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  Où en-est la classe ouvrière ? Jean-Paul Molinari

MINAIRE£   Liminaire

 
 

  Que faire de la classe du  Lersco ? Du liminaire à l'essai  Jacky Réault

 
 

 

Ce fort texte, livré in extenso, Où en est la classe ouvrière ?, fut donné par  Jean-Paul Molinari, en deux moments, au Lestamp par la dédicace nominale de tapuscrits à plusieurs de ses membres. C'est nous semble-t-il, et contrairement  à ce que nous avions d'abord écrit sa première version qui est ici présentée et qu'il nous avait remise personnellement au printemps 2003, trois mois avant sa disparition. L'établissement du texte (essentiellement des corrections mineures) à partir de la 2° version donnée le 24 juin lors de sa dernière participation au Lestamp, n'est pas achevée, nous y travaillons. Ultime œuvre majeure [1a], ce copieux article ou plutôt ce véritable essai, s'inscrit radicalement dans une filiation manifeste et étonnamment insistante de la part d'un universitaire plus que chevronné, à l'égard de Michel Verret qui fut l'inventeur et longtemps le propagandiste, d'une Sociologie de la Classe Ouvrière dont le Lersco (1971-1994), son Laboratoire d'Etudes et de Recherches Sociologiques, fut d'une certaine façon pendant plus de vingt ans comme la grande fabrique. C'est du Lersco en mutation accompagnant la (relative) mondialisation du monde, que procéda d'abord le premier  Lestamp en 1995 et précisément dans le fil d'une certaine usure théorique et de la scission - entre post-ouvriéristes et tenants d'un élargissement aux milieux populaires concrets, de l'ex "axe ouvrier" du Lersco. La scansion la plus spectaculaire de cette mutation avait été le colloque international de 1992, à l'intitulé très éclairant : Crises et métamorphoses ouvrières (Université de Nantes-Lersco, édité à l'Harmattan). Avec la fin du Lersco cependant moins par mort naturelle que par mobilisation active de ses anciens directeurs, surgit le Lestamp autour d'une nouvelle directrice (dont l'œuvre fournissait le lien manifeste entre les cultures de recherche qui se succédaient de l'usine à la chanson française en passant par le décor ouvrier). Cette fondation intégrait, sur fond désormais explicitement perçu de mondialisation, une ré interrogation historique et anthropologique du concept de classe et d'abord de ce collectif sociétal et politique inséparablement réel et mythique, indigène et accaparé par des appareils de pouvoir et/ou de savoir, dit classe ouvrière.  Il s'agissait désormais d'explorer dans un cadre théorique ouvert d'une sociologie pensée comme ensemble des connaissances que l'on puisse complémentairement collecter sur les sociétés dans leurs espaces-temps et non comme discipline close, des univers redéfinis en concepts plus souples et plus pérennes à la fois, dénotés dans le sigle identifiant comme Transformations et Acculturations des Milieux Populaires. Nouvelle époque nouveaux concepts réintégrant à la fois le mouvement (processus et surtout histoire vivante) et les transversalités culturelles des formes de vie et de résistance, mais sur de bons vieux mots, lieux communs des sciences sociales sans "rupture" avec la connaissance ordinaire, et non machines logomachiques de terreurs théoriques. Le besoin de redéfinir l'ensemble des rapports sociaux et de profiler d'éventuels nouveaux collectifs pertinents, entre groupes et réseaux et dans leurs contextes nationaux, régionaux (européen) et mondial, s'imposait d'autant plus que la scission revendiquée par les dites nouvelles élites (Christopher Lasch) à l'égard du populaire dans tous ses états, dessinait entre société et politique, jusque dans l'expérience commune des referendums de 1992 et de 2005 et du mouvement social de 1995, les nouveaux clivages pertinents (E. Todd. Sur le malaise politique français 1994). Ces rappels minimaux de l'histoire de plusieurs unités de recherche au sein de l'histoire générale du monde (Braudel), que nous évoqueront plus précisément dans la suite de ce propos, aideront à formuler ce qui constitue pour nous le principal faisceau d' interrogations que nous suggère le texte de JPM - indépendamment de ses contenus manifestes qu'il n'est pas besoin d'introduire ici pour qu'ils se défendent d'eux-mêmes -

S'il fallait d'une seule formule cavalière résumer les interrogations que suscite ce texte à la fois typique et singulier ce serait celle, paradoxale, de la savante actualisation (2003) d'un anachronisme [1b] : la résurrection verbale de cette unité sociale radicalement unique dans l'histoire qui s'était affirmée, (ou en tout cas dont une fraction plus ou moins large et les représentants institués, s'étaient affirmés..) face à la société et/ ou face à l'Etat, comme classe ouvrière[1c]. En France entre 1831 (révolte des canuts) ou Juin 1848 (insurrection ouvrière parisienne) et 1968 pour le commencement de la fin et 1984 pour la fin de la fin; les dates étant ici des marqueurs forts et non des couperets. On ne veut évidemment pas ici débattre de tous les avatars de cette appellation historique de leurs enjeux politiques d'une périodisation de sa courbe historique, mais seulement aider à contextualiser un texte qui pourrait sembler se réduire au temps par définition éternisé d'un mythe alors qu'il est aussi passeur de larges faisceaux de connaissances exactes, rarement réunies dans un article de sociologie quoique finalement assez loin de l'impossible ambition de son titre.

Que signifie en 2002, 2003, à l'égard d'une "classe ouvrière", reconnue par ailleurs et dans le même propos, comme éclatée, ce retour tardif du disciple à une vision de nouveau unitaire, autonomisée et conceptuellement univoque des multiples milieux ouvriers réels, plus divers que jamais, comme il le montre d'ailleurs dans le prisme de ses critères catégoriels, mais sous bien plus de points de vue qu'il n'en évoque ?Vingt deux ans se sont écoulés depuis la fondation du Lersco qui s'était certes auto-identifié avec un mélange de superbe et d'inconscience, à l'instigation de son fondateur, comme son sociologue collectif alors que la classe ouvrière historique se situait en France pourtant déjà dans la phase finale de son cycle symbolique affectif et politique, en un mot (qui contrairement au sot usage qu'en fait le sociologisme, est indicateur d'unité vivante), mythique. Il y avait par ailleurs bien quatorze ans que Michel Verret lui-même avait quasiment renvoyé dans le registre du rêve (certes ouvert) le devenir politique d'une classe ouvrière française désormais indexée à toutes les modalités d'une "fin": fin de classe, fin d'époque ? (Où va la classe ouvrière française  republiée in Chevilles ouvrières, L'Atelier, 1995). Là réside  le premier faisceau de paradoxes, assorti de cet abandon par JPM de la qualification nationale (?) ;  il y en a un second, beaucoup plus discrètement manifesté dans le texte puisqu'il s'agit d'une contradiction théorique donc de facto pour JPM, personnelle, majeure. Depuis le milieu des années 80, peu au prou après l'année orwellienne de 1984, Michel Verret fondant le Lersco en 1971 avec une équipe nantaise dans la capitale d'une alors Basse Loire industrielle et ouvrière, s'était posé dans les sciences sociales comme le héraut sans rival ( en tout cas il fit tout pour cela et par tous moyens) d'une science de la classe ouvrière inscrite sur la défense et illustration d'une problématique des classes sociales indexée aux écrits de Marx, et sublimée pour tout lecteur cultivé par la mission historique du prolétariat. Dès sa migration parisienne il en vient très rapidement, par dépit politique ou par mouvement naturel de sa pensée profonde, à mettre cette problématique historique de classes, en concurrence dans ses écrits et propos, ( voire à lui préférer), la redoutable polarisation binaire du haut et du bas, qui s'avéra logiquement dans la suite de ses expressions désormais parisiennes, grosse d'une dévalorisation active assez stupéfiante des ouvriers réels accusés si l'on peut dire, de mal tourner ; jusqu'à devenir "la classe raciste", de la réédition du Travail ouvrier (1999 l'Harmattan). Certes on peut trouver un chainon transitoire entre le Verret de la classe et le Verret du bas, cette obsession de ne vouloir décrire l'ouvrier que dans la passivité d'un entrepris, littéralement fait marchandise dans le rapport salarial (pourquoi lui et pas les autres salariés ?) et s'affairant seulement sur la matière et sur les choses : tu es un peu (beaucoup) chose toi même (non) lecteur !  L'ouvrier de Verret n'est actif que dans "les luttes", ce syntagme quelque peu usé du verbalisme trotsko-léniniste, autant dire qu'il n'a pas de vie puisqu'elle n'entre pas dans sa définition distinctive. Ce retournement qui n'est donc pas complètement une inversion n'exclut pas le maintien parallèle et selon les interlocuteurs, de l'ancien langage, mais pour l'historien, il  s'inscrit clairement dans un propos de dévalorisation globale des cultures, des votes, des mouvements, des identifications, populaires, en un mot dans l'antipeuplisme qui, comme l'ont fortement montré les travaux d'Emmanuel Todd, de Pierre André Taguieff, fut l'idéologie nécessaire à l'abandon rampant de la souveraineté du peuple et de la référence à la nation de 1789 par les classes parlantes
 mondialisées des grandes ville, tenants de l'Etat (Poulantzas) et des appareils idéologiques d'Etat (un possible concept transférable de ce qui peut-être reste l'apport althussérien ?) [1d]  Cette rupture eut d'entrée comme corollaire longtemps inexprimée et désormais manifeste une conception tendanciellement oligarchique de la politique qui trouva d'ailleurs comme son refuge naturel dans la dite construction européenne et la disqualification aussi cynique que systématique de tous les votes non conformes aux vues des appareils dirigeants.De la grande classe ouvrière libératrice de l'humanité à un bas de la société de plus en plus douteux et défait quelle pirouette et quelle ingratitude. Comme l'avait écrit lui même Michel Verret à propos des étudiants de Mai 68 rendus à ses yeux totalement transparents par la conjonction également redoutable du marxisme et de la sociologie (Mai étudiant ou les substitutions, La Pensée 1969) : On ne brule bien que ce que l'on a adoré. Les œuvres trop tardives n'ont sans doute plus le temps de se tourmenter de leurs contradictions, la classe, le haut, le bas. Drôle de science : deux épigones périphériques en mal d'inspiration ajoutèrent récemment sans rire - impossible il, elle, étaient deux, l'homme de la vie privée et la femme du populisme, - le "fragile"! En gros la caisse marquée le camion de déménagement, sommet d'objectivation qui fait bizarrement penser à la mutation de l'œuvre en pièce dans le dit art contemporain. On trouve désormais chez le maître à la fois la terrible sociologie radicalement verticale qui semble issue du Metropolis, de Fritz Lang, celle aussi des media de masse et des oligarchies mondialistes (Elites versus populisme, comme il convient de dire) et parallèlement la substantialisation et la fétichisation théorique de ce que Marx lui-même n'était pas vraiment parvenu à définir abstraitement, une classe sociale absolutisée que révèle ce vocable strictement idiosyncrasique, appliquée à la seule classe ouvrière,  La classe. [2]

JPM dans cet ultime texte de commande a donc dû sans pouvoir l'expliciter, affronter ce double double bind anachronique et théorique. Il résout la première contradiction par une pratique commune dans le milieu quand il est interdit de problématiser les problématiques, collecter des données et des références sur un territoire défini à l'avance par l'autorité de référence, quel qu'il soit : le métier de prof qui a un programme hétéronome en quelque sorte. La seconde il ne peut l'exprimer frontalement et la contourne par le haut, si l'on peut dire ; né du peuple, instinctivement populaire, - malgré plusieurs demandes de MV, il est vrai contredites par ses alliés locaux, il ne quitta pas le Lestamp pour le laboratoire concurrent fondé pour le détruire, et malgré une longue discipline dans les appareils communistes (il y a une antinomie entre peuple et bureaucratie), il ne pouvait s'inscrire dans la méprisante pensée du bas, et très peu dans le misérabilisme du fragile qu'il avait tant dû combattre comme enseignant contre une doxa locale fortement marqué par le confusionnisme assistanciel de la deuxième gauche (Hamon Rottman, Ramsay Mac Donald). Certes le maintien verbal anachronique d'une unité imaginaire fait apparaître de facto toutes variations et métamorphoses réelles dans le prisme de la destruction décadente et/ou souffrante. Cette  latence logique des prémisses, il la ressent et s'il n'en rajoute pas il ne peut la dépasser sans se taire. Toute impasse historique ou biographique  éprouve le besoin d'un refuge imaginaire ou tout simplement verbal, son entrée dans le propos sera dans cette contradiction qui le taraudera jusqu'au bout sans qu'il ose la résoudre  une classe ouvrière éternisée (c'est le présupposé logique absolu du propos) et pourtant défaite qu'il n'ose et ne peut sans abolir tout son travail reconnaître comme disparue et totalement inadéquate au traitement qu'il lui impose post mortem. On le sent plus que mal à l'aise dans cette aporie mais il la résout théoriquement dans les postulats théoriques fondateurs et déjà réducteurs alors, du Lersco, définis par Michel Verret qui,  pour mieux la sociologiser,  ( acharnement sociologiste, forme contemporaine de la thanatopraxie ?) avait réduit la classe ouvrière, d'entrée à ses caractères et déterminants "économiques" supposés univoquement indexés par les critères statistiques de l'Etat français alias l'Insee, une catégorie, travers normal d'une philosophie sociale, mais devenue plus proche de l'impératif kantien (je maintiendrai) que des robustes abstractions d'Aristote. L'ainsi nommée classe ouvrière de 2003 et de cet essai c'est donc essentiellement tout ce qui a pu être collecté dans cet agrégat administratif, largement construit c'est à dire artefactuel et c'est ainsi qu'il peut se réfugier lui aussi dans ce blockhaus verbal inexpugnable qui se moque de l'histoire réelle ; on peut toujours bureaucratiquement faire l'ensemble des dénommés ouvriers dans les recensements de la population. Et ce sanctuaire c'est pour lui comme pour M. Verret cet hologramme transcendantal,  La classe, par la quelle il avait déjà introduit son article sur La sociologie de la classe ouvrière de Michel Verret dans la revue Le Mouvement social. Décidément le syntagme le plus marqueur et quasi exclusif de l'interférence biographique intellectuelle et personnelle de ces deux universitaires communistes qui même défroqués ne purent jamais se défaire de l'âpre goût des vérités apodictiques d'un matérialisme historique réduit à une scholastique. On peut cependant  peut-être plus largement y chercher, et il y faudrait les concepts de l'ethnopsychanalyse, un des symptômes de la crise intellectuelle et culturelle des héritiers de la dogmatisation étatique de Marx à laquelle contribuèrent à la fois le marxisme stalinien, condensé dans Les questions du léninisme où s'inscrit biographiquement la formation et l'action idéologique  de M. Verret au sein du mouvement communisme et, plus bénins pour l'histoire humaine, la paresse théorique et le besoin d'alibi immobiliste de la social-démocratie, et finalement le dogmatisme sectaire des héritiers de Pierre Bourdieu. Qui se souvient encore de cet antihumanisme théorique, pointe extrême du délire chosifiant du structuralisme stalinisé, que Michel Verret présenta, en lisant le texte de Louis Althusser, au Comité central d'Argenteuil de 1966, (relaté sur des documents de première main par François Matheron).

Au delà de cette collecte dans les tiroirs robustes d'un meuble d'époque, et plus profondément de quel propos nouveau ou ancien, scientifique, idéologique, politique, personnel...  a-t-il pu s'agir en 2003  dans ce rapport du maître qui avait de toujours balisé le champ du possible et du disciple de long cours qui n'en était pas moins un savant professeur ? On se bornera ici à quelques élémentaires et objectivables  questions ; d'autres seraient ici peut-être indiscrètes et les questionneurs impénitents qui y chercheraient des enjeux plus publics peuvent en induire beaucoup du texte radicalement inouï que le maître donna aux éditeurs des Mélanges offerts lors du départ en retraite du disciple en décembre 2001 (Libre Prétexte, Nantes Editions du Lestamp, disponible).  A un premier degré de repérage dans la conjoncture des sciences sociales de ce moment on peut expliciter une première série de questions : - A-t-on affaire avec cet essai à cet étonnant  retour des classes qui s'affirme alors dans un petit milieu qui ne parvient pas à trouver de boussoles neuves pour les nouvelles navigations qu'impose le monde révolutionné par 30 ans de mondialisation ?. N'est-ce pas le titre d'un livre à La Dispute, - queue de comète des ex Editions Sociales support de l'orthodoxie marxiste du PCF-, où figura la dernière contribution éditée de JPM ? Dans ce livre qui constitue, si son article est totalement le sien, son ultime engagement public,  figurent essentiellement des (plus ou moins) marxistes, - étonnant identifiant qui devient à la même époque un des marqueurs intellectuels fondamentaux de M. Verret !- en l'occurrence surtout des ex communistes, alors que dans la fin de sa vie professionnelle JP Molinari s'était souvent porté allié, et d'ailleurs contre ses propres camarades de laboratoire, des héritiers de P. Bourdieu ex rivaux en exclusivisme et intolérance intellectuelle sinon en rigueur sociologique.  - Au delà de la proximité naturelle d'anciens combats, doit-on analyser ce revival verbal dans une logique  institutionnalo-politique visant à  constituer une force de réseau au sein de la sociologie disciplinaire désormais écartelée en clans de reproduction et de pouvoir ?  S'agirait-il, plus modestement  de la dernière de ces programmations exhaustives que M. Verret distribuait sans fin au Lersco disparu et aux étudiants pour parfaire dans une délirante exhaustivité le monument d'une œuvre, la sienne, sa biographie intellectuelle dont l'urgence narcissique reste entière mais dont l'effort requis commence à le rebuter d'où la délégation de poursuivre la biographie de sa classe ouvrière, post mortem. Nul ne sait sinon l'intéressé le pourquoi latent de cette demande. Ce que nous a dit J P Molinari c'est qu'il avait effectivement  répondu à une commande explicite de Michel Verret,  en deux temps ou plutôt en deux mouvements asservis, d'abord de relire Marx ( pour quelle réassurance ou en fonction de quel doute ?) et de produire un bilan actualisé de La classe qui d'une certaine façon prolongerait  et achèvera, - si l'on peut dire -  L'Ouvrier français, la trilogie trop datée de L'espace (1979), Le travail (1982) ouvriers et  de la culture ouvrière (1987) abstraction faite des compilations d'articles abordant in fine et à sa façon assez équivoque (entre fascination et dénonciation) la mondialisation (Chevilles ouvrières, l'Atelier). C'est dans des rééditions purement reproductives du corps du livre à l'exception de certaines préfaces (1999) que le regard du bas sourd sous la fiction maintenue de la connivence avec La classe la seule  vraie, pour lui, imaginaire mais adéquate à son concept, celle de la théorie, trahie par d'incapables figurants, opposée à la réalité d'une rejet dégouté des personnes réelles et vivantes qui se trouvaient la composer. C'est, empêtré dans ces fils assez emmêlés dont l'acteur n'est pas l'auteur, un auteur fasciné à ses propres dires par les marionnettes,  que doit s’engager ce lourd travail de collecte et qu'est rédigé l'essai théorico-sociographique qui suit, au prix d'un effort inouï et alors qu'il est hanté, - comment ne pas le dire ici tant ce texte d'apparente tranquillité théorique, le trahirait lui-même -  par le désir de mourir. Quel gage si absolument indispensable devait il donc donner pour trouver une telle force à contre-vie et quelle réception en a t il eu qui ne l'a pas retenu de passer à l'acte ? Tout lecteur un peu instruit des ouvrages de référence y lira non seulement, ce qui n'a en soi rien d'étonnant sinon l'inertie étonnante, la stricte tradition du Lersco des premiers âges et l'habituel référencement dans les ouvrages qui ont été à divers titres et à divers moments de proches ou d'alliés. C'est la règle du milieu. Ce qui devient plus incroyable, c'est chez cet éminent professeur des Universités ayant accompli une œuvre et désormais  en respectable statut de retraité, un texte ou fourmillent  en reproductions littérales les formulations verretiennes des années 60, 70. J P Molinari était un véritable universitaire savamment rompu à ce qui reste toujours une aventure intellectuelle, frayer et glaner l'inédit et l'imprévu dans le monde des livres, ce quasi mimétisme n'est-il pas le  massif symptôme d'un tourment où la vraie vie et les identifications idéologiques contrôlées sont organiquement intriqués. Le résultat fut si littéralement formellement homologue aux classiques de facto datés, (et dans la mondialisation le temps a pris le galop) de ses pairs, un peu, (alors qu'il emprunte son titre littéral, et c'est pour nous un vrai mystère, au plus farouche ennemi de son laboratoire), mais surtout de son maître. Et pourtant, ce dernier, à notre connaissance, n'en a jamais explicitement et publiquement manifesté aucun signe de réception particulier quoique, commanditaire il en ait été aussi et très peu de temps avant la disparition de Jean-Paul Molinari, le récipiendaire. Et pourtant qu'elle fidélité au prisme théorique ou idéologique qui unifie systématiquement les ouvrages sociologiques de Michel Verret, à plusieurs lourds écart près ; le premier est qu'il n'est pas du tout question de la culture - un interdit ou plutôt un impossible -, le dernier et le plus conceptuel, quasi philosophique ;  de la trilogie verretienne. S'il intègre un peu plus, ce qui était resté plus discret chez le modèle,  un propos sur des syndicats et de la politique, c'est dans des bornes si étroites et entendues qui ne mettent pas en cause les anciens postulats séculaires d'un lien organique entre classe ouvrière et seulement certaines organisations comme labellisées. Et pourtant le politique avait été la part personnelle sinon exclusive de J P Molinari dans la division du travail du Lersco quoique sa thèse ne la traite que par un biais finalisé très induit par son directeur, l'adhésion ouvrière au communisme. Mais ce qui reste peut-être d'actions ouvrières identifiables comme telles, ce qui ne signifie pas actions de classes. Pas de classes sans rapport à l'Etat (nation) et sans le maintien d'une centralité problématique dans l'ensemble sociétal  et désormais sans rapport au centre (politique) du monde. La présence ouvrière effective, pour autant qu'elle soit isolable, se situe éventuellement bien ailleurs, et décidément plus dans des tissus populaires et territorialisés, ou des complexes salariés, que dans les organisations patentées de l'époque classique du mouvement ouvrier. Là où il faut la chercher c'est entre l'abstentionnisme actif, si l'on peut dire, - et cela est bien vu - mais rien n'est dit par exemple e mouvement ruralo-chasseur du CPNT, à dominante ouvrière mais invisibilisée comme rurale. Quant au long vote parfois relativement majoritaire pour le Front national, aux asyndicalismes voire antisydicalismes de toute configuration, et toute une diversité des pratiques résistantes et ou révoltées qui captent au sein de milieux complexes, la grande majorité de 'la classe" réduite à la catégorie opérationnelle mais toujours mêlée à d'autres catégories, il sont radicalement mis hors propos, la réalité s'avérant en l'occurrence inadéquate à son concept, selon une très remarquable expression verretienne déjà évoquée. Ce miroir tardif trop ou pas assez fidèle - mais à quoi ?- n'aurait-il pas été finalement mal venu ? Dans le texte de La Dispute ne conclut-il pas, se référant à MV dans une ultime et ahurissante chute,  et comme s'il s'agissait de la découverte du siècle, que Les ouvriers pensent, expression dont M. Verret se vante d'être l'auteur.  Dans ce texte ici édité, ce n'est d'évidence pas de cette illumination ultime qu'il s'agit, mais, pour reprendre un des vocables classiques du premier Lersco, des seules "conditions matérielles d'existence", approchées à vrai dire presque exclusivement par le chiffre d'Etat et de bureau. La formule par ailleurs assez opaque et par trop peu interrogée du temps même du Lersco, ne vaut d'ailleurs que sous réserve de ne pas trop s'interroger sur ce qui en constitue, à nos yeux, avec le travail (et désormais scindé par les politiques de la mondialisation), l'emploi,  sur l'absence du socle principal et d'ailleurs irréductible aux "conditions matérielles", des formes de vie,  lignages, alliances, parentés, communautés, familles, groupes domestiques, vicinalités, territorialisations, réseaux. La classe est sans famille. De Marx à Hector Malot ! On s'abstiendra ici de nos hypothèses trop personnelles sur cette absence. Mais en revanche et à l'actif de JPM, du contretransfert Verretien (stigmatisant derrière la post-intelligentsia parisienne la classe  qui pense mal, et serait devenue à leurs yeux, raciste voire la trahison historique de la classe fantôme), il n'y a pas ou peu de traces qu'il ne faut de toute façon pas confondre avec un réel et normal désarroi ! Il est vrai que JPM connaissait, lui existentiellement  beaucoup d'ouvriers réels, (même si leur présence réelle est refoulée de ce texte pourtant dans ce texte) et pouvait en parler  autrement que ce qu'on pouvait en apprendre dans les livres, dans les propos conventionnels de partis communistes et dans les œuvres culturelles de l'ex socialisme réel  dont l'ensemble constituait le seul viatique de chercheur de Michel Verret. Heureusement pour lui et pour nous tous, à  l'époque on ne faisait pas et à l'instigation de mandarins jaloux, des pétitions de chasse aux sorcières contre les sociologues décrétés "sans terrain" ou trop pourvus d'idées à l'heure d'une professionnalisation, - selon l'expression des principales têtes de clan de l'actuelle discipline, - qui réduit la connaissance sociale permise à la reproduction des dogmatiques closes et à la fétichisation de la  méthodologie cette pseudo grammaire du vide.

Entre littéralité fidélité, voire prise de liberté entre l'auteur, le commanditaire et la vulgate du Lersco de 1972, on laisse chacun se repérer pour nous borner à quelques repères : Après l'exergue de l'inévitable citation où l'on ne bizarrement lit pourtant que déréliction pour une unité sociale dont la nomination tout au long du texte postule pourtant sans fin le présupposé du lien, le  titre renvoie quasi mécaniquement à des articles de M Verret :  Où en est la culture ouvrière aujourd'hui ?, paru dans Sociologie du travail, 1989-1, comme à trois autres titres  utilisant le même trope d'une interrogation de finalité en mouvement excluant toute problématisation sur son transhistorique "objet"[3]. Il n'est jusqu'aux formules même de la conclusion qui ne renvoient à des œuvres anciennes de MV, telle la forme rhétorique largement  factice de l'appel au lecteur. Quand aux nombres de références au maître on en abandonne le comptage au lecteur.

En deçà d'un fétichisme de la CSP-PCS 6, le leurre de la classe en soi ?

Quant au fond qu'est-ce que le lecteur actuel peut y trouver. Beaucoup. Il présente sur les données accessibles les plus récentes alors, cet idéal d'une somme sociographique et bibliographique déjà mise en en œuvre de façon impressionnante et de surcroît en très singulière stylisation (bien écrire est devenu un autre interdit de notre époque sociologique et d'abord des petits clans qui monopolisent l'édition patentée), dans le triptyque de l'Ouvrier français. Tout cela n'est encore possible au troisième millénaire que parce que la distribution s'effectue, on l'a noté plus haut, dans l'évidence que la classe en soi, définie par la position dans les seuls rapports sociaux de production, du Marx hégélianisant dont on aurait oublié le pour soi, est supposé valider ;  ce qui n'apparaîtra à tout lecteur exigeant ni marxiste ni même marxien. On peut exprimer ce parti pris de façon finalement très simple et  familière puisque banalisée par l'école depuis un demi siècle. C'est celui de la fiabilité théorique maintenue de l'agrégat d'Etat et de manuels scolaires, - la bible des dites SES (Sciences économiques et sociales)[4a], pourrait-on dire, - et finalement peu modifié depuis 1954 quand fut enfin éclaircie la polarisation à son compte/salarié) , et 1962 (quand la qualification ouvrière est enfin définie) qu'est la catégorie dite socioprofessionnelle qui tend à devenir, malgré certaines commodités descriptives de certaines pratiques, le pont-aux-ânes de la sociologie qui ne pense plus ce qui pourrait devenir - si un sursaut ne se décide pas vite alors que ce sont les vagues épuratrices qui resurgissent sans fin-, une pure et simple tautologie.

Il est utile ici de repérer particulièrement une double fonction, étatique et sociétale d'une part, et statistique d'autre part, dans l'usage routinisé de la CSP (1954-1982), devenue (Pourquoi cette inversion des positions de Profession et de catégorie ?) la  PCS , depuis 1982 année où les contremaîtres furent arrachés à l'ensemble ouvrier en même temps qu'étaient abolie en son sein la perception des manœuvres, -par euphémisation ?- et de l'ensemble des mineurs marins et pêcheurs comme par anticipation d'une épuration européenne, celle là bien réelle, à l'égard de secteurs entiers de l'économie nationale.. Elle constitue un des plus spectaculaires fétiches scolaires et médiatiques, momifié donnant toute réponse avant d'avoir formulé la moindre  question. La réduire à la modestie serait de première urgence pour former des sociologues restant affamés de connaître les véritables processus (plutôt que structures) opérants de la société actuelle. Que nous occulte telle, pour aller au plus lourdement problématique au sein du réel sinon l'historicité continue des sociétés dans la mondialisation,  le positionnement dans les espaces-temps du monde (relativement) mondialisé, les variations transversales aux classes des effets de l'accumulation du capital (prolétarisation), les mobilisations, privatives individuelles ou collectives, séparées ou politiques, ancrées pour l'essentiel dans des tissus populaires singularisés.[4b] La première fonction, étatique et sociétale de cette nomenclature, évidemment toujours précieuse, renvoie (renvoyait) aux  normalisations (contractuelles et étatiques) de la société salariale (M. Aglietta, A Brender Calmann-Lévy 1984) et à ce qui en subsiste après vingt cinq ans de consensus politiques des grands partis libéralisés pour la réduire. La seconde fonction, statistique, (compter des grands nombres dans des nomenclatures univoques pour les rendre appropriables par la pensée et pour les grandes fonctions sociétales),  est à la fois plus réaliste et dépourvue de toute poésie (les grandes ponctions fiscales ou autres et les redistributions) et pourtant  plus métaphysique, permettant l'apparence de la fameuse requête d'exactitude, -obsession du maître-  alias le nombre et ses chiffres, marqueur principal commun aux postmarxistes et aux bourdivins, de la science, au sein de ce qu'ils appellent sans rire "la sociologie comme science".

 Sous le vocable historiquement devenu enflure verbale anachronique de classe ouvrière réduite à l'en soi qui constituait la commande de  MV, il ne faut s'attendre à trouver rien d'autre que l'a priori nominaliste de la CSP-PCS 6 parlée dans le langage plus technique que savant d'un vague marxisme administratif, très analogue à celui qui régnait si lourdement dans les ainsi nommés pays de l'ex "socialisme réel". Cette classe ouvrière réduite aux acquêts théoriques comme on l'a déjà évoqué du marxisme stalinien plus ou moins pérenne et à ceux de feu la social-démocratie du 20° siècle, a cependant de quoi étonner un historien ou simplement un citoyen lambda quelque peu réflexif mais également un lecteur de Marx, cet inventeur impénitent malgré sa tentation de l'immobilisation de la théorie pour lui donner les allures d'une science instituée. N Poulantzas, reprenant une analytique devenue classique, qualifiait justement d'économisme ce réductionnisme théorique ; c'est fort juste mais nous semble-t-il insuffisant, en tout cas pour son usage stalinien et post stalinien, comme dans la forme abâtardie, scolaire et pourtant fanatique qu'en diffusent les affiliés du bourdivinisme ;  quant à la social-démocratie elle justifiait son réformisme et son recul devant la révolution telle que profilée par les léninistes, puisqu'il suffisait finalement de laisser faire le processus réel qui était supposé, à l'époque des croyances progressistes, aller dans le bon sens (de l'histoire), celui de la socialisation des moyens de production.  Mais dans un cadre totalitaire qu'il soit théorique et/ou étatique,  on ne peut éviter d'interroger les fonctions de cette réduction de l'identité ouvrière au seul travail pensé d'ailleurs de façon réductrice comme condition matérielle de l'existence mais à partir d'indicateurs désincarnés. Cet économisme fonde  la légitimité de l'objectivation, ce fétiche verbal de la sociologie ossifiée dont la principale fonction est de donner à celui qui parle les autres hommes à leur place, la possibilité de les considérer réellement comme des choses ; la formule, espérons le,  purement posturale de Durkheim se métamorphosant en jugement de réalité et en légitimité de tous les terrorismes théoriques et politiques. Procès sans sujet écrivit à propos de l'histoire humaine Louis Althusser, le maître du maître. De fait nul n'a mieux que ce philosophe conséquent, exprimé, dans l'innocence, il est vrai, de sa propre aliénation mentale, la vérité latente des présupposés d'une des errances principales  de la sociologie relais en l'occurrence du marxisme stalinisé. L'économisme intégré à un pouvoir ou simplement à une pensée totalitaire est un des modes pseudo scientifiques principaux de dénier l'existence des sujets ce tabou désormais de la connaissance sociologique, qu'ils soient individus personnalisés ou sujets de l'histoire.

 Dans les cadres de l'économisme et/ou d'ailleurs du sociologisme qui lui doit beaucoup, il n'y a strictement rien d'inattendu dans l'exposé dit scientifique, -et un grand nombre des thèses actuelles n'ont de ce point de vue désormais de thèses que le nom- tout est déjà donné dans la nomenclature éternisée et dans la clôture du champ. La science véritable n'est-elle pas, a contrario, une frontière mobile et inquiète à jamais questionnant, en l'occurrence tout ce qui est désormais à peu près éradiqué des institutions disciplinaires de la sociologie d'Etat. L'heure de la classe pour soi ne saurait jamais sonner pour les pensées de la reproduction, rebelles à toute singularité spontanée du mouvement social échappant à l'avant-garde organisée porteuse de la théorie. Qu'importe que celle-ci (le marxisme d'Etat) ait sombré depuis longtemps avec son Etat fantoche et meurtrier, on trouvera encore aujourd'hui des prophètes se pensant comme vigies dans les millénaires, ou comme temples de la vraie gnose, qui continuent de penser écrire et agir comme s'ils en étaient les sanctuaires quasi vivants.

Le travail de JPM, pour ce qui le concerne semble transmettre, pour qui veut en faire une lecture symptomale, plus d'inquiétude que de certitude; probe ouvrier de la  sociologie ouvrière  - et nous disons cela sans ironie- du Lersco, d'avant donc le Lestamp, il ne peut être réduit au propos strictement obligé qu'il était supposé tenir dans la gageure impossible d'exprimer à la fois la déréliction historique de la classe ouvrière  et sa pérennité conceptuelle, projet délirant et réalisation hétéronome qui plus est sans la gratification finale ; on a vu dans quelle contradiction l'avait ligoté la commande de M. Verret et dans cette nécessité insurmontable il fait ce qu'il peut faire de mieux, son travail de lecteur insatiable, d'ordonnateur, de synthétiseur pédagogique et de référencement en un mot son travail de professeur, mais pas de chercheur, (et on ne reviendra pas sur ce qui rendait cela impossible) ; mais ce travail là il le fait parfaitement, et on n'ira pas jusqu'à dire que c'est devenue dans la profession une rareté. Il entre souverainement dans  l'ouvrage par le mot Ouvrier, dont il propose rapidement la fameuse définition distinctive (?) - étonnante précision, de quoi que fallait-il donc se distinguer ?- qui constitue le noyau dur, quasiment la pierre noire de l'objectivisme verretien, ce dont à ses yeux et dans doute son œuvre tout découle, le bas comme la classe, la culture, la conscience, jamais nommée puisque déductible, et en tout cas certainement pas, la personne comme forme individuelle humanisée d'existence. Cette définition distinctive trouve jusqu'à nos jours les données chiffrées plus ou moins cycliquement - L'Europe impose son nivellement productiviste de la connaissance-  abondées et actualisées par les administrations du comptage d'Etat et utilisées par l'école les media et les quasi sciences sociales, comme catégories transcendantales univoques. A peu près tout ce qui se distribue dans  ces taxinomies (?) se retrouve dans ce texte,  ainsi que ce qui peut s'indexer cavalièrement comme certaines données politiques, mais rien d'autre. Chercher ailleurs,  en l'occurrence hors de l'Etat, d’autres pratiques de la vie, n'était pas au programme, faute de temps ou par ce que la définition distinctive ne permettait pas d'y collecter des données homogénéisables.

Cet essai entérine donc apparemment  sans mégoter, ce qui, de ces ouvriers dont l'agrégat est dit "classe ouvrière", peut-être pensé quand même dans ce vocable organique à vocation totalisante et qui garde de ce fait une fécondité virtuelle, même s'il fonctionne ici, sans cultures et sans milieux concrets donc complexes, économiquement, politiquement en un mot socialement impurs, de vie... Etait-ce la stricte commande de Verret qui ne voulait pérenniser que l'univoque transparence vide économiste, de la classe en soi, tout le reste irréductible à la théorie, ne devait pas encombrer le propos sinon pour dénoncer, ce qui est très peu fait. Est-ce simplement un état intermédiaire ? Lors qu'il nous distribua son papier rien d'indiqua dans ses paroles, pas plus que dans con texte qu'il ne le considérait pas comme achevé sous éventuelles réserves de corrections mineures. Ce qui nous est donné et ce nous diffusons se présente à l'encontre de son titre hors sujet comme une morphologie sociale, " chère à MV admirateur de Maurice Halbwachs, - le plus "matérialiste" des durkheimiens -, arrimée à un économisme tempéré cependant par l'idée plus historique de la déréliction d'une histoire fourvoyée  échappant à ses penseurs patentés, qui dans la mer tempétueuse de la  mondialisation se chercheraient quelque navire transhistorique dans la nostalgie de l'idée d'un port sinon d'une destination alors que son concept seul n'indique plus comme par surcroît avec le premier prolétariat et la mythographie du Manifeste communiste, une mission. Le mot plus modeste, mais ce n'est pas une critique, de "redéploiement" avancé  dans l'article confié parallèlement à La Dispute (mais quand et par qui ?) indexé (malgré lui ?) à la fantasmagorie d'un (éternel) retour des (mêmes) classes, ne suffit pas pour trancher sur le fond de sa pensée en termes plus prospectifs.  En tout cas on dispose avec cet essai si densément chiffré, d'un travail systématique de collecte critique raisonnée et synthétisée selon ces prémisses et d'un savant instrument de transmission de connaissances qui affronte, mais sans vraiment le briser, ce qui est devenu l'interdit des totalisations concrètes,  problématique anthropologique, ethnographique et historique. L'utopie théorique nécessaire mais toujours à réinterroger d'une totalisation possible de l'expérience sociale humaine, constitua pour une partie de ceux qui furent mêlés à l'aventure initiale, dont nous sommes,  le meilleur de l'ambition trop vite dite sociologique du Lersco ; sous réserve cependant de ne pas oublier que cette vision concrète et ouverte de la connaissance des sociétés était dès l'origine, écartelée entre un sociologisme qui détruisait l'ambition gnoséologique radicale de Marx, et un marxisme qui idéologisait plus ou moins radicalement les résultats anticipés.

A supposer que ce vocable ait encore un sens en  dehors de mobilisations partielles et situées[5], la classe ouvrière nous a semblé dans ce remake très professionnel, doublement absente :  absente et méta-absente ;  pourtant nous pensons que le mode de pensée en acte refusant la chirurgie mortifère des champs homogènes, et les disciplines découpées en tiroirs, et qui tentent d'indexer pour une heuristique ouverte sous réserve de réfutation, toutes les pratiques les unes aux autres sans préjuger de causalités a priori, restait et reste nécessaire et fécond, après la disparition, en tout cas dans la plupart des sociétés du monde, des grandes entités purement ouvrières, nationales ou internationales hypostasiées à partir d'une vision chirurgicale des rapports de production opérationnalisés par le lien entre des  chiffres et une abstraction.. Pour rester dans le cadre français d'après le tournant de 1984, on comprend le refuge des pensées bureaucratiquement classistes dans la classe en soi de la statistique économique. Comment  en effet intégrer dans un néo marxisme de la chaire que les deux votes les plus ouvriers de la politique, sont le CPNT des ruraux et le Front National des banlieues et de la France de la grande industrie du 20° siècle, des périphérisés en quelque sorte, à l'instar de la structure mondiale,  et le silence embarrassé des sociologues en rajoute une lourde couche dans le confinement de périphéries !  Comment inscrire l'attachement culturel et politique des mondes ouvriers les moins déstructurés (la majorité) aux fondamentaux anthropologiques des cultures populaires et comment le rendre compatible avec l'effort privatif pour la promotion scolaire substitué à une culture usinière qui fut la matrice à la fois réelle et imaginaire d'une unité ouvrière perdue, pour autant qu'elle ait jamais majoritairement existé ? Comment décrire l'impur mélange des classes, qui s'évaporent en simples classements, et des cultures dans le couple "ouvrier" modal, c'est à dire socialement hétérogène, homme ouvrier, conjointe employée, institutrice, agricultrice etc. et encore nombreuse dans le Nord-Est prolétarien, "au foyer" ? Comment rendre compte des solidarités sociales et culturelles à géométries variables d'une diversité ouvrière liée à la géographie anthropologique et historique des écosystèmes sociaux de reproduction (J Réault Nantes Lersco, 1989),  de la polarisation assez radicale des villes et des campagnes toujours agissante quoique complexifiée par la rurbanisation, comment abolir l'écartèlement des ex cultures ouvrières entre un néo collectivisme assistanciel et un individualisme moderne cherchant dans l'école une promotion privée ? Comment oser, contre l'injonction néo-intellectuelle de l'identité française négative, nommer l'attachement ouvrier, non à un mondialisme abstrait ou à un européisme que les postmarxistes prétendent héritiers de l'internationalisme, mais à une souveraineté nationale dont pourtant Emmanuel Todd a si brillamment montré dans sa conférence de 1994 à la Fondation Saint-Simon ( Aux origines du malaise politique français) qu'elle était organiquement solidaire de ce qui pouvait éventuellement se pérenniser et resurgir (lors d'évènements historiques singuliers non déductibles et non dans le ciel des éternités marxistes), comme plus ou moins fugace et partielle conscience de classe. Et la crise immense qui vient de surgir (2007-8) comme étant à la fois celle de la mondialisation et de la dé mondialisation pourrait encore de ce point de vue réserver quelques surprises.

 Dans ses limites qui sont celles de  l'économisme mais aussi de son meilleur corollaire le goût de la précision statistique, par sa probité descriptive y compris lorsqu'elle gène la théorie (l'ouvrier du tertiaire ?), par certaines inquiétudes qui osent s'y manifester marginalement et par le souci permanent d'introduire des successions datées sinon strictement de l'histoire, parce que donc  irréductible au vide idéologique du champ, gardant, ne serait-ce que dans son nominalisme, la nostalgie d'une totalité concrète intelligible, ce texte pourra faire référence sociographique et sous réserve de contextes plus larges, historique. Son édition sur ce site du Lestamp Association est à lire comme un hommage à un auteur et une personne, que son institution universitaire, département et UFR de sociologie de Nantes, s'avéra incapable de lui rendre, trop atteinte qu'elle était déjà, il y a déjà cinq ans, par le mal autophagique et épurateur dont elle ne finit pas de mourir et qui l'empêche à jamais se donner le miroir de son inexistence dans la fête (la célébration en est une) impossible. Le propos est hélas généralisable à beaucoup d'autres sites de la post-université. Comme l'a évidemment constaté le lecteur qui nous aura suivi  jusque là c'est à propos d'une pensée inquiète donc vivante, qui méritait et mérite toutes les joutes de la disputatio intellectuelle dont JPM fut si friand et parfois dans une dureté de parti et d'époque durant sa vie, que nous avons esquissé cette exégèse sans complaisance qu'appelait le contexte d'une école intellectuelle survivante dont l'histoire reste à écrire. Et c'est dans cet esprit que ce qui n'a été au début qu'une brève médiation (y compris sur ce site) est devenu d'une certaine façon, comme son objet-sujet même, un autre essai [6].  Il fut un membre actif et parmi les plus éminents des collectifs de chercheurs, le Lersco, le Lestamp EA Université de Nantes, dont nous procédons, comme toujours dans les identifications vivantes, par héritages et par ruptures. Ceux qui se prétendent encore gardiens d'une tradition théorique plus féconde que ses pétrifications dogmatiques, en l'occurrence la pensée de Marx, - et parmi eux le maître d'ouvrage même de l'essai de Jean-Paul Molinari l'inspirateur adulé de ses postulats-, n'ont pas cru devoir manifester leur réception de leur travail littéralement sous-traité, ni encore moins le publier. Le Lestamp association, laboratoire associatif  qui n'a d'autre ligne théorique que son goût de la liberté et de la profusion des idées et sa quête des unités vivantes contre le côté mortifère du construit sociologiste, se devait de mettre ce texte comme réprouvé par son inspirateur, à la disposition butineuse et critique de tous ceux qui restent en faim insatiable de connaître, et même si c'est (peut-être ?) dans des catégories antérieures à leur gestation, les sociétés de la mondialisation.[7]

Jacky REAULT
Lestamp-Association Juin 2005. Revu et très largement augmenté le 11 novembre 2008 Lestamp-Ass, Habiter-PIPS.
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Notes de Liminaire (les exposés théoriques concernant le devenir contemporain et les limites d'une heuristique de classe sont pour l'essentiel empruntés à et regroupés dans J Réault, Communication aux Journées d'Habiter-Pips. Axe III.)


[1a] C'est de loin la plus importante et la plus nourrie des trois œuvres posthumes qui sont désormais avec celle-ci accessibles, avec l'article Retour à Mauss, parue in Y Guichard-Claudic, Ph Lacombe, C. Papinot, De Bretagne et d'ailleurs. Université de Brest 2004, (Mélanges offerts à Anne Guillou), et  Ouvriers classe ouvrière : entre déclin et redéploiement, sa contribution à P. Bouffartigue. Le retour des classes sociales, inégalités, dominations, conflits, La Dispute 2004. Signe de liens et de reconnaissance fort les auteurs et éditeur ont dédié leur livre à JPM. Ce qui est un élément de réponse à une de nos questions.

 [1b]D'autres couples antinomiques et interrogatifs peuvent peut-être plus  dialectiquement l'exprimer : - Cet essai constitue-t-il comme un retour au sources ou un retour en arrière ? Un reflux dans l'imaginaire ou une résurgence du réel ? L'avenir d'une illusion ou un repentir de l'histoire qui vit s'effacer dans les sociétés centrales les classes  sociales issues des deux premières révolutions industrielles et qui étaient encore plus ou moins constituées politiquement à l'orée de la mondialisation (1974-1984) ? Ces formulations ne sont pour nous exclusives ni dans leur successions ni même au sein de leur polarisation. Pourquoi faudrait-il répondre dans l'univocité tant à la complexité d'une pensée qu'à celle du réel ? Pour ce faire point n'est besoin de s'inscrire dans un métalangage théorique radicalisé par la sauvage fétichisation d'une "rupture", - sommet de la schizéoïdie althusérienne-, notre epistémé, autour des concepts de milieux, commun, populaire, etc, se résume autour de la formule fédérative de lieux communs des sciences sociales, une "sociologie" véritable a besoin de toutes les sciences sociales donc d'un langage transversal qui  participe, certes, sous réserve d'une exigence de rigueur particulière, des mots de la tribu, ( Mallarmé). Il y a dans cette démarche une interférence avec d'autres réflexivités critiques des sciences sociales dont celle  de Michel Maffesoli autour de la connaissance ordinaire (Méridiens 1985) qui reconnait une dimension de connaissance dans toute expérience sociale, sous réserve peut-être, d'ajouter, pour ce qui nous concerne que c'est à chaque fois à éprouver en termes de forme et de degré de connaissance. 

 [1c]Les contemporains de la genèse des ouvriers modernes dans l'Angleterre du dernier tiers du 18° siècle les appréhendèrent comme une unité historique nouvelle à l'interférence de trois déterminations théoriquement et réellement différentes et dont la confusion est jusqu'à nos jours source de confusion jusque dans la sociologie la plus contemporaine, - 1°) la prolétarisation abusivement absolutisée en prolétariat (formule savante et/ou assistancielle à l'origine, puis idéologique), mais dont le succès s'ancra dans les caractères particuliers de l'accumulation primitive anglaise qui avait effectivement engendrée, avant l'industrialisation, un prolétariat. La prolétarisation en revanche reste un concept non idéologique si on en cherche les indicateurs de formes et de degrés, mais ce qu'il dénote et pondère est transversal à toutes les sociétés agies par l'accumulation  du capital et non à un sous-ensemble fut-il ouvrier. -2°)  le travail intégré aux machineries de la naissante grande industrie de la première révolution industrielle, définissant des producteurs (parmi d'autres, artisans, paysans, composantes à un autre niveau de largement dé dans la société) inséparablement de valeurs d'usages et de survaleur - 3° la stricte situation hiérarchique et statutaire d'exécutants pour l'immense majorité, ce qui n'exclue pas de grandes variations dans l'autonomie pratique. La seule identification indigène et la plus auto revendiquée (ouvriers, working classes, Arbeiter,) fait référence à la seconde détermination, inégalement solidaire de la troisième et c'est  dans la  fabrique (usine,  factory...) matrice de nouveaux collectifs justement soulignée par ce qu'il y a de sociologie transférable dans le Manifeste communiste, surgit  l'identification nominale dans un mot qui en français reste, on l'oublie trop, une perception sublimée et non dévalorisée de leur activité Œuvre, ouvrier, et à un niveau de conscience de soi interactive avec la conscience sociale générale, classe ouvrière, furent, au cours des développements des révolutions industrielles dans l'espace du monde, universellement le principal principe d'identification collective au point que dans la plupart des sociétés centrales le mot de travailleur fonctionna comme quasi synonyme, alors que tant dans la réalité que dans la conscience de soi la prolétarisation, d'ailleurs lentement surmontée jusqu'à la veille de la mondialisation, ne fut jamais un critère principal et il ne pouvait évidemment pas être un critère exclusive. Quant au terme de prolétariat il était devenu le marqueur principal de l'idéologie marxiste, et fut privilégié comme  principe massifiant de perception que se donnèrent les partis et les états communistes.

[1d]  Cet antipeuplisme est d'abord l'expression  et l'injonction du haut des scènes médiatiques et des oligarchies monopolisatrices des centres,  bobos qui titrait le Monde des 24 et 25 juin "font passer les villes à gauche", - Gauche ? Tendance mondialisation-. Il trouve son complément apparemment paradoxal dans le verbalisme gauchiste universitaire de dénonciation du peuple et du populaire, méprisés réduits à l'abjecte domination sans appel et sans espérance de la vulgate bourdivine dont le succès, jusque sur les ondes de BFM (Busyness FM) tient au mélange de simplisme théorique, une pensée binaire non contradictoire à connotation éthologique, et d'une langue confuse et ampoulée qui impressionne naturellement l'inculture. . Et ce n'est pas le seul terrain où les deux anciens rivaux ( les marxistes orthodoxes irréductible ex communistes et le clan bourdivin) se sont, dans cette nouvelle période, profondément rencontrés- le bas et la misère mêmes appas, - jusqu'à ce que leurs héritiers mêlés forment le l'appareil de pouvoir  le plus cynique et cruel de la lutte pour le pouvoir les places et l'argent dans la sociologie instituée. Leur dénonciation du dit populisme reste cependant embarrassée voire confuse, comme celle de l'Alain Pessin du mythe du peuple, tentant avec Bruno Péquignot, lors du colloque Les peuples de l'art (Octobre 2002 Nantes, Lestamp) d'imposer un brulot  à prétention définitivement abolitionniste  en propos liminaire normatif.  En revanche il n'y a aucun état d'âme, sur des scènes légitimes et de la bienpensance dénonciatrice du populisme, chez Pierre Rosanvallon,  l'idéologue principal  - le plus haineux en tout cas -  de ce mouvement d'abolition scientifique des peuples.. La cohérence est radicale de celui qui fut de surcroit un des inspirateurs de la CFDT rompant avec le mouvement ouvrier du premier recentrage de 1978 jusqu'à l'effondrement de 2003 et qui signa dans les lieux de Mémoire de Pierre Nora  l'article qui prétendait désymboliser la souveraineté du peuple obsession de toute son oeuvre.  Mais c'est avec La nouvelle question sociale. (Seuil 1995)  que la clé de cette pensée se livre avec une théorie d'une raison sociale réductible à la supposée transparence darwinienne des gènes  prétendant annexer la théorie de la justice de Rawls et prôner cette inversion de l'égalité républicaine en équité alias inégalité, fondatrice d'un nouvel ordre social totalitaire, comme l'avait lumineusement montré Luc Boltanski dans le célèbre article misère de la philosophie sociale (Le Monde 7 fév. 1995)

 L'antipeuplisme théorique a dans les sciences sociales également une dimension de guerre civile contre toute sociologie qui la récuse, les héritiers du Lersco dans le Lestamp et d'abord la plus illustre, l'auteure de deux des références les plus achevées d'une sociologie et d'une anthropologie ouvrières, La coopération ouvrière à l'usine des Batignolles (Anthropos 1984), Le décor ouvrier (L'Harmattan 1996), l'éprouvèrent pratiquement sur eux-mêmes et sur leurs entreprises de recherche avec une violence qui alla croissante entre la mise au mur publique à Nantes au nom du maître, en janvier 2003, la privation de tout moyen de recherche et de direction de thèse, et le détournement vers une récupération Grenobloise de tout un pan d'œuvres au profit d'une comparse en 2004.

 [2] Classes et problématiques de classes : Marx est le théoricien et plus modestement l'annaliste, historien du présent, des luttes de classes pas des classes dont toute sociologie s'inscrit dans un fixisme bureaucratique, latent dans les classes du Lersco et manifeste dans sa dégénérescence en reproduction et habitus dans la vulgate bourdivine dont la responsabilité est radicale dans le déclin intellectuel de la sociologie instituée. Si l'on veut se donner une approche à la fois extrêmement élaborée, profonde et prudente de la fécondité relative d'une problématique de classes et non de classes entités nominalistes, il faut lire et relire, des historiens d'avant une stérilisante sociologisation mais, pour faire vite et fort et sans trop se soucier de la forte coloration structuraliste d'un discours partiellement daté, l'un des plus savants interprètes contemporains de Marx, pour qui la connaissance des sociétés ne saurait se réduire à une conception disciplinaire bornée de la sociologie, Nikos Poulantzas (Pouvoir politique et classes sociales Maspero 1975). Une détermination de classe se manifeste par  l'effet global des structures d'une formation sociale, (complexe singulier et historique de modes de production, d'institutions de langue d'ordre sociétal, etc.) dans le domaine des rapports sociaux. Sachant que cet effet se manifeste (ou pas) spatialement et historiquement dans des actions (virtuellement ou manifestement, politiques) déclarées de quasi groupes dont le degré d'existence réelle, ne s'adjuge que dans des pratiques réelles manifestant l'effet pertinent de la position dans les rapports de production, dans le domaine politique, comme forces sociales, parmi d'autres forces sociales. Cet effet global manifesté en effet pertinent ne s'adjuge pas a priori dans les agrégats économistes d'une classe en soi, pur artefact de statisticien se disant sociologue, mais dans des actions déclarées et des déterminations éventuelles sur l'ensemble des pratiques (hypothèse de totalisation).

Le tournant de la mondialisation et la fin du cycle ouvrier et socialiste qu'entérina l'effondrement de l'URSS avec un retard dû à l'inertie des rapports sociétés-Etats, ne signifient pas que de tels effets tendanciellement tous azimuts et les actions déclarées de forces sociales soient devenus inexistants. Il est notamment indispensable d'éprouver heuristiquement une problématique de classe à l'échelle de la mondialisation (Guy Bois, Une nouvelle servitude. Essai sur la mondialisation F-X de Guibert 2003), c'est à dire pensant l'interférence contradictoire du processus mondialisateur et des sociétés réelles modalement nationales. Les configurations-actions de classes continuent de s'adjuger d'abord, ce qu'avait d'ailleurs fortement affirmé le Marx du Manifeste, au sein des Etats-nations affrontant les processus et les politiques, internationales en 1848, mondialistes en 2008. C'est cette approche qu'a esquissée, par exemple Denis Duclos avec le repérage d'une l'hyperbourgeoisie mondiale (Monde diplomatique Août 1998), à base évidemment principalement centrale (américaine) reléguant les bourgeoisies nationales dans la même subordination que les mondes populaires (plèbe travailleuse et ensembles de communalités culturelles et politiques transclasses) et les peuples (populi). De la même façon on ne peut penser désormais en termes de sciences sociales (expression plus fiable que l'étriquée sociologie) sans intégrer le développement au sein des sociétés nationales mais en plus ou moins grande fusion mondialisée entre elles) de classes relais de l'hyperbourgeoisie mondiale : les bourgeoisies intellectuelles médiatiques et institutionnelles des grandes capitales travesties dans une bien-pensance de gauche, les bobos de David Brooks. Sous réserve d'en étudier les attributs plus larges que le repérage purement culturel de D.B., liés aux conjonctures et situations nationales, ces nouveaux complexes de classes constituent un objet d'étude indispensable, adossées en France non seulement aux media et à la monopolisation de toutes les scènes sociétales, mais à l'Etat culturel, avec une plus ou moins grande hégémonie sur une plus vaste (et conceptuellement plus floue) classe culturelle, telle que l'a définie Emmanuel Todd dans l'Illusion économique. Dans l'analyse de Poulantzas les classes qui ne sont que des ensembles dynamiques entre virtuel et réel et à géométrie variable, ne sont qu'une des manifestations historiques de l'ensemble logique plus large de forces sociales trouvant hors l'économie, dans la religion, les cultures territoriales, etc. d'autres bases à leur mobilisations sociétales et ou politiques. Loin de nous l'idée que la fécondité qu'une telle problématique de classe, dans un sens à la fois rigoureux et souple, soit totalement épuisée, sous réserve de toujours la situer dans une conjoncture historique et spatiale (les économies-mondes de Fernand Braudel, l'actuelle et singulière mondialisation), singularisée. Mais cette posture intellectuelle ne saurait ressusciter les formes abolies. Les ouvriers, pour autant que l'on puisse les appréhender unitairement, s'inscrivent désormais au sein du travail de l'emploi et surtout des formes de vie modalement hétérogènes, dans de vastes ensembles transclasses que la qualification de populaires nous paraît le mieux approcher, sous réserve d'inventaires sans fin (c'est cela une science sociale : à jamais inachevée). Supplémentairement à cette approche théorique abstraite, un indice politique fort de la pertinence d'une telle conceptualisation nous en semble donné par la disqualification du populaire, des peuples et évidemment de leur constitution politique comme nations souveraines, de la part des classes mondialisées et de leurs relais (post ?) nationaux. Cette disqualification est active et manifeste depuis le tournant de 1984  avec le Vive la crise ! des autoproclamées élites ex de gauche voire ex communistes ou gauchistes, version soixante-huitarde. Elle vaut pour les peuples et cultures populaires. Elle vaut pour ceux qui, dans les sciences sociales s'inscrivent dans une problématique qui refuse de disqualifier à la fois les concepts et la réalité charnelle vivante des personnes dont les attributs participent des trois acceptions du populaire, la plèbe travailleuse (l'essentiel du salariat), les symbolisations et valorisations relativement communes transversales à de multiples ensembles sociaux, les peuples nations à vocation souveraine dans l'anthropologie qui s'origine dans le printemps de 1789. (Extrait de J Réault, communication aux journées d'Habiter-Pips Axe III Amiens 5 décembre 2008)
[3] Où va la classe ouvrière française ? , Où va le mouvement ouvrier français ?, Où va la culture ouvrière française ? La façon de titrer est verretienne, à ceci près qu'une salubre modestie, peut-être lui fait abandonner la prétention prophétique attribut divinatoire du, seul, maître. Mais de ce fait il se coule, et tout aussi littéralement dans une référence, très officielle (éditée en 1994 par la Documentation française, après l'effondrement socialiste de 1993, mais commandé en un temps où la présence socialiste dans l'Etat croyait encore utile de se justifier par la conscience philosophique d'autrefois) sous les plumes conjuguées J-N Rétière et O. Schwartz, se disant avec chacun leur modalité de distance, hérétiques mais restant fascinés par le fondamentalisme de  M. Verret. L'anachronisme de l'expression était déjà radical et  l'année même de l'édition, E Todd l'avait magistralement montré dans son essai sur le malaise politique français (Fondation Saint-Simon); c'était désormais ce nouvel ensemble perinent "les classes populaires" qui constituait la forme de la contradiction sociétale principale face aux dites "élites". Peut-être la classe ouvrière réduite au minimum du mot, trouve t elle là dans cette illusoire survie insufflée par des intellectuels d'Etat, son ultime mention ?

[4a] L'invention de cette formation finalisée sur l'enseignement secondaire et très scolaire qui par une dérive de l'institution devint une vivier de recrutement d'universitaires devrait être interrogée comme une des composantes de la crise des sciences sociales puisqu'elle donne un statut d'éminence scientifique sanctionné à des enseignants encore supposés chercheurs qui se réclament à la fois de l'histoire, de l'économie, de la sociologie, alors qu'ils n'ont dans aucune de ces matières une formation fondamentale achevée dans le sens et les exigences où on l'entend au sein de chacune de ces disciplines.

[4b] Allons plus directement à notre cible ici : l'immobilisation mentale de ceux qui prétendent encore vif ce qui est mort, et les classes sociales d'hier transférables dans les sociétés de la mondialisation ne signifient pas forcément l'obsolescence définitive d'une heuristique de classe. Nous en traitons largement dans la communication pour la Journée Interroger les questionneurs. Qu'elle réflexivité ouverte et quels projets induits des chercheurs d'Habiter-Pips, Axe III) sur leur itinéraire intellectuel. Amiens 5 décembre 2008.  J Réault, Entre l'heuristique nouvelle de classes de la mondialisation et la théorie d'un cycle historique de retour des peuples, une sociologie modeste des formes mondialisées de la prolétarisation.  

 [5] Ainsi les ouvriers  nazairiens (de l'aire d'emploi de  Saint-Nazaire)  et certaines de leurs actions pourraient passer, comme "de classe ouvrière". Il n'y a pas pour contredire cela encore d’anatopisme (Michel Tournier, Vus de dos. Gallimard.): Saint-Nazaire, le jour en tout cas, reste une des rares villes authentiques, c'est à dire microcosme relatif de toute la société, avec Saint-Etienne et Marseille,, tant que les peuples ouvriers se retrouveront dans ses chantiers et qu'elle ne  sera pas  ridiculisée par le "sur mer" dont veut l'affubler, pour singer du Nantes bobo de J Blaise et J Marc Ayrault,  la réduction spectaculaire marchande à l'image, son maire post-chevènementiste. Post ? en tout cas on ose l'espérer pour l'honneur de Chevènement. Quant à  l'anachronisme, la mythique matrice, la fourme comme on dit en Auvergne,  des paquebots des petits vieux mondialisés mais aussi des tankers d'un demi kilomètre, si braudélienne dans sa civilisation matérielle méprisant Le temps du monde (A Colin), n’a t elle pas la force titanesque de son propre temps ? Peut-être même existent aussi (mais dans quelles modalités spécifiques) comme une "classe ouvrière" coréenne, brésilienne en tout cas de Sao Paulo ?) ? Quant à "nos" Ouvriers de l'Ouest de 1984, ils étaient au bord du basculement mondialisateur et déjà on ne pouvait les décrire que d'un côté ou de l'autre du versant ; ceux que leur conscience mobilisée tirait encore vers l'être, c'est à dire l'éternité, glissaient tout aussi réellement , et en toute  -tragique- conscience, (contrairement à toute définition distinctive univoque), vers le non être, dont toute admirateur du Poème de Parménide, sait aussi, et pour la consolation de toutes les nostalgies, qu'il est et qu'il n'est pas, et que la connaissance ( y compris philosophique), loin de se définir exclusivement par la rupture et lé dénégation,  puise dans le mythe et dans la poésie

[6] Essai,  Nous revendiquons comme marqueur de l'exigence idéelle au sein de la sociologie en grand risque oligophrénique, ce qui est devenu une insulte des lyncheurs patentés de la discipline.

[7] Colloque international des 3, 4,5, décembre 2004, évènement fondateur public du Lestamp-Association, libre société savante associative que conquirent avec leurs seules forces et revenus privés les chercheurs refusant de briser leur coopération intellectuelle toujours féconde lors de la liquidation autoritaire de l'ex laboratoire d'Université. Edité en cdrom par J Deniot et J Réault, The societies of globalisation. Nantes Lestamp 2007 et disponible sur le site sociologie-cultures.com

 

 

 



Où en-est la classe ouvrière ?


Par Jean-Paul MOLINARI

Professeur de Sociologie

« On ne voit pas que le mouvement
d'époque puisse inverser les tendances
la déstructuration, à la désolidarisation
à la désorganisation, qui dès à présent
mettent la classe au point critique.
Michel Verret,
« Où va la classe ouvrière ? »,
1992.2

Toujours moins d'ouvriers « désouvriérisation », moins d'ouvriers dans le secteur secondaire de l'industrie mais toujours plus dans le secteur tertiaire, « tertiairisation » : au seul vu du nombre la classe ouvrière offre le prime constat d'une déclinaison , amorcée il y a trente ans, de son poids démographique dans la société française, tout autant que celui d'une restructuration sectorielle concomitante. Ce que les premiers nombres indiquent recouvre un complexe de transformations affectant les structures et les individus de la classe. En 2003 la classe ouvrière n'est plus ce qu'elle était à l'apogée de son nombre (1975 ) comme de sa puissance sociale, de même qu'elle n'est plus ce qu'elle n'a jamais été3, dans les temps où l'illusion de son essence valait science de sa réalité et foi en son avenir. Reste qu'il existe toujours des millions d'ouvriers en France (autour de sept ) et que l'ensemble social qu'ils forment pose en termes renouvelés la question de savoir comment il constitue une classe ouvrière.

Sauf à suivre la courte vue individualiste d'une atomisation absolue des classes , il semble plus objectif et plus fécond de marquer la pérennité de l'existence sociale d'un ensemble d'hommes et de femmes dont l'inscription dans les rapports de travail, et corrélativement, pour une large part, dans les autres rapports sociaux, demeure distincte de toute autre, fut-ce de manière à la fois plus mouvante, plus diverse ou autrement diverse, et en partie plus floue et plus incertaine, que dans les passés historiques, y compris le plus récent, celui de la période 1945-1975.

Ouvrier : « Un salarié d'exécution . Il peut, poursuit la définition proposée par l'INSEE , travailler dans l'industrie, dans l'artisanat ou dans l'agriculture. Il produit ou transforme souvent un bien matériel. ». Salarié d'exécution producteur ou transformateur d'un bien matériel : triple indexation distinctive nette, tout autant que nuancée , qui renvoie, le plus souvent car aujourd'hui la référence à la transformation peut désigner de nouvelles zones de flou, aux réalités d'un type de travail différent de celui des autres salariés, des autres exécutants, des autres producteurs . Au total une inscription spéciale dans les rapports sociaux de travail, grosse d'autres modalités spéciales de vie, qui configure comme un groupe social tendanciel mais aussi toujours en même temps un ensemble de catégories sociales 4, n'était le fait, celé ou euphémisé par le concept INSEE, de la productivité ouvrière, qui fait de ce groupe potentiel-réel avec ses-ces catégorie une classe au moins en-soi, en le/les positionnant dans des rapports sociaux de production.

Productif en effet l'ouvrier, et seul travailleur de cette espèce, si l'on tient ensemble ses deux qualités de salarié et de producteur, car il ( en réalité elles et eux ) produi(sen)t, dans les conditions de l'achat capitaliste de sa force de travail et de la mise au travail de celle-ci dans les conditions choisies et imposées par les employeurs du Capital, ce bien qu'est la valeur du produit matériel, et, en elle, la valeur que son travail a ajouté à celle des moyens consommés dans la production et celle de ses propres moyens de reproduction , toutes deux reproduites par le travail des ouvriers : cette survaleur ou plus-value dont le Marx du Capital invente la théorie.5 Sous ce point de vue l'ensemble-groupe ouvrier existe comme classe sociale.

Décrypter l'actualité du complexe des restructurations d'une classe ouvrière, dont l'existence ainsi réaffirmée, aux seules fins d'en réinterroger le degré de réalité, sera examinée sous divers angles, à travers des mesures appropriées, tel est ici le propos.



DESOUVRIERISATIONS


Dans la dernière décennie du vingtième siècle, le mouvement de l'emploi ouvrier dans le monde6croît en valeur absolue ( 17,3 millions en plus ) alors que le taux de représentation ouvrière dans la population active mondiale décroît de 11,1%. Selon les aires nationales-étatiques et les espaces historiques-économiques ces mouvements s'avèrent très contrastés, voire même contraires. Dans l'Europe capitaliste classique, celle de la CEE et des pays hors CEE ( hormis la Turquie ), le mouvement combine une double baisse : du nombre des ouvriers et du taux d'actifs ouvriers dans la population active.

En 1975 , en France, PINSEE recense 7.778.600 ouvriers ayant un emploi, et, en 1998 , 5.794.000 : en vingt-trois ans le taux d'ouvriers a décru, en quasi-continu structurel ( il y a des regains conjoncturels de croissance en fin de siècle ), de 10,7% ( 37,2 à 26,5% ), à l'instar du taux mondial. Par d'autres mesures, celles de son Enquête Emploi annuelle, l'INSEE précise l'approximation. En 1975 on comptait ainsi 7.643.408 ouvriers occupés et, en 2002 ,6.202.045, soit 400.000 de plus qu'au recensement de 1998 , indice que pendant cinq années de reprise de croissance économique, le chômage ouvrier s'est réduit. Comptabilisé selon les critères du Bureau International du Travail il se chiffre à 346.076 en 1975 pour croître jusqu'à 980.509 en 1993 : en 2001 il n'est plus que de 779.792 , mais dès 2002 la tendance structurelle le resitue à 797.168.

Au bout de ces comptes il apparaît que le nombre ouvrier français s'est réduit d'un million en vingt-sept ans : de 7.989.484 ( actifs occupés ou chômeurs ) en 1975 à 6.999.213 en 2002. Le tout et le détail des mesures autorisent à penser que ce constat correspond à la réalité de tendances structurelles à l'œuvre dans les sociétés capitalistes développées. Les nomenclatures qui leur servent de base en France ont certes été modifiées en 1982 (les contremaîtres ne sont ainsi plus comptés comme ouvriers), mais l'évolution même des statuts professionnels, entre autres données d'évolution, le commande. Reste que nomenclatures et mesures ne sauraient enserrer et saisir à elles seules la vive dynamique des évolutions du travail.

L'affaire ne se réduit pas à des enjeux comptables. Des enjeux théoriques, et avec eux, ou en même temps qu'eux, des enjeux sociaux, se redessinent. Moins d'ouvriers ? : oui, mais concomitamment des évolutions des postes d'employés ont pu permettre d'affirmer, plus que par métaphore, que nombre d'entre eux tendaient à se rapprocher de certains postes d'ouvriers spécialisés caractéristiques du travail taylorisé7, sinon même à s'y identifier . A l'inverse d'autres postes renvoyant par définition de tradition à des actifs ouvriers font l'objet de nouvelles interrogations : ainsi en est-il par exemple des conducteurs d'autobus urbains8.

Ces brouillages de frontière9 remettent sur le chantier théorique les concepts d'identification d'un statut socioprofessionnel d'ouvrier, « travaillé » par d'incessantes modifications fonctionnelles et organisationnelles, dont les initiatives managériales se saisissent - les catégories lexicales disent à leur manière ces évolutions tout autant qu'elles recèlent des enjeux sociaux - pour nommer autrement que par le passé l'ouvrier, devenu opérateur, ou l'ouvrière, métamorphosée en technicienne de surface . « D'une manière générale, sont ouvriers les emplois proches de la production, jusqu'à ce qu'une différence qualitative dans la fonction ou les caractéristiques des titulaires les mettent en position d'être classés en employés » .10

Ces oscillations et incertitudes renvoient en partie à des réalités présentes depuis toujours dans le travail ouvrier, et aussi à des transformations plus récentes et actuelles. Aucune détermination du statut d'ouvrier ne peut en être oubliée:

... ni l'exécution, dans certaines formes du travail « participatif» à plus fort degré d'autonomie, ou du travail « relationnel »

... ni le contrat de travail, éclaté à partir des nouvelles segmentations des marchés de l'emploi ouvrier, et renvoyant à de nouvelles distributions des modes, des montants et des compositions des salaires ouvriers

... ni la production de valeur, qui distingue l'ouvrier de la carrosserie de Peugeot de l'ouvrier carrossier d'une entreprise artisanale

... ni la production matérielle, si l'on pense à l'évolution de formes de la dépense ouvrière à coefficient plus intellectualisé qu'auparavant, ou à l'expansion, dans la classe ouvrière, des catégories employées dans le secteur tertiaire, par où la « transformation » matérielle prend le pas, eu égard au nombre d'ouvriers impliqués, sur la production matérielle directe caractéristique des ouvriers des secteurs secondaire et primaire.

En l'état, celui qu'enregistrent les séries statistiques avec leurs limites d'approximation et d'objectivation, la désouvriérisation de la société française se lit donc moins comme un seul processus démographique que comme un mouvement complexe de restructuration sociale qui étend ses effets dans toute la classe, dans les individus, les catégories et les groupes qui la composent, et dans la société nationale. Au plan démographique cependant le développement historique du salariat re -pondère la population active de telle sorte que, désormais, la dominance ouvrière s'efface derrière celle des employé(e)s alors que la croissance numérique des professions intermédiaires se confirme:

- en 1975, pour 21,7 millions d'actifs ayant un emploi, on compte 37.7% d'ouvriers, 17.6 d'employés, 12.7 de cadres moyens.

- en 1982 , 1990, et 1999, respectivement, la part ouvrière diminue ( 32.8 ,29.4 , 25.4 ), celle des employés la dépasse dans les années 1990 ( 25.6 , 26.5 ,28.9 ) , et celle des nouvelles professions intermédiaires tend à bientôt l'égaler (17.6, 19.9, 23.1 ).

La désouvriérisation de la société salariale en expansion abonde une armée de réserve peuplée en 2002 de 797.168 ouvriers en quête d'emploi (parmi les employés : 820.557 dont 633.521 femmes, et 292.779 parmi les salariés intermédiaires). Ainsi, alors que l'on recense en cette même année 299 employés sur 1000 actifs occupés ou chômeurs, on constate que les ouvriers sont 266 quand les salariés des professions intermédiaires, dont le chômage reste moins fréquent, ne sont que 207: la désouvriérisation de l'appareil productif gonfle le chômage dans une classe dont les sans-emplois, à l'instar de ceux et celles qui peuplent l'archipel des employé(e)s, avec lesquels ils ont souvent en commun une faible qualification , représentent, bon an mal an, un huitième de l'effectif. Elle atteint des dizaines de milliers de familles ou de ménages dans lesquels coexistent, et souvent donc doivent continuer de cohabiter, deux générations d'ouvriers, et (ou) d'employé(e)s, de chômeurs, voire même trois lorsque le ménage, parfois le proche voisinage, inclut des retraités, ouvriers (2,9 millions en 2002) ou employés ( 3,14 millions ).

Ces récents remodelages de la démographie des actifs déporte donc le centre de gravité, jusqu'alors ouvrier, des classes salariées . Reste qu'en raison des flux réciproques de passage individuel entre emplois d'ouvrière et d'employée u   et des liens familiaux ( par le mariage ou les autres formes de mise en couple, par la filiation12 ), fussent-ils précarisés, ainsi que par des liens de proximité - au minimum relatifs et différentiels, eu égard à l'ensemble des rapports inter-classes , dans les statuts et les dépenses de travail, dans l'habitat aussi - entre les actifs ouvriers et employés, un nouveau centre , élargi, des classes salariées se reconstruit dans la recombinaison des rapports d'une classe ouvrière en déclinaison numérique et d'un ensemble composite de catégories d'employés en expansion numérique et à dominante féminine ( 75% d'employées, pour 21% d'ouvrières ) . Au total, l'ensemble de classe des ouvriers occupés, chômeurs ou retraités comprend (en 2002) 9,9 millions d'individus ( 75% d'hommes), celui des employés 10,9 millions ( 77% de femmes ), soit respectivement 30% et 33.3% de l'ensemble des salariés actifs ou retraités.

Mais la désouvriérisation renvoie à d'autres restructurations sociales.
La dynamique historique du couple « tertiairisation de la classe »- « transformations industrielles de l'appareil productif» entraîne ces processus structurels, régulés pour l'heure, de façon hégémonique, par les stratégies entrepreneuriales du Capital et les politiques de l'État et des États associés dans l'Europe officielle, sans que des luttes sociales puissent imposer d'autres correctifs que partiels et défensifs.



RESTRUCTURATIONS OUVRIERES


Au cours des quatre dernières décennies du vingtième siècle ta part du secteur primaire dans la population active passe de 22 à 4,3 % alors que celle du tertiaire bondit de 42 à 73% , celle du secondaire - industrie, énergie et bâtiment -déclinant de 36% (en 1960 ) à 22.7% . Les premiers effets de ces évolutions sectorielles13 sur la composition interne de la classe ouvrière sont anciens. La nouveauté ne tient pas à la décroissance du nombre des ouvriers agricoles : entre 1876, date à laquelle 51.9% des ouvriers travaillent dans l'agriculture et la pêche, et 1975 où, un siècle plus tard , ils ne sont plus que 4,4% dans ce cas, leur poids n'a cessé de s'amenuiser. En 2002 avec quatre ouvriers agricoles sur cent ouvriers la tendance se confirme, alors que s'accentue l'internationalisation de cette fraction diminuée : on y recense 12,8% d'ouvriers étrangers en 1993 et 15,2 aujourd'hui.

Pendant la même période centennale la part des ouvriers d'industrie (bâtiment et transports compris) semble promise à devenir la composante principale de toute la classe : massive, voire écrasante, évoluant de 42,2 à 76,6 %. Aujourd'hui, alors que la statistique verse les transports dans ses comptes du tertiaire, la proportion des ouvriers du secteur secondaire dans l'ensemble ouvrier s'élève à 49,5. Elle atteignait encore 55,5% il y a dix ans.

Deux moments historiques d'inflexion donc : entre 1876 et 1906 la classe ouvrière cesse d'être de majorité agricole ( de 51,9 à 34,9% ), et, sous nos yeux, elle cesse d'être à majorité industrielle, ce qu'elle fut de la fin du dix-neuvième siècle jusqu'au début du vingt et unième, pour devenir, sur les assises d' un néo-quadripode « tertiaire » , une classe dont les emplois désormais les plus fréquents se situent dans le commerce ( près de 500.000 ouvriers ), les services marchands ( plus de 900.000 ), les services non marchands ( plus de 400.000 ), les transports ( 477.000 ) . Le nombre des ouvriers d'industrie stricto sensu (2.210.624) n'y représente plus que 35,6% de l'ensemble ayant un emploi, , les ouvriers de la construction ( bâtiment et T.P ) 13,9 , les ouvrières et ouvriers du tertiaire 46,1.

L'extension des emplois productifs caractéristique des années 1954-1974, période où l'industrie gagne plus de 900.000 emplois et le BTP, un million I4, s'inverse dans les années suivantes jusqu'à nos jours, alors que l'emploi tertiaire ne cesse d'y croître. En conjoncture de reprise de croissance, l'emploi salarié ne progresse que de 1,7% dans l'industrie manufacturière de 1999 à 2001, celui du « tertiaire essentiellement non marchand » (en majorité dans le service public administratif) croît à peine plus (2,2%), quand celui du « tertiaire essentiellement marchand » augmente du quadruple (6,9%).

Dans les activités productives seule la construction (le bâtiment, avec un fort taux ouvrier- 58% des emplois, 78 % de l'emploi salarié, plus fort taux - 16,8% - d'étrangers hommes salariés, toutes activités économiques considérées) atteint ces rythmes de progression (6,7%), mais dans le secteur de l'énergie, largement désouvriérisé (19% d'ouvriers en 2002) au fil des fermetures des mines, la régression de l'emploi se chiffre à moins 0,8%. La morphologie ouvrière se restructure en se tertiarisant, dans une période de stagnation de sa population industrielle.



Ouvriers de l'industrie et ouvriers des services

«Ainsi la figure de l'ouvrier s'est-elle resserrée,
unifiée et fixée sur le type de l'ouvrier d'industrie»
Michel Verret, L'ouvrier français,
Le travail ouvrier, 1982.


Ce double mouvement génère une concaténation de transformations dans les processus de reproduction de la classe ouvrière. Si les ouvriers de l'industrie occupent encore en 2002 une majorité des emplois de ce secteur d'activité ( 52%), les nouveaux ouvriers du tertiaire - majorité numérique de la classe désormais - ne représentent que 16,6% des actifs occupés en ce secteur, au sein d'établissements dans lesquels travaillent en majorité des employés ( services marchands et non marchands avec, respectivement, un emploi ouvrier pour deux d'employés et un pour cinq ) à l'inverse des univers industriels ( de 4 à 8 ouvriers pour un employé ), voire ( mêmes secteurs des services ) des majorités d' employées ( 100 employées pour 60 ouvriers et ouvrières dans l'un, 30 dans le second ) quand les milieux de travail des ouvriers de l'industrie restent à dominante masculine, à l'exception ancienne des usines du textile, de l'habillement et de quelques autres activités des industries des biens de consommation.

Alors que les uns (2,2 millions) se distribuent entre 302.732 établissements industriels (usines, chantiers, autres unités locales de groupe, moyennes et petites « boîtes »...), soit une moyenne de sept ouvriers par unité productive de site , les seconds (2,8 millions ) se dispersent dans près de 1.100.00015 établissements de services marchands ( aux entreprises principalement, avec un développement accéléré des ouvriers de maintenance des équipements , y compris non industriels : ascenseurs, guichets, distributeurs automatiques, et de ceux qui abondent les professions de l'emballage ,de l'expédition , du nettoyage ), de commerce (restauration et hôtellerie en croissance forte avec un progression rapide du nombre de cuisiniers ), de transports de marchandises mais aussi de voyageurs de toutes sortes ( scolaires, touristes, chalands et ambulants urbains et ruraux pour le travail ou non , avec une progression rapide des effectifs de conducteurs de bus, de car, et des agents d'exploitation des transports. ) , et, en moindre part relative mais dans des parts numériquement plus grandes que par le passé, dans les services, le plus souvent publics, de l'éducation, de la santé, de l'action sociale, de la Poste ( avec une augmentation des ouvriers du tri )16, et des administrations de l'État ou de collectivités territoriales ( 26% des salariés y sont ouvriers ).

Soit une moyenne de 2,5 ouvriers par établissement, masquant certes de fortes disparités de taux, mais l'industrie manufacturière en présente de semblables : « Les services demeurent une activité où l'emploi est très peu concentré 17