiques, en l'occurrence la pensée de
Marx, - et parmi eux le maître d'ouvrage même de l'essai
de Jean-Paul Molinari l'inspirateur adulé de ses
postulats-, n'ont pas cru devoir manifester leur
réception de leur travail littéralement sous-traité, ni
encore moins le publier. Le Lestamp association,
laboratoire associatif qui n'a d'autre ligne
théorique que son goût de la liberté et de la profusion
des idées et sa quête des unités vivantes contre le côté
mortifère du construit sociologiste, se devait de
mettre ce texte comme réprouvé par son inspirateur, à la
disposition butineuse et critique de tous ceux qui
restent en faim insatiable de connaître, et même si
c'est (peut-être ?) dans des catégories antérieures à
leur gestation, les sociétés de la mondialisation.[7]
Jacky REAULT
Lestamp-Association Juin 2005. Revu et très largement
augmenté le 11 novembre 2008 Lestamp-Ass, Habiter-PIPS.
_________________________________________
Notes de Liminaire
(les exposés théoriques concernant le devenir
contemporain et les limites d'une heuristique de classe
sont pour l'essentiel empruntés à et regroupés dans J
Réault, Communication aux Journées d'Habiter-Pips. Axe
III.)
[1a]
C'est de loin la plus importante et la plus nourrie des
trois œuvres posthumes qui sont désormais avec celle-ci
accessibles, avec l'article Retour à Mauss, parue in Y
Guichard-Claudic, Ph Lacombe, C. Papinot, De Bretagne
et d'ailleurs. Université de Brest 2004, (Mélanges
offerts à Anne Guillou), et Ouvriers classe ouvrière :
entre déclin et redéploiement, sa contribution à P.
Bouffartigue. Le retour des classes sociales,
inégalités, dominations, conflits, La Dispute 2004.
Signe de liens et de reconnaissance fort les auteurs et
éditeur ont dédié leur livre à JPM. Ce qui est un
élément de
réponse à une de nos questions.
[1b]D'autres
couples antinomiques et interrogatifs peuvent peut-être
plus dialectiquement l'exprimer : - Cet essai
constitue-t-il comme un retour au sources ou un retour
en arrière ? Un reflux dans l'imaginaire ou une
résurgence du réel ? L'avenir d'une illusion ou un
repentir de l'histoire qui vit s'effacer dans les
sociétés centrales les classes sociales
issues des deux premières révolutions industrielles et
qui étaient encore plus ou moins constituées
politiquement à l'orée de la mondialisation (1974-1984)
? Ces formulations ne sont pour nous exclusives ni dans
leur successions ni même au sein de leur polarisation.
Pourquoi faudrait-il répondre dans l'univocité tant à la
complexité d'une pensée qu'à celle du réel ? Pour ce
faire point n'est besoin de s'inscrire dans un
métalangage théorique radicalisé par la sauvage
fétichisation d'une "rupture", - sommet de la
schizéoïdie althusérienne-, notre epistémé, autour des
concepts de milieux, commun, populaire, etc, se
résume autour de la formule fédérative de lieux
communs des sciences sociales, une "sociologie"
véritable a besoin de toutes les sciences sociales donc
d'un langage transversal qui participe, certes,
sous réserve d'une exigence de rigueur particulière, des
mots de la tribu, ( Mallarmé). Il y a dans cette
démarche une interférence avec d'autres réflexivités
critiques des sciences sociales dont celle de
Michel Maffesoli autour de la connaissance ordinaire
(Méridiens 1985) qui reconnait une dimension de
connaissance dans toute expérience sociale, sous réserve
peut-être, d'ajouter, pour ce qui nous concerne que
c'est à chaque fois à éprouver en termes de forme et de
degré de connaissance.
[1c]Les
contemporains de la genèse des ouvriers modernes
dans l'Angleterre du dernier tiers du 18° siècle les
appréhendèrent comme une unité historique nouvelle à
l'interférence de trois déterminations théoriquement et
réellement différentes et dont la confusion est jusqu'à
nos jours source de confusion jusque dans la sociologie
la plus contemporaine, - 1°) la prolétarisation
abusivement absolutisée en prolétariat (formule
savante et/ou assistancielle à l'origine, puis
idéologique), mais dont le succès s'ancra dans les
caractères particuliers de l'accumulation primitive
anglaise qui avait effectivement engendrée, avant
l'industrialisation, un prolétariat. La
prolétarisation en revanche reste un concept non
idéologique si on en cherche les indicateurs de formes
et de degrés, mais ce qu'il dénote et pondère est
transversal à toutes les sociétés agies par
l'accumulation du capital et non à un
sous-ensemble fut-il ouvrier. -2°) le
travail intégré aux machineries de la naissante
grande industrie de la première révolution
industrielle, définissant des producteurs
(parmi d'autres, artisans, paysans, composantes à un
autre niveau de largement dé dans la société)
inséparablement de valeurs d'usages et de survaleur - 3°
la stricte situation hiérarchique et statutaire
d'exécutants pour l'immense majorité, ce qui n'exclue
pas de grandes variations dans l'autonomie pratique. La
seule identification indigène et la plus auto
revendiquée (ouvriers, working classes, Arbeiter,)
fait référence à la seconde détermination, inégalement
solidaire de la troisième et c'est dans la
fabrique (usine, factory...) matrice de nouveaux
collectifs justement soulignée par ce qu'il y a de
sociologie transférable dans le
Manifeste communiste, surgit l'identification
nominale dans un mot qui en français reste, on l'oublie
trop, une perception sublimée et non dévalorisée de leur
activité Œuvre, ouvrier, et à un niveau de conscience de
soi interactive avec la conscience sociale générale,
classe ouvrière, furent, au cours des développements des
révolutions industrielles dans l'espace du monde,
universellement le principal principe d'identification
collective au point que dans la plupart des sociétés
centrales le mot de travailleur fonctionna comme quasi
synonyme, alors que tant dans la réalité que dans la
conscience de soi la prolétarisation, d'ailleurs
lentement surmontée jusqu'à la veille de la
mondialisation, ne fut jamais un critère principal et il
ne pouvait évidemment pas être un critère exclusive.
Quant au terme de prolétariat il était devenu le
marqueur principal de l'idéologie marxiste, et fut
privilégié comme principe massifiant de perception
que se donnèrent les partis et les états communistes.
[1d]
Cet
antipeuplisme est d'abord l'expression et
l'injonction du haut des scènes médiatiques et
des oligarchies monopolisatrices des centres,
bobos qui titrait le Monde des 24 et 25 juin "font
passer les villes à gauche", - Gauche ? Tendance
mondialisation-. Il trouve son complément apparemment
paradoxal dans le verbalisme gauchiste universitaire de dénonciation du peuple et
du
populaire, méprisés réduits à l'abjecte
domination
sans appel et sans espérance de la
vulgate bourdivine dont le succès, jusque sur les ondes
de BFM (Busyness FM) tient au mélange de simplisme
théorique, une pensée binaire non contradictoire à
connotation éthologique, et d'une langue confuse et ampoulée qui impressionne
naturellement l'inculture. . Et ce
n'est pas le seul terrain où les deux anciens rivaux (
les marxistes orthodoxes irréductible ex communistes et
le clan bourdivin) se
sont, dans cette nouvelle période, profondément
rencontrés- le bas et la misère
mêmes appas, - jusqu'à ce que leurs héritiers mêlés
forment le l'appareil de pouvoir le plus cynique et cruel de la lutte
pour le pouvoir les places et l'argent dans la
sociologie instituée. Leur dénonciation du dit populisme
reste cependant embarrassée voire confuse, comme celle
de l'Alain Pessin du mythe du peuple, tentant
avec Bruno Péquignot, lors du colloque Les peuples de
l'art (Octobre 2002 Nantes, Lestamp) d'imposer un
brulot à prétention définitivement abolitionniste
en propos liminaire normatif.
En revanche il n'y a aucun état d'âme, sur des scènes légitimes et de la bienpensance
dénonciatrice du populisme, chez
Pierre Rosanvallon,
l'idéologue
principal - le plus haineux en tout cas - de
ce mouvement d'abolition scientifique des peuples..
La cohérence est radicale de celui qui fut de surcroit
un des inspirateurs de la CFDT rompant avec le mouvement
ouvrier du premier recentrage de
1978 jusqu'à l'effondrement de 2003 et qui
signa dans les lieux de Mémoire de
Pierre Nora l'article qui prétendait désymboliser
la souveraineté du peuple obsession de toute son oeuvre.
Mais c'est
avec
La nouvelle
question sociale. (Seuil 1995) que la clé de
cette pensée se livre avec une théorie d'une raison sociale
réductible à la
supposée transparence darwinienne des gènes
prétendant annexer la théorie de la justice de Rawls et
prôner cette inversion de l'égalité républicaine en
équité alias inégalité, fondatrice d'un nouvel ordre social
totalitaire, comme l'avait lumineusement montré Luc Boltanski dans le célèbre article misère de la
philosophie sociale (Le Monde 7 fév. 1995)
L'antipeuplisme
théorique a dans les sciences sociales également une dimension de guerre
civile contre toute sociologie qui la récuse, les héritiers du Lersco dans le
Lestamp et d'abord la plus illustre, l'auteure de deux
des références les plus achevées d'une sociologie et
d'une anthropologie ouvrières, La coopération
ouvrière à l'usine des Batignolles (Anthropos 1984),
Le décor ouvrier (L'Harmattan 1996), l'éprouvèrent
pratiquement sur eux-mêmes et sur leurs entreprises de
recherche avec une violence qui alla croissante entre la
mise au mur publique à Nantes au nom du maître, en
janvier 2003, la privation de tout moyen de recherche et
de direction de thèse, et le détournement vers une
récupération Grenobloise de tout un pan d'œuvres au
profit d'une comparse en 2004.
[2]
Classes et problématiques de classes :
Marx est le théoricien et plus modestement l'annaliste,
historien du présent, des luttes de classes pas
des classes dont toute sociologie
s'inscrit dans un fixisme bureaucratique, latent dans
les classes du Lersco et manifeste dans sa
dégénérescence en reproduction et habitus
dans la vulgate bourdivine dont la responsabilité est
radicale dans le déclin intellectuel de la sociologie
instituée. Si l'on veut se donner une approche à la fois
extrêmement élaborée, profonde et prudente de la
fécondité relative d'une problématique de classes
et non de classes entités nominalistes, il faut
lire et relire, des historiens d'avant une stérilisante
sociologisation mais, pour faire vite et fort et sans
trop se soucier de la forte coloration structuraliste
d'un discours partiellement daté, l'un des plus savants
interprètes contemporains de Marx, pour qui la
connaissance des sociétés ne saurait se réduire à une
conception disciplinaire bornée de la sociologie, Nikos
Poulantzas (Pouvoir politique et classes sociales
Maspero 1975). Une détermination de classe se
manifeste par l'effet global des structures d'une
formation sociale, (complexe singulier et historique
de modes de production, d'institutions de langue d'ordre
sociétal, etc.) dans le domaine des rapports sociaux.
Sachant que cet effet se manifeste (ou pas) spatialement
et historiquement dans des actions (virtuellement
ou manifestement, politiques) déclarées de quasi
groupes dont le degré d'existence réelle, ne s'adjuge
que dans des pratiques réelles manifestant l'effet
pertinent de la position dans les rapports de
production, dans le domaine politique, comme
forces sociales, parmi d'autres forces sociales.
Cet effet global manifesté en effet pertinent ne
s'adjuge pas a priori dans les agrégats
économistes d'une classe en soi, pur artefact de
statisticien se disant sociologue, mais dans des
actions déclarées et des déterminations éventuelles
sur l'ensemble des pratiques (hypothèse de
totalisation).
Le
tournant de la mondialisation et la fin du cycle ouvrier
et socialiste qu'entérina l'effondrement de l'URSS avec
un retard dû à l'inertie des rapports sociétés-Etats, ne
signifient pas que de tels effets tendanciellement
tous azimuts et les actions déclarées de forces
sociales soient devenus inexistants. Il est
notamment indispensable d'éprouver heuristiquement
une problématique de classe à l'échelle de la
mondialisation (Guy Bois, Une nouvelle servitude.
Essai sur la mondialisation F-X de Guibert 2003),
c'est à dire pensant l'interférence contradictoire du
processus mondialisateur et des sociétés réelles
modalement nationales. Les configurations-actions de
classes continuent de s'adjuger d'abord, ce qu'avait
d'ailleurs fortement affirmé le Marx du Manifeste, au
sein des Etats-nations affrontant les processus et les
politiques, internationales en 1848, mondialistes en
2008. C'est cette approche qu'a esquissée, par exemple
Denis Duclos avec le repérage d'une l'hyperbourgeoisie
mondiale (Monde diplomatique Août 1998), à base
évidemment principalement centrale (américaine)
reléguant les bourgeoisies nationales dans la même
subordination que les mondes populaires (plèbe
travailleuse et ensembles de communalités culturelles et
politiques transclasses) et les peuples (populi).
De la même façon on ne peut penser désormais en termes
de sciences sociales (expression plus fiable que
l'étriquée sociologie) sans intégrer le
développement au sein des sociétés nationales mais en
plus ou moins grande fusion mondialisée entre elles) de
classes relais de l'hyperbourgeoisie mondiale
: les bourgeoisies intellectuelles médiatiques et
institutionnelles des grandes capitales travesties dans
une bien-pensance de gauche, les bobos de
David Brooks. Sous réserve d'en étudier les attributs
plus larges que le repérage purement culturel de D.B.,
liés aux conjonctures et situations nationales, ces
nouveaux complexes de classes constituent un objet
d'étude indispensable, adossées en France non seulement
aux media et à la monopolisation de toutes les scènes
sociétales, mais à l'Etat culturel, avec une plus
ou moins grande hégémonie sur une plus vaste (et
conceptuellement plus floue) classe culturelle, telle
que l'a définie Emmanuel Todd dans l'Illusion
économique. Dans l'analyse de Poulantzas les
classes qui ne sont que des ensembles dynamiques
entre virtuel et réel et à géométrie variable, ne sont
qu'une des manifestations historiques de l'ensemble
logique plus large de forces sociales trouvant
hors l'économie, dans la religion, les cultures
territoriales, etc. d'autres bases à leur mobilisations
sociétales et ou politiques. Loin de nous l'idée que la
fécondité qu'une telle problématique de classe,
dans un sens à la fois rigoureux et souple, soit
totalement épuisée, sous réserve de toujours la situer dans une
conjoncture historique et spatiale (les
économies-mondes de Fernand Braudel, l'actuelle et
singulière mondialisation), singularisée.
Mais cette posture intellectuelle ne saurait ressusciter
les formes abolies. Les ouvriers, pour autant que l'on
puisse les appréhender unitairement, s'inscrivent
désormais au sein du travail de l'emploi et surtout des
formes de vie modalement hétérogènes, dans de vastes
ensembles transclasses que la qualification de
populaires nous paraît le mieux approcher, sous
réserve d'inventaires sans fin (c'est cela une science
sociale : à jamais inachevée). Supplémentairement à
cette approche théorique abstraite, un indice politique
fort de la pertinence d'une telle conceptualisation nous
en semble donné par la disqualification du populaire,
des peuples et évidemment de leur constitution
politique comme nations souveraines, de la part des
classes mondialisées et de leurs relais (post ?)
nationaux. Cette disqualification est active et
manifeste depuis le tournant de 1984 avec le
Vive la crise ! des autoproclamées élites ex de
gauche
voire ex communistes ou gauchistes, version
soixante-huitarde. Elle vaut pour les peuples et
cultures populaires. Elle vaut pour ceux qui, dans les
sciences sociales s'inscrivent dans une problématique
qui refuse de disqualifier à la fois les concepts et la
réalité charnelle vivante des personnes dont les
attributs participent des trois acceptions du populaire,
la plèbe travailleuse (l'essentiel du salariat), les
symbolisations et valorisations relativement communes
transversales à de multiples ensembles sociaux, les
peuples nations à vocation souveraine dans
l'anthropologie qui s'origine dans le printemps de 1789.
(Extrait de J Réault, communication aux journées
d'Habiter-Pips Axe III Amiens 5 décembre 2008)
[3] Où va la
classe ouvrière française ? , Où va le mouvement ouvrier
français ?, Où va la culture ouvrière française ? La
façon de titrer est verretienne, à ceci près qu'une
salubre modestie, peut-être lui fait abandonner la
prétention prophétique attribut divinatoire du, seul,
maître. Mais de ce fait il se coule, et tout aussi
littéralement dans une référence, très officielle
(éditée en 1994 par la Documentation française, après
l'effondrement socialiste de 1993, mais commandé en un
temps où la présence socialiste dans l'Etat croyait
encore utile de se justifier par la conscience
philosophique d'autrefois) sous les plumes
conjuguées J-N Rétière et O. Schwartz,
se disant avec chacun leur modalité de distance,
hérétiques mais restant fascinés par le fondamentalisme
de M. Verret. L'anachronisme de l'expression était
déjà radical et l'année même de l'édition, E Todd
l'avait magistralement montré dans son essai sur le
malaise politique français (Fondation Saint-Simon);
c'était désormais ce nouvel ensemble perinent "les
classes populaires" qui constituait la forme de la
contradiction sociétale principale face aux dites
"élites". Peut-être la classe ouvrière réduite au
minimum du mot, trouve t elle là dans cette illusoire
survie insufflée par des intellectuels d'Etat, son
ultime mention ?
[4a]
L'invention de cette
formation finalisée sur l'enseignement secondaire et
très scolaire qui par une dérive de l'institution devint
une vivier de recrutement d'universitaires devrait être
interrogée comme une des composantes de la crise des
sciences sociales puisqu'elle donne un statut d'éminence
scientifique sanctionné à des enseignants encore
supposés chercheurs qui se réclament à la fois de
l'histoire, de l'économie, de la sociologie, alors
qu'ils n'ont dans aucune de ces matières une formation
fondamentale achevée dans le sens et les exigences où on
l'entend au sein de chacune de ces disciplines.
[4b] Allons plus directement à
notre cible ici :
l'immobilisation mentale de ceux qui prétendent encore
vif ce qui est mort,
et les classes sociales d'hier transférables dans les
sociétés de la mondialisation ne signifient pas
forcément l'obsolescence définitive d'une heuristique
de classe. Nous en traitons largement dans la
communication pour la Journée
Interroger les questionneurs. Qu'elle réflexivité
ouverte et quels projets induits des chercheurs
d'Habiter-Pips, Axe III) sur leur itinéraire
intellectuel. Amiens 5 décembre 2008. J
Réault, Entre
l'heuristique
nouvelle de classes de la mondialisation et la théorie
d'un cycle historique de retour des peuples, une
sociologie modeste des formes mondialisées de la
prolétarisation.
[5]
Ainsi les ouvriers nazairiens (de l'aire
d'emploi de Saint-Nazaire) et certaines de
leurs actions pourraient passer, comme "de classe
ouvrière". Il n'y a pas pour contredire cela encore d’anatopisme
(Michel Tournier, Vus de dos. Gallimard.):
Saint-Nazaire, le jour en tout cas, reste une des rares
villes authentiques, c'est à dire microcosme relatif de
toute la société, avec Saint-Etienne et Marseille,, tant
que les peuples ouvriers se retrouveront dans ses
chantiers et qu'elle ne sera pas ridiculisée par le "sur mer" dont veut
l'affubler, pour singer du Nantes bobo de J Blaise et J
Marc Ayrault, la réduction spectaculaire marchande
à l'image, son maire post-chevènementiste. Post ?
en tout cas on ose l'espérer pour l'honneur de
Chevènement. Quant à l'anachronisme, la mythique
matrice, la fourme comme on dit en Auvergne, des
paquebots des petits vieux mondialisés mais aussi des
tankers d'un demi kilomètre, si braudélienne dans sa civilisation
matérielle méprisant Le temps du monde (A
Colin), n’a t elle pas la force titanesque de son
propre temps ? Peut-être même existent aussi (mais dans
quelles modalités spécifiques) comme une "classe
ouvrière" coréenne, brésilienne en tout cas de Sao Paulo
?) ? Quant à "nos"
Ouvriers de l'Ouest de 1984, ils étaient au bord du
basculement mondialisateur et déjà on ne pouvait les
décrire que d'un côté ou de l'autre du versant ; ceux
que leur conscience mobilisée tirait encore vers l'être,
c'est à dire l'éternité, glissaient tout aussi
réellement , et en toute -tragique- conscience,
(contrairement à toute définition distinctive
univoque), vers le non être, dont toute
admirateur du Poème de Parménide, sait aussi, et pour la
consolation de toutes les nostalgies, qu'il est et
qu'il n'est pas, et que la connaissance ( y compris
philosophique), loin de se définir exclusivement par la
rupture et lé dénégation, puise dans le mythe et
dans la poésie
[6]
Essai, Nous revendiquons comme marqueur de
l'exigence idéelle au sein de la sociologie en grand
risque oligophrénique, ce qui est devenu une insulte des
lyncheurs patentés de la discipline.
[7]
Colloque international des 3, 4,5, décembre 2004,
évènement fondateur public du Lestamp-Association, libre
société savante associative que conquirent avec leurs
seules forces et revenus privés les chercheurs refusant
de briser leur coopération intellectuelle toujours
féconde lors de la liquidation autoritaire de l'ex
laboratoire d'Université. Edité en cdrom par J Deniot et
J Réault, The societies of globalisation. Nantes
Lestamp 2007 et disponible sur le site
sociologie-cultures.com
Où en-est la classe ouvrière ?
Par Jean-Paul MOLINARI
Professeur de Sociologie
« On ne voit pas que le mouvement
d'époque puisse inverser les tendances
la déstructuration, à la désolidarisation
à la désorganisation, qui dès à présent
mettent la classe au point critique.
Michel Verret,
« Où va la classe ouvrière ? »,
1992.2
Toujours moins d'ouvriers « désouvriérisation »,
moins d'ouvriers dans le secteur secondaire de
l'industrie mais toujours plus dans le secteur
tertiaire, « tertiairisation » : au seul vu du nombre la
classe ouvrière offre le prime constat d'une déclinaison
, amorcée il y a trente ans, de son poids démographique
dans la société française, tout autant que celui d'une
restructuration sectorielle concomitante. Ce que les
premiers nombres indiquent recouvre un complexe de
transformations affectant les structures et les
individus de la classe. En 2003 la classe ouvrière n'est
plus ce qu'elle était à l'apogée de son nombre (1975 )
comme de sa puissance sociale, de même qu'elle n'est
plus ce qu'elle n'a jamais été3, dans les
temps où l'illusion de son essence valait science de sa
réalité et foi en son avenir. Reste qu'il existe
toujours des millions d'ouvriers en France (autour de
sept ) et que l'ensemble social qu'ils forment pose en
termes renouvelés la question de savoir comment il
constitue une classe ouvrière.
Sauf à suivre la courte vue individualiste d'une
atomisation absolue des classes , il semble plus
objectif et plus fécond de marquer la pérennité de
l'existence sociale d'un ensemble d'hommes et de femmes
dont l'inscription dans les rapports de travail, et
corrélativement, pour une large part, dans les autres
rapports sociaux, demeure distincte de toute autre,
fut-ce de manière à la fois plus mouvante, plus diverse
ou autrement diverse, et en partie plus floue et plus
incertaine, que dans les passés historiques, y compris
le plus récent, celui de la période 1945-1975.
Ouvrier : « Un salarié d'exécution . Il peut, poursuit
la définition proposée par l'INSEE , travailler dans
l'industrie, dans l'artisanat ou dans l'agriculture. Il
produit ou transforme souvent un bien matériel. ».
Salarié d'exécution producteur ou transformateur d'un
bien matériel : triple indexation distinctive nette,
tout autant que nuancée , qui renvoie, le plus souvent
car aujourd'hui la référence à la transformation peut
désigner de nouvelles zones de flou, aux réalités d'un
type de travail différent de celui des autres salariés,
des autres exécutants, des autres producteurs . Au total
une inscription spéciale dans les rapports sociaux de
travail, grosse d'autres modalités spéciales de vie, qui
configure comme un groupe social tendanciel mais aussi
toujours en même temps un ensemble de catégories
sociales 4, n'était le fait, celé ou
euphémisé par le concept INSEE, de la productivité
ouvrière, qui fait de ce groupe potentiel-réel avec
ses-ces catégorie une classe au moins en-soi, en
le/les positionnant dans des rapports sociaux de
production.
Productif en effet l'ouvrier, et seul travailleur de
cette espèce, si l'on tient ensemble ses deux qualités
de salarié et de producteur, car il ( en réalité elles
et eux ) produi(sen)t, dans les conditions de l'achat
capitaliste de sa force de travail et de la mise au
travail de celle-ci dans les conditions choisies et
imposées par les employeurs du Capital, ce bien qu'est
la valeur du produit matériel, et, en elle, la valeur
que son travail a ajouté à celle des moyens consommés
dans la production et celle de ses propres moyens de
reproduction , toutes deux reproduites par le travail
des ouvriers : cette survaleur ou plus-value dont le
Marx du Capital invente la théorie.5 Sous ce
point de vue l'ensemble-groupe ouvrier existe comme
classe sociale.
Décrypter l'actualité du complexe des restructurations
d'une classe ouvrière, dont l'existence ainsi
réaffirmée, aux seules fins d'en réinterroger le degré
de réalité, sera examinée sous divers angles, à travers
des mesures appropriées, tel est ici le propos.
DESOUVRIERISATIONS
Dans la dernière décennie du vingtième siècle, le
mouvement de l'emploi ouvrier dans le monde6croît
en valeur absolue ( 17,3 millions en plus ) alors que le
taux de représentation ouvrière dans la population
active mondiale décroît de 11,1%. Selon les aires
nationales-étatiques et les espaces
historiques-économiques ces mouvements s'avèrent très
contrastés, voire même contraires. Dans l'Europe
capitaliste classique, celle de la CEE et des pays hors
CEE ( hormis la Turquie ), le mouvement combine une
double baisse : du nombre des ouvriers et du taux
d'actifs ouvriers dans la population active.
En 1975 , en France, PINSEE recense 7.778.600 ouvriers
ayant un emploi, et, en 1998 , 5.794.000 : en
vingt-trois ans le taux d'ouvriers a décru, en
quasi-continu structurel ( il y a des regains
conjoncturels de croissance en fin de siècle ), de 10,7%
( 37,2 à 26,5% ), à l'instar du taux mondial. Par
d'autres mesures, celles de son Enquête Emploi annuelle,
l'INSEE précise l'approximation. En 1975 on comptait
ainsi 7.643.408 ouvriers occupés et, en 2002 ,6.202.045,
soit 400.000 de plus qu'au recensement de 1998 , indice
que pendant cinq années de reprise de croissance
économique, le chômage ouvrier s'est réduit.
Comptabilisé selon les critères du Bureau International
du Travail il se chiffre à 346.076 en 1975 pour croître
jusqu'à 980.509 en 1993 : en 2001 il n'est plus que de
779.792 , mais dès 2002 la tendance structurelle le
resitue à 797.168.
Au bout de ces comptes il apparaît que le nombre ouvrier
français s'est réduit d'un million en vingt-sept ans :
de 7.989.484 ( actifs occupés ou chômeurs ) en 1975 à
6.999.213 en 2002. Le tout et le détail des mesures
autorisent à penser que ce constat correspond à la
réalité de tendances structurelles à l'œuvre dans les
sociétés capitalistes développées. Les nomenclatures qui
leur servent de base en France ont certes été modifiées
en 1982 (les contremaîtres ne sont ainsi plus comptés
comme ouvriers), mais l'évolution même des statuts
professionnels, entre autres données d'évolution, le
commande. Reste que nomenclatures et mesures ne
sauraient enserrer et saisir à elles seules la vive
dynamique des évolutions du travail.
L'affaire ne se réduit pas à des enjeux comptables. Des
enjeux théoriques, et avec eux, ou en même temps qu'eux,
des enjeux sociaux, se redessinent. Moins d'ouvriers ? :
oui, mais concomitamment des évolutions des postes
d'employés ont pu permettre d'affirmer, plus que par
métaphore, que nombre d'entre eux tendaient à se
rapprocher de certains postes d'ouvriers spécialisés
caractéristiques du travail taylorisé7, sinon
même à s'y identifier . A l'inverse d'autres postes
renvoyant par définition de tradition à des actifs
ouvriers font l'objet de nouvelles interrogations :
ainsi en est-il par exemple des conducteurs d'autobus
urbains8.
Ces brouillages de frontière9 remettent sur
le chantier théorique les concepts d'identification d'un
statut socioprofessionnel d'ouvrier, « travaillé » par
d'incessantes modifications fonctionnelles et
organisationnelles, dont les initiatives managériales se
saisissent - les catégories lexicales disent à leur
manière ces évolutions tout autant qu'elles recèlent des
enjeux sociaux - pour nommer autrement que par le passé
l'ouvrier, devenu opérateur, ou l'ouvrière,
métamorphosée en technicienne de surface . « D'une
manière générale, sont ouvriers les emplois proches de
la production, jusqu'à ce qu'une différence qualitative
dans la fonction ou les caractéristiques des titulaires
les mettent en position d'être classés en employés » .10
Ces oscillations et incertitudes renvoient en
partie à des réalités présentes depuis toujours dans le
travail ouvrier, et aussi à des transformations plus
récentes et actuelles. Aucune détermination du statut
d'ouvrier ne peut en être oubliée:
... ni l'exécution, dans certaines formes du travail «
participatif» à plus fort degré d'autonomie, ou du
travail « relationnel »
... ni le contrat de travail, éclaté à partir des
nouvelles segmentations des marchés de l'emploi ouvrier,
et renvoyant à de nouvelles distributions des modes, des
montants et des compositions des salaires ouvriers
... ni la production de valeur, qui distingue l'ouvrier
de la carrosserie de Peugeot de l'ouvrier carrossier
d'une entreprise artisanale
... ni la production matérielle, si l'on pense à
l'évolution de formes de la dépense ouvrière à
coefficient plus intellectualisé qu'auparavant, ou à
l'expansion, dans la classe ouvrière, des catégories
employées dans le secteur tertiaire, par où la «
transformation » matérielle prend le pas, eu égard au
nombre d'ouvriers impliqués, sur la production
matérielle directe caractéristique des ouvriers des
secteurs secondaire et primaire.
En l'état, celui qu'enregistrent les séries statistiques
avec leurs limites d'approximation et d'objectivation,
la désouvriérisation de la société française se lit donc
moins comme un seul processus démographique que comme un
mouvement complexe de restructuration sociale qui étend
ses effets dans toute la classe, dans les individus, les
catégories et les groupes qui la composent, et dans la
société nationale. Au plan démographique cependant le
développement historique du salariat re -pondère la
population active de telle sorte que, désormais, la
dominance ouvrière s'efface derrière celle des
employé(e)s alors que la croissance numérique des
professions intermédiaires se confirme:
- en 1975, pour 21,7 millions d'actifs ayant un emploi,
on compte 37.7% d'ouvriers, 17.6 d'employés, 12.7 de
cadres moyens.
- en 1982 , 1990, et 1999, respectivement, la part
ouvrière diminue ( 32.8 ,29.4 , 25.4 ), celle des
employés la dépasse dans les années 1990 ( 25.6 , 26.5
,28.9 ) , et celle des nouvelles professions
intermédiaires tend à bientôt l'égaler (17.6, 19.9, 23.1
).
La désouvriérisation de la société salariale en
expansion abonde une armée de réserve peuplée en 2002 de
797.168 ouvriers en quête d'emploi (parmi les employés :
820.557 dont 633.521 femmes, et 292.779 parmi les
salariés intermédiaires). Ainsi, alors que l'on recense
en cette même année 299 employés sur 1000 actifs occupés
ou chômeurs, on constate que les ouvriers sont 266 quand
les salariés des professions intermédiaires, dont le
chômage reste moins fréquent, ne sont que 207: la
désouvriérisation de l'appareil productif gonfle le
chômage dans une classe dont les sans-emplois, à
l'instar de ceux et celles qui peuplent l'archipel des
employé(e)s, avec lesquels ils ont souvent en commun une
faible qualification , représentent, bon an mal an, un
huitième de l'effectif. Elle atteint des dizaines de
milliers de familles ou de ménages dans lesquels
coexistent, et souvent donc doivent continuer de
cohabiter, deux générations d'ouvriers, et (ou)
d'employé(e)s, de chômeurs, voire même trois lorsque le
ménage, parfois le proche voisinage, inclut des
retraités, ouvriers (2,9 millions en 2002) ou employés (
3,14 millions ).
Ces récents remodelages de la démographie des actifs
déporte donc le centre de gravité, jusqu'alors ouvrier,
des classes salariées . Reste qu'en raison des flux
réciproques de passage individuel entre emplois
d'ouvrière et d'employée u et des
liens familiaux ( par le mariage ou les autres formes de
mise en couple, par la filiation12 ),
fussent-ils précarisés, ainsi que par des liens de
proximité - au minimum relatifs et différentiels, eu
égard à l'ensemble des rapports inter-classes , dans les
statuts et les dépenses de travail, dans l'habitat aussi
- entre les actifs ouvriers et employés, un nouveau
centre , élargi, des classes salariées se reconstruit
dans la recombinaison des rapports d'une classe ouvrière
en déclinaison numérique et d'un ensemble composite de
catégories d'employés en expansion numérique et à
dominante féminine ( 75% d'employées, pour 21%
d'ouvrières ) . Au total, l'ensemble de classe des
ouvriers occupés, chômeurs ou retraités comprend (en
2002) 9,9 millions d'individus ( 75% d'hommes), celui
des employés 10,9 millions ( 77% de femmes ), soit
respectivement 30% et 33.3% de l'ensemble des salariés
actifs ou retraités.
Mais la désouvriérisation renvoie à d'autres
restructurations sociales.
La dynamique historique du couple « tertiairisation de
la classe »- « transformations industrielles de
l'appareil productif» entraîne ces processus
structurels, régulés pour l'heure, de façon hégémonique,
par les stratégies entrepreneuriales du Capital et les
politiques de l'État et des États associés dans l'Europe
officielle, sans que des luttes sociales puissent
imposer d'autres correctifs que partiels et défensifs.
RESTRUCTURATIONS OUVRIERES
Au cours des quatre dernières décennies du vingtième
siècle ta part du secteur primaire dans la population
active passe de 22 à 4,3 % alors que celle du tertiaire
bondit de 42 à 73% , celle du secondaire - industrie,
énergie et bâtiment -déclinant de 36% (en 1960 ) à 22.7%
. Les premiers effets de ces évolutions sectorielles13
sur la composition interne de la classe ouvrière sont
anciens. La nouveauté ne tient pas à la décroissance du
nombre des ouvriers agricoles : entre 1876, date à
laquelle 51.9% des ouvriers travaillent dans
l'agriculture et la pêche, et 1975 où, un siècle plus
tard , ils ne sont plus que 4,4% dans ce cas, leur poids
n'a cessé de s'amenuiser. En 2002 avec quatre ouvriers
agricoles sur cent ouvriers la tendance se confirme,
alors que s'accentue l'internationalisation de cette
fraction diminuée : on y recense 12,8% d'ouvriers
étrangers en 1993 et 15,2 aujourd'hui.
Pendant la même période centennale la part des ouvriers
d'industrie (bâtiment et transports compris) semble
promise à devenir la composante principale de toute la
classe : massive, voire écrasante, évoluant de 42,2 à
76,6 %. Aujourd'hui, alors que la statistique verse les
transports dans ses comptes du tertiaire, la proportion
des ouvriers du secteur secondaire dans l'ensemble
ouvrier s'élève à 49,5. Elle atteignait encore 55,5% il
y a dix ans.
Deux moments historiques d'inflexion donc : entre 1876
et 1906 la classe ouvrière cesse d'être de majorité
agricole ( de 51,9 à 34,9% ), et, sous nos yeux, elle
cesse d'être à majorité industrielle, ce qu'elle fut de
la fin du dix-neuvième siècle jusqu'au début du vingt et
unième, pour devenir, sur les assises d' un
néo-quadripode « tertiaire » , une classe dont les
emplois désormais les plus fréquents se situent dans le
commerce ( près de 500.000 ouvriers ), les services
marchands ( plus de 900.000 ), les services non
marchands ( plus de 400.000 ), les transports ( 477.000
) . Le nombre des ouvriers d'industrie stricto sensu
(2.210.624) n'y représente plus que 35,6% de
l'ensemble ayant un emploi, , les ouvriers de la
construction ( bâtiment et T.P ) 13,9 , les ouvrières et
ouvriers du tertiaire 46,1.
L'extension des emplois productifs caractéristique des
années 1954-1974, période où l'industrie gagne plus de
900.000 emplois et le BTP, un million I4,
s'inverse dans les années suivantes jusqu'à nos jours,
alors que l'emploi tertiaire ne cesse d'y croître. En
conjoncture de reprise de croissance, l'emploi salarié
ne progresse que de 1,7% dans l'industrie manufacturière
de 1999 à 2001, celui du « tertiaire essentiellement non
marchand » (en majorité dans le service public
administratif) croît à peine plus (2,2%), quand celui du
« tertiaire essentiellement marchand » augmente du
quadruple (6,9%).
Dans les activités productives seule la construction (le
bâtiment, avec un fort taux ouvrier- 58% des emplois, 78
% de l'emploi salarié, plus fort taux - 16,8% -
d'étrangers hommes salariés, toutes activités
économiques considérées) atteint ces rythmes de
progression (6,7%), mais dans le secteur de l'énergie,
largement désouvriérisé (19% d'ouvriers en 2002) au fil
des fermetures des mines, la régression de l'emploi se
chiffre à moins 0,8%. La morphologie ouvrière se
restructure en se tertiarisant, dans une période de
stagnation de sa population industrielle.
Ouvriers de l'industrie et ouvriers des services
«Ainsi la figure de l'ouvrier s'est-elle resserrée,
unifiée et fixée sur le type de l'ouvrier d'industrie»
Michel Verret, L'ouvrier français,
Le travail ouvrier, 1982.
Ce double mouvement génère une concaténation de
transformations dans les processus de reproduction de la
classe ouvrière. Si les ouvriers de l'industrie occupent
encore en 2002 une majorité des emplois de ce secteur
d'activité ( 52%), les nouveaux ouvriers du tertiaire -
majorité numérique de la classe désormais - ne
représentent que 16,6% des actifs occupés en ce secteur,
au sein d'établissements dans lesquels travaillent en
majorité des employés ( services marchands et non
marchands avec, respectivement, un emploi ouvrier pour
deux d'employés et un pour cinq ) à l'inverse des
univers industriels ( de 4 à 8 ouvriers pour un employé
), voire ( mêmes secteurs des services ) des majorités
d' employées ( 100 employées pour 60 ouvriers et
ouvrières dans l'un, 30 dans le second ) quand les
milieux de travail des ouvriers de l'industrie restent à
dominante masculine, à l'exception ancienne des usines
du textile, de l'habillement et de quelques autres
activités des industries des biens de consommation.
Alors que les uns (2,2 millions) se distribuent entre
302.732 établissements industriels (usines, chantiers,
autres unités locales de groupe, moyennes et petites «
boîtes »...), soit une moyenne de sept ouvriers par
unité productive de site , les seconds (2,8 millions )
se dispersent dans près de 1.100.00015
établissements de services marchands ( aux entreprises
principalement, avec un développement accéléré des
ouvriers de maintenance des équipements , y compris non
industriels : ascenseurs, guichets, distributeurs
automatiques, et de ceux qui abondent les professions de
l'emballage ,de l'expédition , du nettoyage ), de
commerce (restauration et hôtellerie en croissance forte
avec un progression rapide du nombre de cuisiniers ), de
transports de marchandises mais aussi de voyageurs de
toutes sortes ( scolaires, touristes, chalands et
ambulants urbains et ruraux pour le travail ou non ,
avec une progression rapide des effectifs de conducteurs
de bus, de car, et des agents d'exploitation des
transports. ) , et, en moindre part relative mais dans
des parts numériquement plus grandes que par le passé,
dans les services, le plus souvent publics, de
l'éducation, de la santé, de l'action sociale, de la
Poste ( avec une augmentation des ouvriers du tri )16,
et des administrations de l'État ou de collectivités
territoriales ( 26% des salariés y sont ouvriers ).
Soit une moyenne de 2,5 ouvriers par établissement,
masquant certes de fortes disparités de taux, mais
l'industrie manufacturière en présente de semblables : «
Les services demeurent une activité où l'emploi est très
peu concentré 17 |